• Home »
  • FOCUS »
  • The Last of Us Part 2 : vengeance et chemin de croix (analyse)
The Last of Us Part 2 : vengeance et chemin de croix (analyse)

The Last of Us Part 2 : vengeance et chemin de croix (analyse)

Si vous êtes sur cet article, ça veut donc dire que vous avez terminé The Last of Us Part 2, ou que le spoiler ne vous dérange pas. Vous êtes donc au bon endroit car les lignes qui vont suivre sont là pour tenter d’analyser ce que raconte le jeu, à travers sa narration vidéoludique atypique et ses thématiques passionnantes. Certains aspects auront réussi à surprendre les joueurs, pour le meilleur mais hélas aussi pour le pire, comme l’atteste les nombreuses réactions vues ici et là. Prenez garde donc, la suite de l’article sera infestée de SPOILERS !

The Last of Us Part 2 est construit en plusieurs actes, qui tournent autour d’un concept simple : dès le prologue qui se déroule à Jackson et ses alentours, le joueur contrôlera successivement Ellie et un mystérieux personnage, Abby, qui a l’air d’être à la recherche de quelqu’un. Ce mystère ne tarde pas à être résolu : suite à la capture de Joel par le groupe d’Abby, celle-ci va battre Joel à mort sous les yeux d’Ellie pour se venger d’un acte qu’il aurait commis dans le passé. S’ensuit une première partie où Ellie s’élance à Seattle pour retrouver Abby et lui faire la peau, accompagné de Dina, sa récente petite amie et de Jesse, un ami de Jackson (et accessoirement l’ex de Dina). Une véritable descente aux enfers de trois jours qui précède un climax étonnant qui se désamorcera tout aussi vite qu’il est arrivé. Après un accident qui a coûté la vie à deux membres du groupe d’Abby, Ellie retrouve Dina au théâtre avant de se retrouver nez à nez avec Abby qui tue Jesse d’une balle dans la tête et pointe le pistolet sur Ellie. Mais le climax attendra puisque le jeu opère un fondu au noir avant d’enchaîner sur un flashback laissant le joueur contrôler une Abby plus jeune de quatre ans. On découvre alors que Joel a causé la mort du père d’Abby (le fameux chirurgien que l’on doit tuer dans le premier volet pour sauver Ellie) et que celle-ci partira à sa recherche pour se venger. S’ensuit un retour au présent pour le deuxième acte, où le joueur revient trois jours en arrière pour refaire les derniers événements, mais du point de vue d’Abby. Une audace qui embarquera le joueur pour dix heures supplémentaires, le laissant déconfit face au rebondissement promis mais fortement retardé.

Si jouer le personnage d’Abby est une surprise à la hauteur du twist de MGS2, c’est surtout le moment où l’on prend son contrôle qui rend ce choix très osé. Abby représentait jusqu’alors la nemesis d’Ellie, celle qui avait enlevé Joel de l’équation mais qui aussi privé le joueur de la présence de ce personnage culte. Et le départ de ce second acte démarre après un climax en suspens, nous forçant à refaire la même temporalité d’un autre point de vue, qui plus est celui de la méchante de l’histoire. Ce changement de perspective sera perçu différemment suivant les joueurs, et suivant les griefs qu’ils auront contre Abby. Mais là où ce changement peut paraître un poil grossier, c’est dans l’évidence de la démarche. Dès l’instant où l’on comprend que l’on va refaire les trois jours à Seattle, on sait que le studio veut modifier l’opinion que l’on a de cette prétendue antagoniste.

Et si l’on pouvait oublier la présence du studio et de Neil Druckmann pendant la première moitié du jeu, difficile d’ignorer l’ombre de Naughty Dog qui plane au-dessus du joueur avec la désagréable impression de se faire manipuler. La volonté auteurisante du studio est pleinement assumée en dévoilant au joueur vers quelle thématique il s’engage : celle de proposer un jeu de miroir entre deux histoires de vengeance, celle de confronter Abby et Ellie sur leurs actions et leurs conséquences. Deux histoires intrinsèquement liées puisqu’elles découlent toutes les deux de la fameuse fin du premier volet, du choix de Joel de sacrifier l’humanité pour son propre salut. Une fin qui est définitivement le pilier de cette suite.

Mais plus encore que ce jeu de miroirs, le passage de relais vers l’aventure d’Abby est aussi une passionnante réflexion sur l’importance du point de vue, sur comment percevoir les actions de quelqu’un à différents niveaux de lecture. Certes, la notion du méchant-pas-si-méchant n’est pas nouvelle et beaucoup d’œuvres ont recours à cette technique pour humaniser un ennemi et le rendre intéressant, comme le fait l’univers de Batman par exemple avec des bad guys aux travers humains. Mais The Last of Us Part 2 va plus loin, puisque le jeu mélange la moralité des personnages dans leur quête de vengeance pour mieux percevoir leurs défauts et qualités, en impliquant le joueur qui se retrouve confronté à sa position de juge et de bourreau malgré lui. Peu à peu, l’histoire met en doute notre capacité d’interprétation, de jugement face à ce que l’on croit connaître. Les massacres que l’on commet pour survivre et les ressentiments que l’on a pour les personnages deviennent alors de plus en plus flous. Lorsque arrive la bascule, on constate qu’Ellie est loin de la gamine espiègle et curieuse du premier volet, et ce même avant la mort de Joel, qui n’aura fait qu’exacerber ces sentiments intérieurs qui la rongent. Des événements qui rendent la jeune femme plus difficile à suivre voire même à apprécier, et c’est tout à fait normal puisque les clés pour comprendre son traumatisme n’arriveront qu’à la toute fin. Au contraire d’Abby qui une fois libérée de son désir de vengeance va être rongée par la culpabilité et dont la quête de rédemption animera toute son aventure avec son désir de sauver Lev et sa sœur des griffes des Séraphites.

Et cette nouvelle perception fonctionne parfaitement. Abby devient une héroïne forte, prête à aider son prochain, quitte à oublier qu’elle a tué sauvagement Joel à coups de club de golf quelques heures plus tôt. La longueur de ces arcs scénaristiques (environ dix heures pour chaque personnage) permet de parfaitement cerner les deux héroïnes, et notamment Abby que l’on ne voyait qu’à travers le prisme d’Ellie. Et lorsque l’on découvre les corps d’Owen et de Mel, tués par Ellie, l’empathie est là. Le climax peut reprendre, et le joueur garde logiquement le contrôle d’Abby le temps de son duel contre Ellie. On se surprend à conserver ce point de vue, alors même que le jeu nous suggère de voir les événements des deux côtés pour mieux comprendre leur humanité et ce qui les motive. On pense alors à Joel et au meurtre du chirurgien à la fin du premier volet, que le joueur est obligé de commettre, la seule véritable victime civile de toute l’aventure. Non, The Last of Us n’a jamais été un jeu à choix multiples, le joueur n’est que le spectateur d’une histoire, et n’a aucun impact sur les évènements qui sont en train de se dérouler.

C’est probablement cette absence de contrôle qui rend cette suite si passionnante. Lorsque tous les jeux d’aventure modernes offrent un maximum de contrôle sur son avatar, avec des choix moraux ou esthétiques, Naughty Dog prend le contrepied de tout ça grâce à un univers où le joueur n’a aucun moyen de changer les choses. Le choix de Joel dans le premier volet l’a déjà démontré : en sauvant Ellie plutôt que l’humanité, on ne peut que se questionner sur ce qu’on aurait fait à sa place. Le second opus va plus loin : en gardant les conséquences de ce choix, en se servant de cette base pour bâtir deux histoires de vengeance, le jeu continue à nous questionner sur cette moralité en alternant notre point de vue. Chaque ennemi dans l’aventure de l’un devient un être humain dans l’aventure de l’autre, et inversement. The Last of Us Part 2 ira même jusqu’à inverser les rôles de personnages connus lorsqu’Abby se trouvera confrontée aux tirs d’un sniper embusqué, une séquence classique dans un jeu d’action (qui rappelle même une scène du premier volet). Et le joueur comprendra peu après que l’ennemi n’était autre que Tommy, frère de Joel et allié d’Ellie.

Si on peut penser que The Last of Us Part 2 pourrait finalement être un simple long-métrage tant il prend ses distances avec le joueur, c’est oublier sa dimension ludique, à la fois dans ses combats essentiels dans le discours sur la violence, mais aussi dans la mise en scène qui reste vidéoludique dans sa façon d’appréhender la survie et le conflit entre deux camps au milieu du chaos urbain. En dehors des prologues/épilogues, la structure temporelle des trois jours renforcent le sentiment de vivre une histoire en temps réel – malgré certaines ellipses. Et même si le jeu ne passe pas à côté de certains défauts de rythme, quitte à faire du remplissage pour occuper l’aventure durant ces trois jours, il parvient à toujours maintenir une narration sur ses personnages ou sur le monde qui les entoure.

Mais il fallait bien ça pour raconter cette histoire. En profitant de l’apport cinématographique de ce type de narration, The Last of Us Part 2 gagne une dimension ambitieuse qui lui permet d’aborder des thématiques faisant écho au monde d’aujourd’hui. Si certains reprochent au studio de se servir du jeu pour promouvoir son militantisme identitaire, c’est pourtant une excellente chose d’avoir réussi à inclure autant de sujets en les intégrant à l’univers de façon très naturelle. Et c’est aussi un regard actuel que nous propose Naughty Dog. Left Behind, le DLC de The Last of Us avait déjà commencé à enclencher les choses, mais The Last of Us Part 2 parvient à entretenir un progressisme salutaire sans aller dans un pamphlet sur l’acceptation et l’ouverture d’esprit qui aurait pu le plomber. Ce ne sont finalement que des personnages qui tentent de s’extraire de cette tragédie pour retrouver leur humanité, en tentant d’échapper à des problématiques présentes également dans le monde d’aujourd’hui et qui participent à la violence que dénonce le titre.

Une violence qui trouve son point d’orgue pendant la fin du jeu. Après le climax du théâtre, Abby fuit en laissant à Ellie la vie sauve et le joueur reprend le contrôle de celle-ci. Ce sont peut-être les soucis de rythme et de structure qui causent cette impression, mais lorsque le joueur retrouve Ellie en compagnie de Dina et de leur fils dans une ferme loin de tout, il devient difficile d’accepter aussi facilement de rebasculer sur son point de vue. C’est un peu le risque, puisqu’au contraire d’un film qui joue sur sa courte durée, l’empathie du joueur doit reprendre la trajectoire d’une Ellie obnubilée par son traumatisme alors qu’on vient tout juste de voir le carnage qu’elle a causée dans l’entourage d’Abby. Dans la tête du joueur, Ellie n’est plus l’héroïne qu’elle était, et il devient dès lors compliqué de la suivre dans son désir de vengeance.

Et ça l’est encore plus dans le combat final : après une traversée difficile dans un camp de survivants ennemis, Ellie décroche une Abby décharnée de son supplice pour s’offrir le duel final qu’elle attendait. Tout est fait pour que le joueur soit dégoûté, épuisé par ce combat qui n’a plus de sens à ses yeux. C’est là que Naughty Dog rate un peu le coche en tirant sur la corde. Tout comme le meurtre du chirurgien à la fin du premier volet, le jeu vous demande d’achever Abby d’une simple touche, en sachant pertinemment que le joueur n’en n’a aucune envie. Mais il faut le faire. Car on le rappelle, le joueur n’est toujours que spectateur, et Ellie ne le laisse pas lui dicter sa conduite. Mais difficile d’y voir autre chose que de l’acharnement, malgré la logique derrière cet ultime combat. Dans cette thématique nihiliste qui décrit ce monde en ruines, à travers ces personnages guidés uniquement par la violence, le joueur a déjà compris de quoi il en retourne. Et c’est lorsque Ellie arrête son geste, lorsque l’on regarde cette ultime scène de dialogue entre Joel et Ellie que l’on saisit la véritable motivation de celle-ci : une manière de se déculpabiliser envers un être cher, un père qu’elle ne verra plus jamais et qu’elle n’a pas eu le temps de pardonner pour le mensonge qu’il a commis.

Une scène de fin réellement touchante, qui offre une belle conclusion (ou pas ?) au personnage d’Ellie, même si elle aura finalement tout perdu, jusqu’à la seule marque de transmission que lui aura laissé Joel : cette fameuse guitare qui ouvre et conclut le titre. Mais c’est finalement la violence et une impression de noirceur totale qui reste au fond de la gorge. Évidemment, cette dualité de points de vue, c’est ce qui amène à considérer cette violence comme vaine et qui pourtant régit ce monde post-apocalyptique. Lorsque le générique tombe, on ne fait finalement que constater, avec parfois la désagréable sensation d’avoir été manipulé dans ses émotions. Naughty Dog a clairement choisi cette structure narrative dans le but d’aiguiller notre empathie, et si la démarche est audacieuse et atypique, il aurait peut-être été judicieux d’intégrer ces bouleversements de manière plus naturelle. Dès le deuxième acte, ce n’est pas l’impression de perdre le contrôle de l’histoire qui dérange mais bien la présence d’un studio qui n’arrive pas à s’effacer pour simplement laisser parler le jeu. Peut-être est-ce la multiplication des œuvres culturelles qui rend les joueurs moins dupes, mais j’ai plus tendance à penser que tout ça était parfaitement volontaire dans le but de malmener notre réflexion le plus tôt possible.

Et si la fin permet de comprendre réellement le personnage d’Ellie, difficile de ne pas voir autre chose que ça. Dans l’épilogue, Abby n’existe plus que pour le duel final et toutes les thématiques étaient déjà comprises et intégrées. Était-il nécessaire de conclure sur une nouvelle séquence de violence malsaine pour en rajouter une couche ? Certes, cela n’entrave pas la cohérence de cette suite mais minimise presque l’impact en lorgnant vers un voyeurisme étrange qui n’est pas adéquat.

En dehors de cette fausse note et de soucis de rythme inévitables pour un jeu de ce calibre, The Last of Us Part 2 ne laissera personne indifférent. Il est moins réussi que le premier volet dans l’efficacité d’un récit parfaitement agencé et qui sait où il va, mais se révèle bien plus passionnant dans ses thématiques et son propos, dans sa vision du monde actuel en forçant le joueur à repenser sa qualité de juge sur des personnages qu’il croit connaître. Naughty Dog a réussi à utiliser le médium vidéoludique pour multiplier les points de vue afin d’ouvrir les perspectives de réflexion. Il parvient à réagir sur la moralité, sur l’identité de l’individu, sur la perception des idéaux, le tout dans des problématiques très actuelles. Une petite prouesse qui restera une proposition singulière narrative rarement vue ailleurs. Et rien que pour ça, pour avoir su trancher en faisant le pari de ne pas forcément plaire à tout le monde, The Last of Us Part 2 est une expérience à ne pas louper.

The Last of Us: Part 2
Développeur: Naughty Dog
Éditeur: Sony
Prix: 60 euros
Plate-forme: PLAYSTATION 4

Partager