The Good Wife, saison 6 : vers un féminisme pluriel

The Good Wife, saison 6 : vers un féminisme pluriel

Cette semaine, le Daily Mars vous propose de vous pencher sur la question de la représentation des minorités dans les séries télé. Nous avons traité de la question de la couleur de peau ce lundi, puis du handicap, aujourd’hui, place aux femmes.

The-Good-Wife-image-the-good-wife-36287363-1000-852The Good Wife est une série judiciaire diffusée depuis 2009 aux Etats-Unis sur le network CBS, et en France depuis 20011 sur M6 puis(faute d’audience) sur Téva. Nous retrouvons donc depuis septembre Alicia Florrick, devant mener de front la gestion de son propre cabinet d’avocat, le deuil de son collègue et ex-amant Will Gardner, la compétition avec ses anciens employeurs, l’éducation de ses enfants, les relations conflictuelles avec son mari adultère (qui a un goût de plus en plus prononcé pour les secrétaires et les assistantes). Du pain sur la planche donc.

Attention Spoilers The Good Wife

 

Pourtant, l’intérêt de The Good Wife ne tient pas uniquement dans cette narration trépidante, rendue addictive par une mise en scène séduisante et des dialogues implacables. Ce qui en fait sans doute l’un des meilleurs programmes du moment diffusés sur un network, reste son héroïne. Car il n’est pas fréquent de voir en prime time une série dont le protagoniste est une femme – une femme d’âge mûr de surcroît.

Car c’est elle, Alicia Florrick, qui donne son ton à la narration : celui d’un féminisme polyphonique, discret certes, mais persistant. TGW prend le parti étonnant et plaisant de ne jamais être militant, de ne jamais rien affirmer pour distiller ici et là les indices d’une pensée de la différence[1]. Ses personnages synthétisent, tout en finesse, différents courants de la pensée féministe. Voyons donc ces chemins de traverse que nous proposent d’emprunter Kalinda Sharma, Diane Lockhart et Alicia Florrick.

Kalinda Sharma et le LGBTQ (Lesbien – Gay – Bisexuel – Transsexuel – Queer)

kalinda-sharma-kalinda-sharma-33819987-2248-3000Amie d’Alicia Florrick, Kalinda Sharma travaille comme enquêtrice free lance, vendant ses prestations au prix fort au cabinet d’avocat Lockhart/Gardner, puis à Florrick/Agos. Dès la première saison, elle apparaît comme une femme sûre d’elle, toujours habillée en cuir, à la démarche féline et au regard déterminé. Ne cachant pas sa bisexualité, elle est un fantasme ambulant, tant pour ses collègues (Cary Agos n’est en effet pas insensible à ses charmes) que pour les spectateurs. En cela, elle permet d’interpeller le public à propos des problématiques du mouvement LGBTQ, souvent ignorées. Elle alterne donc partenaires masculins et féminins, sans que cela fasse l’objet ni d’un militantisme exubérant, ni d’une dénonciation puritaine. Ses amours volages sont finalement exploitées comme un arc narratif parmi tant d’autres.

Si Kalinda fascine autant, c’est aussi et surtout par son aptitude à tirer ses comparses de la panade, ce qu’elle fait à plusieurs reprises. Elle est en quelque sorte « la femme de la situation », quelle que soit la situation. Elle n’en est pas pour autant un personnage particulièrement sympathique ni positif, n’hésitant pas user de ses charmes, de ses amant(e)s, ni de méthodes illégales pour faire avancer ses enquêtes. Mais justement, peu importe. C’est précisément le fait qu’aucune insistance, qu’aucun commentaire ne viennent s’opposer à ses critères moraux ou à sa bisexualité, qui fait de Kalinda Sharma un personnage féministe, puisqu’elle arrive parvient à exister, et à être reconnue de ses pairs, indépendamment de ses choix de vie et de ses penchants sexuels.

Diane Lockhart : La parité et l’empowerment

HQ-Season-2-Photoshoot-Diane-Lockhart-the-good-wife-16768319-985-726Diane Lockhart incarne parfaitement l’empowerment (c’est à dire la prise de pouvoir par une minorité — en l’occurrence, les femmes ; la revendication de leur droit dans la société et la lutte contres les oppressions et la discrimination). C’est en effet une femme âgée, ayant accompli une carrière brillante, mais au prix d’innombrables sacrifices. Ne révélant jamais rien de sa vie privée, elle semble n’avoir que très peu d’attaches affectives. Pleinement consacrée à son travail, elle met en avant ses opinions de gauche, et milite ouvertement pour les droits des femmes, la parité et l’avortement.

C’est aussi un personnage de sacrifice, devant choisir entre son mariage avec Kurt McVeigh, un expert en balistique revendiquant son allégeance à Sarah Palin, et prônant le port d’armes, et sa nomination à un poste de juge à la cour suprême, ce qui constituerait le point culminant de sa carrière. Elle est donc une figure d’abnégation et de militantisme silencieux, et représente à elle seule des décennies de lutte pour le respect des droits des femmes, et leur accès à des postes de haute responsabilité. Pourtant, le mépris et la condescendance de ses collègues ont la peau dure, preuve qu’il y a encore du boulot pour une égalité entre les sexes, même s’il aurait été difficile de trouver, ne serait-ce qu’il y a dix ans, un personnage féminin tel que Diane Lockhart à la télévision.

Alicia Florrick : Yes, she can do it !

aliciaLe propos de la série est incarné par le jeu de Juliana Margulies elle-même : discrète, mais affirmée, ses émotions sont rarement exprimées verbalement, mais toujours perceptibles par les mouvement de son corps, les changements de sa posture où les subtiles expressions de son visage. Le paradoxe de son personnage est dans le titre : Alicia Florrick est au départ une épouse fidèle, qui choisit, dans la première saison, de soutenir son mari dans le scandale provoqué par ses délits de fraude fiscale et d’infidélité, et ce en dépit de l’humiliation publique que ce dernier lui a fait subir.

hillaryMais au fil des saisons, Alicia s’émancipe progressivement de ce rôle, et prouvera à plusieurs reprises qu’elle n’a besoin d’aucune figure tutélaire dans sa vie. Elle se détache progressivement de Peter, assumant sa passion adultère avec Will Gardner, puis choisissant, dans la sixième saison, de mettre de côté sa vie amoureuse et de mettre en avant son indépendance vis-à-vis de toute figue masculine. Elle met en place avec son mari un contrat tacite : ils ne demeureront mariés que pour les bénéfices médiatiques de cette union, et resteront officieusement séparés. Elle choisit surtout, au début de la série, de reprendre le travail et y réussit brillamment. Car elle gravit progressivement les échelons chez Lockhart Gardner, crée ensuite son propre cabinet d’avocat, pour finalement décider, dans la saison en cours de diffusion, de se présenter comme procureur général. Dans ses différentes décisions, elle n’est pas sans rappeler Hilary Clinton (restée fidèle à son mari lors du scandale Lewinsky, puis ayant poursuivi une carrière politique brillante).

La proximité de la série avec des idéaux féministes et démocrates sont cristallisés dans le troisième épisode de la saison 6, « Trust issues ». Alors qu’Alicia hésite à se lancer dans les élections pour devenir procureur général, la féministe libérale Gloria Steinem fait une apparition en caméo (c’est à dire en jouant son propre rôle), l’exhortant à se lancer dans cette campagne électorale.

(saison 6, épisode 3, « Trust issues »,Apparition caméo de Gloria Steinem, © CBS).

Faire apparaître à l’écran l’auteure renommée de Revolution from within permet ainsi aux créateurs de la série, Robert et Michelle King, d’ancrer la narration dans une réalité sociale et d’inciter le spectateur à se positionner vis-à-vis de ces questions. Car The Good Wife n’est pas à proprement parler une série féministe, c’est la subtilité de son message qui est déterminante. En proposant au spectateur différents personnages, ce sont aussi différentes manières de penser la féminité qui sont proposées. Tout ici nous incite à la nuance, et c’est dans lecture à laquelle le spectateur est progressivement amené que réside la force discrète de TGW.

Si cette sixième saison affirme une orientation politique et idéologique vers le féminisme et le libéralisme, il ne tient qu’à nous, spectateurs, d’en tirer les conclusions et d’orienter différemment notre regard, pour une conception peut-être plus éclairée des représentations du genre à la télévision, et des devenirs de la femme dans la société.

 

[1] La voie de la différence [1982] est le titre d’un ouvrage de Carol Gilligan, considéré comme charnière dans la pensée féministe contemporaine, la différenciation du genre et la théorie du care.

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