The Wicked + The Divine de Kieron Gillen et Jamie McKelvie

The Wicked + The Divine de Kieron Gillen et Jamie McKelvie

Note de l'auteur

Devenir un dieu/une déesse mais n’avoir plus que deux ans à vivre ? Si l’on en croit The Wicked + The Divine, ce n’est pas pour autant qu’on va s’éclater pendant 24 mois. D’autant que l’affaire se reproduit tous les 90 ans depuis la nuit des temps.

L’histoire : Tous les 90 ans ou presque, 12 dieux se réincarnent dans le corps de jeunes adultes. Ils sont charismatiques et brillants. Ils se tiennent devant des foules immenses, qu’ils emmènent dans l’extase à travers des langues inconnues. La rumeur veut qu’ils soient capables de miracles. Ils sauvent des vies, que ce soit métaphorique ou concret. Ils sont aimés. Ils sont détestés. Dans moins de deux ans, ils seront tous morts. Ça se passe aujourd’hui, ça se reproduira encore…

Mon avis : C’est une expérience un peu troublante quand, comme moi avec cette première moitié du tome Phase impériale de The Wicked + The Divine, on découvre une série par son 5e volume. Troublante mais pas inintéressante. Surtout quand le premier chapitre (le 23e à l’échelle de la série) est intégralement composé d’articles-portraits de cinq personnages, suivis d’une page de photos revenant sur la mort d’Ananké et sur une dernière page réunissant les traditionnels (aux États-Unis du moins) mini-portraits de collaborateurs du magazine, ainsi que d’un strip (vaguement) humoristique. Sans oublier une page où Baal fait la pub de son propre parfum, et une autre où Perséphone (qui vit désormais aux Enfers) promeut un smartphone sous le slogan : « Le smartphone ultime. Vous en mourez d’envie. »

Les articles eux-mêmes sont plutôt bien faits ; on y croirait. Les “photos” signées Kevin Wada, en revanche, sont assez magnifiques, celles qui représentent Morrigan tout particulièrement (la BD proprement dite est signée visuellement par Jamie McKelvie). Consacrer un numéro entier de la série à des “articles de presse” est un choix assez ambitieux. Cela offre une plongée (partielle et partiale, puisque le côté subjectif de la rédaction est très affirmé) au final assez passionnante dans la psyché de ces dieux et déesses réincarné.e.s dans des humains qui n’ont pas eu la possibilité de refuser. Deux années à vivre, ce n’est pas le Walhalla, même avec le pouvoir d’une déesse ou d’un dieu. Ces articles valent aussi pour ce qu’ils taisent ; ces moments où l’interviewé.e élude, noie le poisson, change de direction…

Les lieux ont ici toute leur importance. Pour une fois, les dieux ne se sont pas réincarnés à New York ou Los Angeles, mais au cœur de Londres. Leur Panthéon occupe trois étages du Shard, un immeuble emblématique, en forme d’éclat de verre (d’où son nom), qui se dresse sur la rive sud de la Tamise. Et lorsqu’il s’agit de rencontrer Morrigan, il faut d’abord descendre dans le métro de Londres, comme antichambre des Enfers.

L’un des talents de Kieron Gillen est d’avoir su mêler les mythologies, faisant se côtoyer Perséphone et Lucifer, Woden et Sakhmet, Minerva et Amaterasu. Le scénariste britannique brouille les pistes, atténue les frontières, jouant aussi sur le genre de ses personnages pour dépasser son matériau de base. Cela rappelle Ody-C de Matt Fraction et Christian Ward, qui exploitait l’histoire d’Ulysse en renversant le paradigme sexuel. Les choses sont un peu plus complexes dans The Wicked + The Divine, ceci dit. Notamment par le recours à des modèles de notre bien réelle pop culture. Sakhmet vous rappelle Rihanna ? C’est normal.

Au-delà de l’œcuménisme fondamental de cette série, l’atmosphère est celle d’une tragédie grecque, où la population humaine jouerait les chœurs antiques, à la fois dans son admiration et le commentaire qu’elle peut faire des agissements de ces dieux et déesses, à la fois nouveaux et immémoriaux. Décidément plus Ody-C qu’American Gods.

Si vous aimez : les dieux racontés comme des pop stars, avec leur côté clinquant et leurs luttes intestines, leurs coucheries et la menace d’une vie brève, trop brève.

En accompagnement : le slogan « Ce n’est pas parce que vous êtes immortel que vous vivrez pour toujours » fait penser aux Derniers Jours d’un immortel, de Fabien Vehlmann et Gwen de Bonneval, où l’on peut transférer sa mémoire dans un corps-clone afin de devenir immortel. On peut néanmoins choisir de ne pas le faire. Mais pourquoi mourir quand on peut être immortel ?

The Wicked + The Divine, 5 tomes parus
Écrit par
Kieron Gillen
Dessiné par Jamie McKelvie
Mis en couleur par Matthew Wilson
Édité par Glénat Comics

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