The Brood : anatomie d’un chef-d’œuvre (2/3)

The Brood : anatomie d’un chef-d’œuvre (2/3)

Note de l'auteur

Deuxième volet de la chronique de The Brood par Stephen Bissette chez PS Publishing. Où l’on parle misogynie supposée, tragédie grecque inversée, et de l’acte de lécher en tant que tabou. Attention, spoilers.

Oui, il y a des « monstres » dans The Brood et, parfois, du sang en abondance, souligne Stephen Bissette. « Mais aussi terribles que soient les horreurs dévoilées sur le grand écran, ce sont les blessures et répercussions émotionnelles ici exposées qui tranchent à une profondeur alors inégalée. Pour la première fois, Cronenberg faisait vibrer des nerfs et s’attaquait à des thèmes sensibles d’une façon qu’il ne pourra plus approcher jusqu’au crève-cœur grand-guignolesque que sera The Fly. »

On le redit, il ne faut pas sous-estimer le contexte autobiographique de The Brood, avec le divorce de David Cronenberg d’avec sa première femme et la bataille judiciaire pour la garde de leur fille Cassandra. D’autant que la mère de la petite s’était apparemment rapprochée de ce qui ressemblait bien à des mouvements sectaires (en définitive, il s’avérera qu’il s’agissait plutôt d’un groupe zen ou bouddhiste – mais Cronenberg, lors de sa séparation avec son épouse, n’en craignait pas moins pour l’avenir de sa fille).

Dans le parcours du réalisateur, The Brood « s’apparente à une autobiographie littérale » d’une façon tout à fait inédite, confie-t-il. Tout en avouant qu’il n’avait « absolument aucune intention d’écrire quelque chose d’autobiographique ». « D’une certaine manière, ce scénario est, parmi ce que j’ai réalisé, ce qui ressemble le plus à un premier roman autobiographique. Il avait cette même compulsion, assez unique en réalité. Je n’ai jamais connu une telle expérience par la suite. »

La programmation/déprogrammation par une secte était, dès avant l’époque de The Brood, le sujet d’un certain nombre de films comme Ticket to Heaven, Split Image (avec James Woods, qu’on retrouvera bien sûr dans Videodrome) et Moonchild. Le débat fait encore rage au moment de la conception et de la sortie du film de Cronenberg.

Lutte pour la garde de Cassandra oblige, Cronenberg explore aussi les ramifications des abus sur mineur (child abuse), autre grand débat du moment. Stephen Bissette détaille notamment la perception qu’avaient les médias et le grand public de cette violence sur des enfants dans l’Amérique des années 1970.

Bien de son époque, The Brood n’en tient pas moins dans la durée, estime Stephen Bissette, car son réalisateur a réussi à s’éloigner de son expérience personnelle ainsi que du contexte canadien de l’époque, pour se concentrer sur la tragédie intime de la famille Carveth.

Il faut savoir qu’avant The Brood, bien peu de réalisateurs avaient réellement exploré ce territoire émotionnellement dangereux avec autant de gravité et de profondeur. (…) Il faut attendre les années 1990 pour qu’un autre film sorti sur les écrans nord-américains expose avec une telle puissance la dimension destructrice de la violence à l’égard des enfants – et encore, David Cronenberg, dans The Brood, s’attaque à ce sujet d’une façon organique, imaginative, et intime, tout à fait inégalée. »

Cronenberg évoque fréquemment The Brood comme une sorte de « Kramer contre Kramer plus réaliste, plus naturaliste ». Ce qui, si l’on y réfléchit deux minutes, est tout à fait vrai…

Stephen Bissette étudie l’archétype de l’« enfant solitaire » dans la culture « de genre », un archétype très travaillé par Sabine Büssing. Et, notamment, un refus conscient, dans la culture de l’horreur, d’envisager l’enfant dans sa complexité (psychologique, entre autres). Les broodlings, enfants de la rage de Nola, ne ressemblent à aucun « enfant » déjà vu sur grand écran, bien qu’il existe une longue  tradition littéraire en matière d’enfants et naissances monstrueux, parfois associés à une forme de monstruosité morale :

Comme dans The Brood, les états émotionnels aberrants ou extrêmes étaient aussi traditionnellement associés aux naissances monstrueuses. En cela, The Brood plonge ses racines, en partie, dans les contes de fées. »

On le verra aussi plus tard avec la référence à la Médée d’Euripide, Cronenberg déjoue les attentes et n’hésite pas à inverser les paradigmes, ainsi que le souligne Steven Shaviro dans The Cinematic Body :

Les créatures auxquelles Nola donne naissance sont l’incarnation à la fois de son état de victime et de son instabilité, et de la façon dont elle redirige agressivement sa souffrance, perpétuant ainsi le cycle de la violence. Cronenberg inverse ainsi la mythologie populaire qui veut que le cancer et d’autres affections soient les conséquences de la répression. La ‘révolte’ du corps est une expression directe de la passion, plutôt que le symptôme pathogène de son déni… Les transformations physiologiques ne symbolisent ni ne représentent des conflits psychologiques cachés : elles sont l’arène dans laquelle, précisément, ces conflits cessent d’être cachés. »

Les broodlings sont aussi, en tant qu’organisme collectif, l’expression organique, en mouvement, de l’« enfant sauvage intérieur » de Nola, indique Kier-La Janisse dans House of Psychotic Women. Ces « émanations corporelles » tordent l’archétype de l’enfant solitaire de Büssing : certes, ces enfants ont les cheveux blonds et fins, un grand front et les yeux bleus, mais ils en offrent une version grotesque. Stephen Bissette analyse, pour illustrer son propos, une scène de meurtre, la première où l’on entraperçoit un broodling… mais sans maquillage, car le pro des FX n’était pas encore arrivé sur le tournage ! Ce qui a exigé l’utilisation d’un angle de vue particulier mais terriblement efficace.

Quant à leurs combinaisons de ski aux couleurs très vives, elles rappellent les costumes des agents de la contagion dans Le Masque de la Mort rouge de Roger Corman, ainsi que l’« enfant » de Don’t Look Now de Nicolas Roeg, sans oublier les gialli de Dario Argento et consorts. Ils s’expliquent pourtant tout naturellement par, une nouvelle fois, le contexte canadien, indique Cronenberg lui-même :

Pour un Canadien comme moi, ces combinaisons de ski de couleurs vives sont excessivement familières : on en voit partout en hiver. Elles sont nos enfants. Je devrais également préciser que certains reptiles parmi les plus mortels et venimeux sont de couleur vive, eux aussi. »

À la fin des années 1960, ajoute Stephen Bissette, les vêtements des enfants sont de plus en plus vivement colorés afin que celles et ceux qui les portent soient plus visibles (et donc plus faciles à surveiller) mais aussi pour éviter tout accident (de voiture notamment). D’où un certain paradoxe des broodlings et de leurs habits : « Là où la plupart des œuvres horrifiques impliquant des enfants en tant que menaces ou victimes, habillaient généralement leurs corps vulnérables de couleurs sombres, les broodlings étaient si visibles qu’ils en étaient presque invisibles. »

Misogyne, Cronenberg ?

Stephen Bissette compare en détail le script publié de Rabid et le résultat final sur écran, exposant ainsi sur les problèmes de ce film, entre autres le manque d’informations données aux spectateurs sur le pourquoi de la mutation de Rose. Cronenberg semble avoir retenu la leçon pour The Brood. Certes, des scènes écrites n’ont, ici aussi, pas été filmées, mais leur suppression n’aura pas le même « effet corrosif » que pour Rabid.

Si la scène d’autopsie de The Brood n’offre pas une vraie vision intime du corps d’un broodling, « chacun des aspects de sa naissance est montré, en des détails très explicites, dans la – terrible – scène finale », pointe l’auteur du présent livre. Suit une analyse très pointue de « l’utérus extérieur » de Nola, son lien avec la notion historique d’« hystérie », et l’antique concept médical d’« utérus errant » (wandering womb) tel que décrit par le médecin grec Arétée de Cappadoce au 2e siècle avant notre ère. Sans oublier la question de la parthénogénèse humaine, bien entendu.

C’est alors que resurgit l’importance de la censure au Canada. Car quelque 36 secondes seront coupées par le comité de censure cinématographique de l’Ontario, notamment dans la scène où Nola lèche son nouveau-né.

L’enfantement d’un broodling, climax du film, pose un problème inédit aux censeurs ontariens, avance Stephen Bissette, car il dépasse les prescriptions simplistes de la censure elle-même. Et pose in fine cette question : qu’est-ce qui, dans cette scène, offense à ce point celui ou celle qui la regarde ?

Est-ce le fait qu’elle lèche le nouveau-né – et non le mange, comme beaucoup de critiques le dénonceront, une impression d’ailleurs précisément « engendrée par les coupures exigées par la censure » ? Le fait qu’elle lèche du sang ? Le public a pourtant déjà vu bien pire avec les films de vampires de la Hammer et le cannibalisme de Night of the Living Dead

Les spectateurs n’ont, ceci dit, jamais rien vu de pareil :

L’image de l’amour maternel quelque peu pervers de Nola léchant son nouveau-né pour le laver était totalement non violente, mais elle était clairement et volontairement dérangeante, et, aux yeux de certains spectateurs/censeurs, parfaitement obscène. Mais obscène d’une façon qu’aucune règle de classification n’aurait pu prévoir ou définir. Elle était tranquillement transgressive d’une manière qui frappait les esprits à l’extrême, particulièrement l’esprit de ceux qui pensaient avoir tout vu. »

Détail désespérant pour Cronenberg à l’époque : le comité de censure de l’Ontario coupe lui-même les films qui lui sont soumis, et conserve les morceaux de pellicule supprimés. Pour The Brood, deux secondes à peine de l’accouchement du broodling gênaient les censeurs, ce qui ne les a pas empêchés de couper beaucoup plus… parce que le montage leur paraissait meilleur ainsi ! On imagine la rage (sans mauvais jeu de mots) de Cronenberg, qui ne disposait d’aucun recours face à cette décision, et risquait deux ans de prison s’il remontait la séquence et la projetait dans une salle.

On peut s’interroger aussi, comme le fait Stephen Bissette, sur la justification de telles coupures au Canada, alors qu’aux États-Unis, un film comme Alien – sorti exactement le même jour que The Brood – a pu proposer une « scène d’accouchement masculine » nettement plus violente et gore, sans problème.

Est-ce précisément parce que le personnage concerné est un homme chez Ridley Scott et une femme chez Cronenberg ? Ou parce que Nola lèche son bébé, un geste jugé trop intime car lié au tabou des « échanges de fluides corporels » ? Impossible à savoir, car les décisions du comité de censure ontarien ne souffrent d’aucune justification…

Reste la question du « machisme » supposé de Cronenberg dans The Brood, un aspect dénoncé par de nombreux critiques comme Robin Wood : « Le film est lourdement explicite quant à son sens : les enfants atroces sont l’incarnation physique de la rage féminine. » D’autres soulignent que Cronenberg ne parle pas de toutes les femmes mais d’une seule : son ex-femme. Stephen Bissette ajoute à cela que cette atmosphère si particulière ne concerne, en réalité, qu’une scène du film et non la totalité du film lui-même.

À ses yeux, The Brood traite d’abord et avant tout du cycle de la violence et de la façon dont il se perpétue. Et à ceux qui y voient l’expression de la toute-puissance du patriarcat, Bissette rétorque qu’à l’inverse, il expose le pouvoir patriarcal comme absolument et définitivement destructeur, impuissant à régler quelque problème que ce soit, et plutôt propre à en créer de nouveaux et inextricables.

The Brood est l’expression de l’angoisse de Cronenberg par rapport à sa fille : « Comme les dernières images pleines de tristesse de The Brood le démontrent clairement, Cronenberg craignait plus que tout qu’un dégât irréparable ait déjà été commis, que la Candice adulte puisse devenir Nola », tout comme sa propre fille avait pu être « détruite » par son divorce. Et côté masculin, Frank Carveth lui-même est loin d’être un role-model solide et triomphant pour le spectateur mâle…

Stephen Bissette voit en The Brood un nouvel avatar de la Médée d’Euripide, qui se venge de son mari Jason (qui l’abandonne) en tuant la nouvelle épouse de Jason et son père, le roi Créon, mais aussi – comble de l’horreur – les enfants que Médée a eus de Jason, pour « lui broyer le cœur » et mettre un terme à sa descendance, avant de s’enfuir sur un char tiré par des dragons.

Dans l’inversion perverse que Cronenberg fait de la tragédie d’Euripide, Nola se venge en donnant naissance à davantage d’enfants, sans devoir recourir à un homme pour faciliter son étrange ‘autofécondation par la colère’ (à moins de considérer la technique psychoplasmique du Dr Raglan comme une forme d’adultère). Dans les deux cas – Médée et Nola – le meurtre de leurs propres enfants est le point culminant du drame, un acte conscient proprement monstrueux. Significativement, Euripide ne punit pas Médée à la fin de sa pièce, faisant d’elle peut-être la première héroïne de la pop-culture à tuer ses enfants dans un acte prémédité et de sang-froid, plutôt que par démence. »
[Nola] est présentée comme une Médée moderne, prête à sacrifier son propre enfant afin de contrarier son mari, sa famille, et laisser libre cours à sa colère en réponse à la violence dont elle a été elle-même victime. »

Après avoir longuement analysé les personnages féminins et masculins du films, Stephen Bissette parvient à la conclusion que les tenants du caractère misogyne de David Cronenberg dans The Brood passent à côté de la complexité (et de la fragilité) des personnages masculins, tout comme de la complexité (et de la force) des personnages féminins, « en réalité bien plus complexes et intéressants que n’importe quel personnage masculin du film ».

Suite et fin au prochain numéro… Attention, de nouveau, cette chronique ne reflète qu’une partie du propos du livre : je ne pourrais prétendre à l’exhaustivité, tant le texte est complet, dense et détaillé. Je ne saurais trop recommander de le lire dans la langue – pour rappel, le livre est disponible directement auprès de son éditeur à cette adresse.

The Brood
Écrit par
Stephen R. Bissette
Édité par PS Publishing

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