The Lion’s Song : à Vienne qui pourra

The Lion’s Song : à Vienne qui pourra

Note de l'auteur

Développé par Mi’pu’mi Games, The Lion’s Song est une compilation de quatre histoires distinctes, mais pas tant que ça. Le studio, basé à Vienne, a choisi pour son premier titre de parler de sa ville natale et de la mettre au centre de son histoire, après en avoir fait une ébauche lors d’un précédent Ludum Dare (le prototype est dispo ici). Avec un style visuel rappelant les grandes heures du Point’n Click, préparez-vous à vous plonger dans une ambiance aussi douce qu’une baguette viennoise sortant du four.

The Lion’s Song se compose donc de quatre épisodes, privilégiant les interactions simples plutôt que des énigmes tordues. Ne vous attendez donc pas à vous triturer les méninges pour savoir à quoi sert ce fameux poulet en caoutchouc avec une poulie au milieu. Se déroulant à l’aube du XXe siècle, chaque épisode met en scène un personnage principal différent, inspiré des grandes figures de cette époque. On a tout d’abord Wilma, toute jeune compositrice poussée par son mentor à aller s’isoler en montagne pour écrire la mélodie qui changera sa vie. S’ensuit la découverte du jeune peintre Franz Markert, qui tente tant bien que mal de satisfaire son public affamé par son talent alors qu’il cherche désespérément à capturer l’âme humaine derrière chaque visage. Enfin, Emma Recniczek est une mathématicienne voulant à tout prix démontrer son talent aux génies de Vienne mais confrontée à la domination masculine de l’époque. Le quatrième épisode se révèle bien plus mystérieux, ça serait dommage de vous en gâcher la découverte par un zèle d’explications.

Mais sachez que ces quatre histoires sont liées entre elles, autant par le destin des protagonistes que par des évocations, des références, des personnages secondaires, voire même une mélodie inopinée s’échappant au hasard d’un tableau. Autour de ces trois héros gravitent bon nombre de figures connues d’Autriche. On pourra autant fréquenter les soirées mondaines organisées par Gustav Klimt que poser ses fesses dans le divan d’un certain Sigmund Freud. Une réalité historique riche, cherchant à immerger le joueur dans cette délicieuse ambiance rétro où le génie peut se trouver derrière n’importe quel porte.

Mais que serait une jolie histoire si elle n’était pas illustrée par de belles images ? Pour aller à fond dans l’hommage, Mi’pu’mi Games a choisi un effet pixel art sublime aux tons sépia, lorgnant vers d’illustres productions LucasArts comme Monkey Island ou The Dig. Que ce soit dans la typographie choisie, dans la composition de chaque tableau ou dans l’animation des personnages, l’équipe a parfaitement intégré les contraintes de l’époque pour les reconstituer avec fidélité, en empruntant toute la saveur de ce style visuel. The Lion’s Song est un magnifique voyage dans le passé, artisanal et plein de passion, tout comme les personnages au cœur de ces histoires. La mise en scène de chaque tableau est merveilleuse, touchant la corde sensible de chaque joueur biberonné à ces œuvres mythiques et un tant soit peu sensible à la fougue de la créativité. Le jeu parvient par petites touches à restituer la douceur des situations, comme ce moment où Wilma, au cœur d’une tempête nocturne, discerne parmi le fracas des éclairs les quelques notes qui constitueront l’œuvre de sa vie.

Et ce n’est pas le challenge du jeu qui viendra entamer votre petit cœur attaché aux aventures de Wilma, Emma et Franz : observer ce qu’il se passe, répondre aux choix qui vous sont proposés, autant de « défis » qui seront là uniquement pour vous embarquer dans des embranchements différents. Rien n’entache la narration, pas même les (parfois) nombreux allers-retours un poil redondants, tant la justesse d’écriture est un petit bijou qu’on aime chérir pour en profiter toujours un peu plus. Le charme désuet de ces pixels colorés d’un autre temps efface les menus défauts, car l’entreprise du titre est louable et justifiée : découvrir comment trois artistes, chacun de leur côté, façonnent leur corps de métier en les représentant à l’écran par des effets visuels forts. Cela peut être des silhouettes fantomatiques représentant les émotions cachées des modèles de Franz qu’il tente de discerner, ou ces courbes sinusoïdales dont le sens cache la solution ultime de l’équation chez Emma. La musique, la peinture et la science, trois arts dont la puissance évocatrice s’illustre visuellement et émotionnellement, quitte à mener certains personnages au bord de la folie.

Comme on dit dans le milieu, « on n’a pas de pétrole mais on a des idées ». Mi’pu’mi Games respecte le dicton en restituant ces histoires sublimes avec peu de moyens, mais en le mettant clairement aux bons endroits. Un jeu qui transpire la passion de son sujet, dont les quelques faiblesses visuelles se trahissent sur deux-trois tableaux, pour vraiment chipoter. Le point d’orgue est cet épisode final, inattendu et formidable, liant les histoires indirectement, subtilement, pour amener le jeu précisément là où il voulait en venir, ou comment préserver une œuvre et sa mémoire à travers les affres du temps. Par contre, fuyez le menu Muséum si vous comptez refaire certains choix narratifs, car ça n’hésite pas à spoiler allègrement.

The Lion’s Song est une magnifique surprise, un titre sans prétention qui n’a pas l’ambition de grandes œuvres narratives fortes comme Ethan Carter ou Edith Finch. Mais à budget moindre, le studio livre un jeu intimiste, passionnant malgré son absence de challenge, superbe par sa capacité à se faire le témoin d’un autre temps, autant sur son discours que sur sa démarche créative même. The Lion’s Song se trouve décuplé par ces somptueux tableaux désuets, traversant Vienne d’une lueur blafarde à l’aube du XXe siècle. Quatre histoires humaines, lumineuses, enivrantes, qui donne envie d’en voir plus.

The Lion’s Song
Développeur : Mi’pu’mi Games
Prix : 10 euros
Plate-formes : PC (Steam) / Nintendo Switch / iOS / Android

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