The Room : n’oubliez pas vos cuillères en plastique…

The Room : n’oubliez pas vos cuillères en plastique…

The Room 2

Initialement sorti en 2003, le mélodrame nanar The Room est encore aujourd’hui projeté en séance de minuit, notamment à Los Angeles. Le culte dont il fait l’objet ne semble pas prêt de s’éteindre, à l’image d’un Rocky Horror Picture Show.

Au Garneau Theater d’Edmonton (Canada), le « chef-d’œuvre » de Tommy Wiseau est programmé tous les deux mois. Récit d’une soirée interactive émaillée de jets de cuillères en plastique, de salves d’applaudissements et d’échanges de ballons de football US.

The Room cinéma 2Il est 23h30 et la foule se presse devant le Garneau Theater d’Edmonton. Les gens ont entre 20 et 40 ans, des groupes de copains et de copines pour la plupart. L’excitation est palpable. Certains viennent voir The Room depuis des années, presque religieusement. Dans ce cinéma de quartier construit en 1940, cela fait trois ans que le film est projeté tous les mois (ou tous les deux mois dernièrement).

À l’intérieur, la machine à pop-corn est littéralement assiégée. Juste avant d’entrer dans la salle de projection, une simple feuille A4 prévient que « tout alcool est interdit durant le film ». Une fois que tout le monde est installé – la plupart des sièges sont occupés –, le maître de cérémonie demande au public de respecter le bâtiment et d’éviter de « faire des trous dans les murs ». Difficile de savoir s’il est sérieux.

Ça y est, la salle est plongée dans l’obscurité. Le rideau s’ouvre et le logo Wiseau Films apparaît. C’est l’hystérie. Organisme monstrueux muni de centaines de bouches, le public scande le nom de son dieu : « Wiseau ! Wiseau ! Wiseau ! ». Début du générique. Chaque fois que le nom de Tommy Wiseau apparaît – il est réalisateur, scénariste, producteur et acteur principal –, une vague de cris et d’applaudissements secoue la salle.

The Room sexLa première scène érotique cumule à peu près tous les clichés romantiques (bougies, voile transparent autour du lit, pétales de rose…). Pour accompagner la musique, les spectateurs tapent en rythme dans leurs mains. Les fesses de Wiseau et la poitrine nue de l’actrice Juliette Danielle, largement mise en valeur, provoquent sifflements et joyeuses exclamations.

Les dialogues terriblement mal écrits s’enchaînent, provoquant l’hilarité générale. Presque toutes les scènes se déroulent dans le salon de l’appartement (« The Room »), où les personnages entrent et sortent à tout bout de champ, sans véritable raison. Le public reprend à l’unisson les multiples « Oh hi [insérer un nom] » qui ponctuent platement l’arrivée de chaque protagoniste.

The Room 4Soudain, c’est le drame : la caméra passe devant une photo de cuillère encadrée, posée sur une table. Des dizaines de cuillères en plastique voltigent à travers le cinéma, dans une ambiance digne d’une bataille de bouffe à la cantine. Un rituel qui se répétera de nombreuses fois au cours du film.

Lorsque le personnage de Mark apparaît, quelqu’un hurle  « Judas ! » à l’arrière de la salle. Il faut dire qu’il s’apprête à trahir son meilleur ami Johnny (Tommy Wiseau) en couchant avec sa fiancée. Le salaud ! Prononcée X fois, l’expression « best friend » devient elle-même un gimmick répété à l’envi par les spectateurs pour ponctuer chaque scène avec Mark (Greg Sestero) et Lisa (Juliette Danielle).

Le récit se poursuit et, forcément, les fans récitent en simultané les phrases les plus cultes : « I did not hit her, it’s not true! It’s bullshit! I did not hit her! I did noooot. Oh hi, Mark » (Johnny passe souvent du coq à l’âne), « You’re a chicken… chip chip chip ! » ou le fameux « You’re tearing me appart Lisa ! ». Des applaudissements récompensent aussi les répliques les plus plates telles que « Did you know that chocolate is the symbol of love ? » ou le très beau « If a lot of people loved each other, the world would be a better place to live ».

Parmi les autres rituels improbables : chanter la mélodie de Mission Impossible quand Johnny met sur écoute son téléphone pour piéger Lisa ou s’échanger des ballons de football américain au premier rang quand les personnages du film décident brusquement de faire une partie.

The Room 1The Room se déroule donc autant sur l’écran que dans la salle de cinéma où les commentaires, rires et jets d’objets rythment joyeusement  la séance. Le film tourne tellement en rond – certains dialogues se répètent même presque à l’identique, notamment celui entre Lisa et sa mère – qu’il permet de suivre l’histoire d’une oreille et d’apprécier les interactions du public de l’autre, voire bien sûr d’y participer.

Après 1h39 de délire communicatif, le spectacle s’achève sur une ovation qu’aurait sans doute appréciée Tommy Wiseau, un homme finalement assez mystérieux dont on ne connaît même pas l’âge exact ou le pays d’origine (certains lui prêtent un accent autrichien). Alors que la salle se vide, un groupe d’amis reste ramasser les couverts en plastique qui jonchent la moquette. Les bougres avaient apporté quelque 4000 cuillères pour l’occasion…

The Room cuillères

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