The Last of Us Part 2 : à la poursuite du diamant noir (critique)

The Last of Us Part 2 : à la poursuite du diamant noir (critique)

Note de l'auteur

Il y a sept ans déboulait The Last of Us, véritable chant du cygne pour la vénérable PLAYSTATION 3 qui sortait littéralement les tripes de la machine et assénait au passage un uppercut émotionnel aux joueurs. Le jeu devint instantanément culte. Un DLC et un remaster plus tard, sa suite directe débarque donc sur nos machines, à l’heure où la PLAYSTATION 4 s’apprête à prendre une retraite bien méritée. Mais beaucoup de choses ont changé : de nombreux jeux se sont engouffrés sur le terrain du moteur spectaculaire ou de la narration omniprésente, s’appuyant sur l’héritage laissée par Naughty Dog. Mais la véritable question de cette suite était d’ordre scénaristique : comment apporter une suite à un jeu qui n’en n’avait foncièrement pas besoin ?

Avant d’entamer la critique, sachez que l’article ne dévoilera aucun élément narratif autre que ce qui a été montré par la communication officielle du studio. Mais comme il est difficile de parler des qualités (et des défauts) du titre sans rentrer un peu dans le vif du sujet, un second papier arrivera demain pour pousser l’analyse sur les choix narratifs du studio qui, à l’heure où j’écris ces lignes, font jaser une bonne partie de la communauté.

Ellie casse-cou

Si vous pensiez que le sous-titre de cette suite est anodin, il n’en est rien. Plutôt que d’iconiser la fin du premier opus qui aura marqué bon nombre de joueurs, Neil Druckmann et son équipe ont choisi d’en faire le socle de leur histoire. Inutile donc de tenter l’aventure si vous n’avez pas fait The Last of Us. Le début rappelle bien les fondamentaux du gameplay en récapitulant même les événements du premier volet, mais vous perdriez une bonne partie de l’impact émotionnel. Pour la faire courte, cette suite démarre quatre ans plus tard, dans la communauté de Jackson. Cette petite ville gérée par Tommy – le frère de Joel – et sa femme Maria est parvenue à offrir un semblant d’espoir à ses habitants. Joel et Ellie se sont bien intégrés à la routine communautaire, et celle-ci évolue même au sein d’un petit groupe d’amis où elle devient très proche d’une certaine Dina. Mais une tragédie va survenir dans les premières heures de jeu, forçant Ellie à prendre les armes pour trouver les coupables et les faire payer. Son parcours la conduit dans la ville de Seattle, où s’affronte deux factions : les WLF – ou les Wolfs – une organisation militaire qui a pris le contrôle de la ville, et les Scars – ou Séraphites – une secte religieuse qui a abandonné toute technologie pour prôner un retour aux sources sur les allégations d’une mystérieuse prophétesse. Un terrain dangereux et mortel qui n’empêchera pas Ellie de s’y engouffrer pour dénicher et faire souffrir ceux à l’origine de son malheur.

Dès les premières minutes, on retrouve la recette de The Last of Us, avec les améliorations que l’on est en droit d’attendre sur une suite de ce calibre.  On alterne comme avant entre phases d’exploration, de combats et des petites zones de flottement et de suspension, propices à développer les relations entre les protagonistes. C’est dans ces moments privilégiés, où les personnages commentent les endroits qu’ils traversent en ressassant les derniers événements, que le titre nous embarque avec une facilité déconcertante, rendant ces promenades jamais ennuyeuses. Plus encore, les passages d’exploration du premier volet ont gagné en richesse en proposant des cachettes un peu partout. Les portes bloquées que l’on devait ouvrir en sacrifiant un surin ont disparu, et font place à des mini-puzzles où il faudra souvent contourner l’endroit fermé pour trouver une autre entrée, casser une vitre avec une brique ou carrément balancer une corde en hauteur pour franchir un précipice. Une observation poussée récompensera souvent le joueur curieux avec des manuels, des ressources voire parfois de nouvelles armes.

Évidemment, l’aspect survie tire quelques grosses ficelles pour ne jamais mettre le joueur dans la panade quand le danger est imminent. Une arme loupée pourra toujours être récupérée plus tard et les ressources ramassées s’adaptent souvent à vos besoins les plus urgents, sans non plus vous mettre trop à l’aise. Le craft est toujours d’actualité, avec un panel d’objets quasiment identique au premier volet, mais les pilules pour améliorer vos compétences sont maintenant utilisables sur plusieurs arbres de compétences, que l’on débloque grâce à des manuels à découvrir. Du côté des armes, les établis sont toujours là, mais les améliorations se font maintenant à travers une animation réaliste où l’on voit Ellie manipuler les outils avec précision pour rajouter une crosse ou un chargeur amélioré. Un souci du détail qui témoigne du soin qu’elle consacre à ses armes vengeresses, et qui ravira les adeptes du gun porn.

Fury Road

Si le gameplay des affrontements est sensiblement le même, avec déplacements accroupis, infiltration possible et prises d’otages si les choses dérapent, ce second opus a poussé tous les curseurs pour réconcilier les déçus du premier volet. Outre un level design plus ouvert et malin pour opérer des retraites rapides ou piéger les entrées, Ellie possède des mouvements plus souples et naturels ainsi que la possibilité de ramper pour approcher silencieusement. Une nouveauté qui débarque avec l’apparition des hautes herbes, permettant de se camoufler pour mieux contourner ou surprendre l’ennemi. Les animations réalistes d’Ellie ont aussi leurs importances puisqu’il faut prendre en compte les temps d’arrêts pour saisir un objet dans son sac ou recharger son arme. Ce mélange judicieux donne des combats nerveux, où l’on se déplace souvent pour éviter les contournements ou faire diversion avant de placer un piège en toute sécurité. Dans le camp ennemi, la défense s’est aussi renforcée : malgré leurs rondes prévisibles et des lignes de vue parfois incompréhensibles, les ennemis peuvent tourner la tête au dernier moment ou communiquer entre eux pour tenter de prendre Ellie en tenaille. Il faudra aussi flirter avec des chiens de gardes particulièrement vifs, qui viennent renifler les traces de votre passage pour remonter jusqu’à vous.

Si l’aspect ludique est aussi poussé, c’est également pour rendre compte de l’aspect sanglant de ces affrontements et de la violence de ce « monde d’après », le cœur de la thématique de ce second épisode. Les membre de la WLF discutent, s’appellent par leurs prénoms et font d’horribles gargouillis ensanglantés quand Ellie les laisse au sol avec une plaie béante à la carotide. Sachez-le, The Last of Us Part 2 est violent, brutal, et ne fait aucune concession sur l’horreur de ce futur post-apocalyptique. Une approche qui peut entraîner une dissonance cognitive : comment parler de cette violence crue en laissant autant d’outils ludiques au joueur pour la provoquer ? Ce sera au joueur de se faire sa propre opinion, s’alliant ou non à la quête vengeresse d’Ellie pour l’accompagner dans une cruauté de plus en plus visible. Une manière de nous pousser parfois à choisir l’infiltration plutôt que l’affrontement forcé. De l’autre côté du spectre horrifique, les infectés sont évidemment toujours là, et vu la fourberie des nouvelles bestioles présentes dans cette suite, on n’aura aucune pitié à se défendre contre cette menace. Plus présents et mis en scène de manière vraiment convaincante, ces passages sont d’autant plus terrifiants qu’Ellie se retrouve souvent seule et Naughty Dog n’hésite pas à multiplier les moments de trouille dans des environnements parfois étouffants.

Et ce sont peut-être ces moments de solitude qui pointe du doigt une certaine lassitude vis-à-vis des phases de combats. Comme dit plus haut, The Last of Us Part 2 fonctionne en grande partie grâce à sa narration presque ininterrompue. Dès lors qu’Ellie se retrouve seule, l’aventure ne fait plus qu’enchaîner affrontements et survie en milieu hostile. Certes, cela permet d’accentuer la lente descente d’Ellie dans cet enfer de violence, et le plaisir de la découverte et de la mise en scène maintient toujours l’intérêt du joueur, mais certains passages trahissent quelques redites qui retombent dans des mécaniques vidéoludiques un peu évidentes quand on vient d’enchaîner un tunnel narratif prenant.

Et quand on sait que le jeu oscille entre 25 et 30 heures, soit facilement le double du premier épisode, il y a fatalement quelques longueurs ou séquences qui n’apporteront pas énormément de choses à l’histoire. On aurait davantage apprécié une aventure plus ramassée mais aussi bien rythmée que The Last of Us premier du nom. Et ce remplissage est accentué par l’approche particulière faite sur l’histoire. J’y reviendrai dans un second article pour éviter de spoiler ici, mais si certains choix audacieux sont à saluer – malgré ce que pensent une partie des joueurs – ils auraient mérité une approche plus équilibrée, puisque la direction prise est bien trop explicite pour ne pas comprendre dans quel chemin on s’engage. Et ce, même si le jeu possède des grands moments marquants et sans concessions. L’écriture reste de qualité, mais son message est tellement marqué et martelé que la fin déçoit quelque peu, non sans réussir malgré tout à apporter une très belle conclusion. Le propos est là, passionnant et prégnant, mais l’inéluctabilité et le fatalisme de l’histoire sont tellement radicaux que l’aventure marche toujours sur le fil de la surenchère. Si les thématiques sont plus intéressantes à de nombreux niveaux dans cette suite, The Last of Us 1 parvenait à imposer un récit plus équilibré et linéaire, à la démarche peut-être moins audacieuse en 2020 mais plus fédérateur. The Last of Us Part 2 emprunte beaucoup plus de chemins détournés, devient plus passionnant vis-à-vis de son rapport avec le joueur mais prend énormément de risques, que l’on verra dans un second article plein de spoilers.

Seattle m’était conté

En revanche, là où The Last of Us Part 2 ne manque pas le coche, c’est sur le plan visuel. Si les jeux de cette génération ont pu rivaliser sur leur moteur graphique en proposant des personnages et des environnements magnifiques, The Last of Us Part 2 se distingue sur sa richesse artistique et sur l’élégance de son environnement. Les virées apocalyptiques ne sont pas nouvelles dans la culture populaire, mais rares sont les œuvres qui arrivent à représenter aussi bien une nature qui a repris ses droits dans une ville dévastée et figée dans le temps. Que ce soit ces boulevards résidentiels s’enfonçant dans une forêt luxuriante ou ses rivières de fortune qui ont envahi les rues de Seattle, The Last of Us Part 2 regorge de détails à chaque magasin, appartement ou hangar visité, témoins d’une époque révolue. Si le prologue en hiver n’ira pas éblouir nos rétines, c’est vraiment les premières minutes à Seattle qui nous subjugue. On est hypnotisé par cette lumière naturelle et ce petit grain cinématographique qui rend les décors si impressionnants tout en racontant leurs propres histoires.

Évidemment, les cutscenes profitent de ce gap graphique certain. Jouant allègrement sur le langage cinématographique, le titre impressionne à chaque plan, à chaque expression de visage associé à un jeu d’acteur impeccable. On sent le casting impliqué au maximum, le doublage est évidemment au diapason, et les amateurs de VF seront contents d’apprendre qu’elle est toujours de grande qualité. Toutefois, ce n’est pas seulement dans ces cinématiques que Naughty Dog maîtrise son sujet, mais aussi dans la façon de mettre en scène des séquences fortes ou touchantes, même si la réalisation s’égare parfois dans des tics de mises en scène trop voyants (oui, on sait que quelqu’un est planqué derrière cette porte semi-ouverte pour nous asséner un coup de poing). C’est dans ces phases de jeux scénarisées, toujours aussi efficaces mais de plus en plus prévisibles, que le studio aura intérêt à changer sa formule pour ses futurs jeux.

The Last of Us Part 2 ne laissera personne indifférent, c’est certain. Naughty Dog peut se targuer d’avoir réussi une suite à la hauteur de la licence. Si l’on apprécie grandement les changements opérés sur le gameplay qui rendent l’aventure très agréable à parcourir et explorer, The Last of Us Part 2 va chercher une structure narrative audacieuse, aux thématiques radicales qui ne plairont certainement pas à tout le monde. Toute la puissance du studio est au service d’un jeu incroyablement ambitieux, trop long pour son propre bien mais qui assène des mandales visuelles à chaque panorama, quitte à atteindre la limite de la formule. Une chose est sûre : son histoire vous fera passer par toutes les émotions, malmenant le joueur sur ce qu’il croit être en son contrôle pour modifier son point de vue et l’élargir. Un pari risqué qui en laissera certains sur le carreau mais en embarquera d’autres comme rarement.

The Last of Us: Part 2
Développeur: Naughty Dog
Éditeur: Sony
Prix: 60 euros
Plate-forme: PLAYSTATION 4

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