The Newsroom (Bilan de la saison 1)

The Newsroom (Bilan de la saison 1)

Sorkin, les pieds dans le prompteur ?

Immersion excitante dans l’Amérique et ses médias ou fiction caricaturale et prétentieuse ? La diffusion, cet été sur HBO, de la saison 1 de « The Newsroom » a suscité des réactions souvent épidermiques.  Décryptage en cinq questions (et un bonus).

Présentateur de News Night, émission phare de la chaîne d’infos en continu Atlantic Cable News, Will McAvoy traverse une crise personnelle. Républicain et fier de l’être, il ne reconnaît plus son parti ni son métier,  et il ne se reconnaît plus dans ce qu’il fait. Avec le temps, il est devenu un mec détestable.

Alors que Don Keefer, le producteur exécutif de son émission, le lâche pour s’occuper d’une autre tranche horaire, Charlie Skinner, son patron, propulse McKenzie McHale au poste de productrice de News Night. Sa mission : remettre Will en selle, pour produire une émission qui privilégiera le fond, l’engagement et l’explication.  Problème : McKenzie est l’ex de Will, et leur histoire est tout sauf simple.

 

Question N°1 : Est-ce normal que tout le monde s’excite à ce sujet ?

OUI, parce que, en fait, ça marche toujours comme ça avec Aaron Sorkin.

S’il a une belle carrière au cinéma (Il a reçu un oscar pour le script de The Social Network), s’il s’est aussi illustré au théâtre (A Few Good Men, avant d’être un film de Rob Reiner, est une de ses pièces), le New Yorkais fait définitivement partie de ces scénaristes qui appartiennent à la télévision.

En seulement trois séries (Sports Night, The West Wing et Studio 60) et par le biais d’un gros succès (The West Wing), il a effectivement marqué de son empreinte la narration télé comme peu de ses confrères sont arrivés à le faire.

Tout ça grâce à un style singulier, qui repose sur deux piliers. Des dialogues vifs et brillants mais aussi un propos et des personnages résolument idéalistes.

Pour le meilleur comme pour le pire – et sans doute plus que pour beaucoup d’autres – le travail de Sorkin appartient aux téléspectateurs. Ces derniers se l’approprient avec appétit, avec exigence aussi.  Ca laisse peu de place aux commentaires tièdes ; à l’analyse made in Normandie, faite de « Peut-être bien que non, peut-être bien que oui ».

 

Question N°2 : Est-ce que Sorkin fait du Sorkin, et est-ce que c’est mal ?

OUI, ET NON, CE N’EST PAS MAL. et le problème est ailleurs.

Fondamentalement, toutes les séries de Sorkin fonctionnent sur la même musique et j’ai tendance à penser que ce qu’on vient chercher chez lui, c’est un ton bien particulier. L’essentiel, dans ce cas-là, c’est de ne pas cloner des intrigues déjà vues (coucou, David E. Kelley dans The Practice) et de vraiment soigner la façon dont on fait entrer le téléspectateur dans les intrigues.

Le créateur de The West Wing est le roi du « Je vais vous raconter une histoire stimulante émotionnellement, alors laissez-moi jouer avec la fiction comme je veux». Il ne sera jamais un apôtre du réalisme à tout crin : on le sait bien. Du coup, pour nous embarquer dans son projet, il doit soigner son récit et ses personnages. Peut-être encore plus que les autres : ses héros sont ceux qui fait qu’on croit ou pas à ses histoires qui aiment tordre la vraisemblance.

Et là, on a un gros problème.

The Newsroom vient nous raconter un challenge : celui d’une équipe qui doit produire une émission d’information à une époque où l’info est elle-même en crise. Logiquement, on devrait avoir plusieurs personnages pour qui relever ce défi doit faire écho à un parcours, une histoire.

Ici, on est assez loin du compte. A cause de personnages aux réactions souvent artificielles et d’histoires régulièrement bancales.

 

Question n°3 : Les femmes sont-elles toutes des quiches dans The Newsroom ?

NON, mais Sorkin se donne beaucoup de mal à le faire croire.

C’est une critique formulée à plusieurs reprises par les médias américains et par des téléspectateurs : les personnages féminins seraient tous hystériques, stupides et caricaturaux.

Le problème est plus large : la caractérisation de tous les personnages est sous-exploitée (Mc Avoy excepté) chez les femmes comme chez les hommes. Mais c’est beaucoup plus visible chez les femmes : à la base, toutes ont des caractéristiques intéressantes mais elles sont souvent embringuées dans des histoires qui  les font surréagir.

Maggie Jordan (Allison Pill était géniale dans la saison 2 de In Treatment) est une femme fragile, en proie à de nombreux doutes mais qui est déterminée à avancer. Problème : l’une des rares fois où ce n’est pas montré de façon caricaturale, c’est lors de sa crise de panique à la fin de l’épisode 3, « The 112th Congress ».  C’est peu.

Sloan Sabbith est une femme brillante. C’est celle qui est le plus déterminée à suivre la direction indiquée par Will. Mais l’épisode censé le démontrer (« Bullies », le sixième) la fait agir en dépit du bon sens et elle a l’air d’une cruche.

Le pompon revient cependant à McKenzie McHale. Présentée dans le pilote comme une femme de terrain, qui a travaillé en Afghanistan et en Irak, elle a donc une expérience à faire valoir… sauf que cela ne se voit jamais. Sorkin s’obstine à en faire un mauvais personnage de sitcom, aux réactions excessives et fatigantes, complètement piégé dans sa relation avec le héros.

La chance de plusieurs personnages masculins (Don Keefer, Dev Sampat), c’est qu’ils gagnent un peu de consistance avec le temps. Pas les filles de The Newsroom. On est très loin d’une CJ Cregg (The West Wing) ou d’une Dana Whitaker (Sports Night), capables d’être drôles mais d’abord… crédibles.

 

Question N°4 : The Newsroom est-elle une mauvaise comédie romantique ?

OUI. OUI, OUI, OUI !!!

J’aime bien donner des réponses nuancées mais là, faut pas pousser.

Si on peut ressentir une frustration certaine en regardant évoluer les personnages féminins de la série, c’est aussi à cause des multiples scènes exploitant le triangle amoureux qui existe entre Maggie, Don (son petit ami) et Jim Harper, l’adjoint de McKenzie, qui travaille avec Maggie.

Ce triangle amoureux, assez vain dans sa capacité à émouvoir, ressemble à une marée noire qui avale tout sur son passage. Y compris McKenzie (proche de Jim) et Sloane (proche de Don).

Le pire dans tout ça ? Ces atermoiements façon « HormonesGeddon » affadissent tout le monde. Les femmes s’énervent et les hommes sont tour à tour malins, puis gaffeurs, puis malins… sans gagner en profondeur.

 

Question n°5 : The Newsroom réussit-elle son évocation du monde des médias ?

Par à coups seulement.  Donc PLUTÔT NON.

Il y a, dans cette saison 1, des purs moments sorkiniens. Brillamment écrits et percutants. Où la déliquescence du paysage médiatique américain (mais pas que) est évoquée avec à propos.  Mais seul l’épisode 8 parvient à maintenir cette impression d’un bout à l’autre.

Si « The Black Out, Part 1 » est le meilleur épisode de la saison, c’est parce que son scénario rend vraiment la complexité de la tâche de l’équipe de News Night. Pour durer, l’émission doit faire de l’audience. Ce qui n’est pas toujours compatible avec une course à la qualité.

Cette donnée forte, cruciale, « The Newsroom » ne l’exploite que trop peu, préférant revisiter des faits réels sans qu’ils ne nourrissent la richesse du récit.  L’idée n’est pas mauvaise, au départ… à partir du moment où cela sert vraiment la fiction.

Quand, dans « Bullies » (1.06), McAvoy interpelle un Républicain sur les contradictions qu’impliquent son homosexualité et son soutien à la ligne dure de son parti, que la scène exploite la dimension humaine du sujet et que le Républicain se défend pied à pied, ça marche bien. Quand cela se limite à une relecture pontifiante des événements par le héros, sans que le sujet ne soit investi émotionnellement, c’est bien moins probant.

En fait, pour mesurer la grandeur d’un défi, il faut donner du relief à ce qui barre la route des héros. Ce n’est pas le cas ici. Et ce n’est pas souvent le cas dans toute la série.

Dans The Newsroom, les adversaires de Will et de sa course à l’info de qualité sont souvent très décevants. Reese et Leona Lansing, les propriétaires de la chaîne ACN, n’ont pas l’envergure d’un Jack Randolph, le boss de « Studio 60 » qui doit remplir des objectifs chiffrés mais n’est pas dénué d’une certaine psychologie. Pareil pour Nina Howard, la journaliste de tabloïd dont le cheminement est certes bien pratique mais moyennement crédible dans la façon dont il est amené.

 

Question bonus : OK, et c’est quoi la réponse au titre finalement ?

La crédibilité. Le problème de The Newsroom est là, en fait : que Sorkin fasse la lambada avec la vraisemblance, c’est son droit. C’est même ce qui fait sa singularité : il est tout à fait capable de raconter de vraies bonnes histoires comme ça. Qu’il le fasse sans que ce ne soit crédible émotionnellement, c’est plus ennuyeux. Plus d’une fois, dans The Newsroom, je n’ai pas cru suffisamment à ce qui m’était raconté pour être emporté.

Un scénariste a dit un jour qu’il fallait savoir confronter les personnages d’une fiction à l’autel des intentions et des obstacles. Si on fait ça avec ces 10 premiers épisodes, on se rend compte que le seul qui s’en sort à peu près honorablement – si on se penche sur ce qu’il veut et ce avec quoi il doit se battre – c’est Will Mc Avoy. Tous les autres sont développés de manière beaucoup trop brouillonne.

Donc oui, dans cette saison 1, Sorkin se prend souvent les pieds dans le prompteur. Surtout quand la série développe un récit bancal, où les longs échanges ne donnent pas suffisamment de corps à l’histoire.  En gros, quand elle privilégie la forme au détriment du fond.

Mais à d’autres moments, ça marche vraiment. Parce que l’énergie et le talent d’écriture sont bel et bien présents. Le show est alors électrisant. Devant The Newsroom, on est en fait souvent frustré : la faute à un manque de constance et de consistance.

C’est dommage. D’autant plus dommage que le scénariste qui a évoqué, en 2010 et dans une interview,  l’autel des intentions et des obstacles pour parler d’un script, c’est… Aaron Sorkin. Dans un entretien à Technikart et pour évoquer The Social Network.

C’est peut-être une bonne raison pour espérer du mieux en saison 2.

 

THE NEWSROOM, Saison 1 (HBO)

Créée et showrunnée par Aaron Sorkin

Avec Jeff Daniels (Will McAvoy), Emily Mortimer (McKenzie McHale), Thomas Sadoski (Don Keefer), Olivia Munn (Sloan Sabbith) Alison Pill (Maggie Jordan), John Gallagher Jr. (Jim Harper), Dev Patel (Neal Sampat) et Sam Waterston (Charlie Skinner)

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