The X-Files 10×04 : Home Again (Critique de l’épisode)

The X-Files 10×04 : Home Again (Critique de l’épisode)

Note de l'auteur

‘‘People treat people like trash’’

Horrifique et personnel, « Home Again » rassemble les deux principales caractéristiques de l’écriture de son auteur Glen Morgan. Centré sur le thème de la responsabilité, il revient longuement sur l’un des motifs principaux de The X-Files : le syndrome de la perte.

 

« Home Again » – Écrit et réalisé par Glen Morgan

À Philadelphie, les sans-domicile sont victimes d’un programme immobilier de réhabilitation du centre-ville qui veut les repousser dans un comté extérieur, où ils ne sont d’ailleurs pas plus les bienvenus. Un mystérieux Homme au nez pansé surgit des bas-fonds pour prendre leur défense de manière expéditive et horrifique. Mais Scully est bien vite déroutée de l’enquête, occupée par un drame personnel : après une crise cardiaque, sa mère a été admise à l’hôpital dans un état critique.

 

Pertes intimes et pertes collectives

La perte et l’exploration de ses conséquences à long terme sont un élément fondateur de The X-Files, dont l’histoire a été déclenchée par l’enlèvement de la sœur de Mulder, Samantha, quand il avait douze ans. Cette disparition connaîtra de multiples répliques, en commençant par Scully, enlevée plusieurs mois au début de la deuxième saison. Au fil des épisodes, nous avons aussi vu Mulder et Scully perdre progressivement leurs parents : d’abord le père de Scully (Beyond the Sea, 1×13), le père de Mulder (Anasazi, 2×25), puis sa mère (Sein und Zeit, 7×10), sans compter d’autres victimes tels que les différents informateurs de Mulder (Gorge Profonde était clairement une figure paternelle) et la sœur de Scully, Melissa.

Scully, seule face à sa perte

Scully, seule face à sa perte

C’est désormais Margaret Scully (Sheila Larken, l’épouse de l’ancien coproducteur exécutif Bob Goodwin), personnage apparu dans presque toutes les saisons (les sixième et septième sont les seules exceptions), qui disparaît. Comme la toute première fois qu’elle a été engagée dans la série par le réalisateur David Nutter, Larken a un peu traîné des pieds, pas enchantée de jouer les mourantes dans un lit d’hôpital (comme elle n’était pas ravie de jouer le deuil un an après la mort de son propre père au moment du tournage de Beyond the Sea). Sa fidélité à la série l’a emportée.

La disparition de Samantha constituait le vecteur principal du syndrome de la perte dans la série originale, si bien que la résolution de ce mystère n’était intervenue qu’en milieu de saison 7, juste avant que David Duchovny ne commence à prendre du champ. Un délayage exagéré, mais il faut bien reconnaître que ce ressort manquait ensuite aux scénaristes. (Si bien d’ailleurs qu’une référence anachronique à Samantha comme motivation de Mulder s’était glissée dans le deuxième film.) Le temps qui a passé depuis 2002 a permis d’opérer un basculement très malin. C’est désormais la perte de William qui joue le rôle auparavant tenu par Samantha. Elle a l’avantage de concerner directement les deux personnages, même si Scully est plus déchirée, parce qu’elle a pris seule la décision de le faire adopter.

Le bébé tant décrié à l’époque est ironiquement devenu l’ingrédient indispensable qui permet de retrouver la recette d’origine de la série, si bien que Glen Morgan et James Wong, qui n’avaient jamais vu les dernières saisons de la série avant ce Revival, sont aujourd’hui les premiers à s’en saisir.

Dans X-Files, la perte est autant un fardeau que les héros ne cessent de porter, qu’une opportunité. En effet, la douleur du deuil fait tomber les barrières de la rationalité, les réflexes de défense intellectuelle contre l’inexpliqué qui sont souvent malhonnêtes et empêchent de saisir le monde dans toute sa complexité. Dans Beyond the Sea (1×12), c’est sous le coup du deuil de son père que Scully, pour la toute première fois, s’ouvre aux possibilités extrêmes.

Bien sûr, on pourra alternativement avoir la lecture inverse, et considérer qu’il ne s’agit que d’une fragilité qui obscurcit le jugement. C’était la force des débuts de la série, quand beaucoup d’interprétations étaient encore possibles, y compris les plus rationnelles, avant que l’effet cumulatif ne finisse par convaincre tout le monde, même Scully, de la réalité des phénomènes paranormaux.

Ces pertes intimes, que les personnages ressentent dans leur chair, ne sont pas propres à The X-Files et parcourent en réalité la totalité des séries de Chris Carter. Elles existent parce qu’elles servent de révélateur à une perte symbolique et thématique autour duquel tourne toute son œuvre : celle d’une Amérique positive et fidèle à ses valeurs. Ce n’est pas un hasard si l’enlèvement de Samantha est situé en 1973, tandis que le scandale du Watergate battait son plein.

Au moment de ce scandale, Chris Carter et la génération de scénaristes qu’il a réunis autour de lui étaient de jeunes adolescents. Ils ont grandi dans le monde d’après l’innocence. Un monde dans lequel il n’est plus possible d’avoir la certitude que les politiciens sont honnêtes et servent l’intérêt général. Un monde violent et sombre, dans lequel les relations humaines se désagrègent à mesure que la confiance en son prochain disparaît. Le shérif de la petite ville où habitaient les effrayants Peacocks, Home (qui donne son nom à l’épisode 4×02), coécrit par Glen Morgan, confiait à Mulder et Scully sa nostalgie d’un monde simple et rassurant où l’on ne se sentait pas obligé de verrouiller la porte de sa maison le soir.

Mais en ce domaine comme en d’autres, The X-Files surfait sur une certaine ambiguïté. Parce que ce monde d’avant, soi-disant idéal, ni les personnages, ni les scénaristes, ne l’avaient connu. Du coup, ils doutaient sérieusement de son existence. Mulder allait ainsi rapidement découvrir que l’enlèvement de sa sœur n’était pas véritablement le début de l’histoire, mais simplement la conséquence de l’implication bien plus ancienne de son propre père dans la conspiration pour cacher l’existence des extraterrestres. Dans Home, malgré la nostalgie du shérif, la réalité était que les Peacocks habitaient la ville depuis l’époque de la guerre de sécession (ultra-conservateurs, ils avaient refusé d’évoluer et s’étaient enfermés dans un isolationnisme total, comme ce propos est d’actualité !). Le Watergate lui-même avait facilité un retour sur l’histoire récente et réactivé les théories alternatives sur la mort de Kennedy. On pouvait facilement considérer que le Mal qui rongeait les États-Unis avait des racines bien plus profondes que certains discours angéliques sur de soi-disant glorieuses années 50 et 60 ne le laissaient entendre. En cela, le discours simpliste du ‘‘c’était mieux avant’’, s’il représentait une tentation séduisante pour Mulder et Scully, était constamment démenti par les faits.

Le visage de la colère

Le visage de la colère

L’évolution récente des États-Unis remet en cause cet équilibre, et ces nouveaux épisodes en témoignent de manière intéressante. Ce Revival est parcouru de part en part par un mélange de honte, de colère et de désespoir concernant la pente sur laquelle le pays se trouve. Tous les personnages en conviennent, même Skinner dans le premier épisode.

La conséquence, c’est un ton nouveau, direct et engagé, une saison plus radicale et politique que The X-Files ne l’avait jamais été. Il n’y a plus d’ambiguïté : l’Amérique et le monde vont mal, les choses ont largement empiré depuis l’époque où Mulder et Scully menaient leurs premières enquêtes. Ce qui est mis en perspective par la présence constante de réminiscences du passé pèse sur les épaules des personnages et par l’évocation du temps qui file. Certaines des peurs que la série évoquait presque comme des pressentiments – la société de la surveillance, la multiplication des violences, l’irruption d’un nouveau totalitarisme et l’explosion des inégalités – se sont concrétisées.

La série originale était sombre, mais pas nécessairement pessimiste. On ne peut pas en dire autant de ce Revival, dans lequel les tenants de l’ordre établi, sûrs de leur puissance, dévastent tout sur leur passage.

Le peuple de l’Amérique actuelle (mais c’est vrai dans à peu près tout le monde occidental) est en quête des moyens de renverser cet ordre établi. C’est un désir salutaire mais aussi inquiétant, parce que faire sauter le système n’est pas sans risques de victimes collatérales. Et tandis que l’Amérique semble sérieusement se questionner sur la possibilité d’une aventure avec un Trump, électron libre éructant, dans la fiction Mulder a accepté cette saison de se mettre dans la roue du populisme paranoïaque de Tad O’Malley. Cette potentielle alliance de la gauche critique et de la droite libertarienne contre ceux qui ont pris la démocratie en otage pose de multiples questions.
Home Again invite à prendre un peu de recul : le « remède » ne risque-t-il pas de faire encore plus de mal ? Tout cela est-il bien responsable ?

 

Home, Never Again, Home Again

Quand le titre de l’épisode a été dévoilé au moment de son tournage l’été dernier, tout le monde a immédiatement pensé à Home et s’était imaginé Glen Morgan revenant vers les Peacocks, cette famille dégénérée qui avait terrorisé l’Amérique. Mais si Home est bien une référence, ce n’est pas des Peacocks qu’il s’agit : nous avions oublié le deuxième mot, qui renvoie pour sa part à Never Again (4×13). Home Again unit ces deux précédents épisodes et forme avec eux une trilogie informelle qui explore Scully, sa féminité et son rapport à la maternité.

L’enquête de Home commençait par la découverte du corps horriblement malformé d’un nouveau-né enterré vivant. Après « l’autopsie » organisée tant bien que mal dans le cabinet de toilettes du poste de police de la petite ville rurale de carte postale, Scully exprimait son désarroi. Et pour la première fois, son désir de devenir mère.

Dans Never Again, seule après que Mulder ait été forcé de prendre une semaine de vacances et en plein spleen, Scully tombait sous le charme d’un divorcé dépressif et décidait de se faire tatouer – la scène la plus puissamment érotique de la série, généralement très chaste.

Ces liens sont soulignés subtilement par des indices stylistiques et visuels, dont le plus évident est peut-être cette image de Mulder et Scully dans une position identique dans une scène actuelle qui vient enrichir et poursuivre le propos de la première.

Mulder et Scully aujourd'hui dans Home Angain. En médaillon: la scène de Home

Mulder et Scully aujourd’hui dans Home Again. En médaillon : la scène de Home

Ces trois épisodes renvoient systématiquement à des choses personnelles pour Glen Morgan – ce qui explique qu’ils sonnent juste et s’avèrent si émouvants. Au début de la saison 4, celui-ci sortait d’un divorce acrimonieux et difficile. Home s’interrogeait sur la notion de famille, et évoquait qu’elle pouvait aussi être toxique et dangereuse, comme ne l’indiquent pas les lieux communs sur les « valeurs familiales » des discours politiques convenus. Par ailleurs, il n’est pas difficile de comprendre que l’état d’esprit de l’auteur était très proche de celui d’Ed Jerse et Scully dans Never Again.

Petits et grands mystères...

Petits et grands mystères…

En 2009, Glen, et son frère Darin, ont perdu leur mère. Glen Morgan a alors découvert qu’elle portait une pièce en pendentif (celle de Margaret Scully dans l’épisode en est une réplique exacte) dont il n’avait aucune idée de la signification. Dans une série obsédée par les mystères existentiels, Glen Morgan avait envie d’injecter cette dose de petits mystères humains et intimes.

L’histoire des personnages, le fait qu’ils sont au milieu de leur vie et qu’ils ont un passé bien rempli derrière eux (que parfois, on ne connaît pas du tout, comme c’est le cas de la séparation de Charles avec le reste de la famille Scully), est un motif récurrent de cette saison. Les multiples inserts de flash-backs, controversés, l’incarnent visuellement de manière il me semble très intéressante, parce qu’ils sont au service du propos. La confrontation soudaine au visage poupin de Mulder au début de la deuxième saison ne peut que faire surgir ce sentiment d’histoire chez le spectateur.

 

Responsabilité

D’une certaine manière, Home Again contient deux épisodes en un : celui sur le drame personnel de Scully, et celui sur l’Homme au nez pansé. Glen Morgan explique que s’il avait eu à écrire dans une saison plus longue, il aurait séparé ces deux intrigues dans deux épisodes distincts. En l’état, ils sont reliés par un thème commun, celui de la responsabilité.

La structure n’est pas très différente de celle de Founder’s Mutation, mais contrairement à l’épisode de James Wong, je n’ai pas ressenti de frustration ou senti qu’il manquait quelques scènes et quelques minutes pour que l’épisode puisse être tout à fait abouti. Une fois qu’on le sait, il n’est pas difficile de voir les signes que cet épisode a été pensé à l’origine pour être le deuxième diffusé (le plan de présentation de Mulder et Scully en agents du FBI, par leurs badges, la remise en route de Mulder qui s’éloigne de sa dépression), mais ces détails ne perturbent pas le flot général de la saison.

Mulder et Scully de retour en action

Mulder et Scully de retour en action

La partie horrifique est très réussie, et renoue avec l’atmosphère des loners sombres et avec certaines des techniques expérimentées sur la série, notamment la scène de meurtre graphique jouée sur fond d’une vieille chanson légère. Mais, bien qu’il réutilise un monstre déjà apparu dans la série (le Tulpa, formé par des puissances de l’esprit à partir d’ordures, vu dans Arcadia, 6×14, épisode réussi pour tout ce qui ne concernait pas ce monstre, prétexte visuellement raté), Glen Morgan atteint sans doute ce que l’épisode de James Wong n’offrait pas tout à fait : le sentiment de voir des idées originales. L’imagerie autour de l’Homme au nez pansé et ses entrées et sorties du camion poubelle laissent une impression.
Quelques scènes sont particulièrement formidables dans leur économie de mots et de moyens pour dire des choses très claires – la manière dont Joseph Cutler (l’acteur de Vancouver Alessandro Juliani) utilise un désinfectant dans le teaser, après s’être approché des sans-abri ; la séquence où, à peine entrée chez elle, Nancy Huff (Peggy Jo Jacobs) accumule dosettes et emballages, produisant ce qui provoquera sa perte, tandis que le compacteur de déchets qui sauve les apparences deviendra son sort final.

A nouveau, Mulder et Scully explorent les ténèbres

A nouveau, Mulder et Scully explorent les ténèbres

Scully exprime le fait que Trash Man doit prendre ses responsabilités. L’artiste (Tim Armstrong) qui a donné naissance au Tulpa doit prendre conscience que sa réponse à l’oppression subie par les sans-domicile de Philadelphie n’était pas la plus appropriée. Mais c’est après avoir assisté à l’ultime meurtre, et vu directement les conséquences de l’action de sa créature, qu’il décide d’intervenir et de modifier la sculpture qui lui a donné naissance. Une réflexion intéressante sur la place de l’artiste dans une société déréglée, violente, injuste et génératrice d’oppression.

En retour, le personnage applique cette réflexion à Scully, poussée par sa mère dont le dernier désir avant de mourir est d’avoir des nouvelles du fils qui s’est éloigné d’elle. Scully, devenue une mère qui n’a pas élevé son unique enfant (mettons de côté Emily) est directement concernée. Cette heure est celle de Gillian Anderson, qui fait la énième démonstration de son talent, bien soutenue par un David Duchovny silencieux mais impliqué.

Il n’est pas interdit de penser que les mystères intimes de Scully et ceux existentiels de Mulder vont se réunir, William connectant les deux. Plus personne ne cachant vraiment la volonté de produire d’autres épisodes dans les années à venir, il est aussi quasi certain que cette réunion n’interviendra pas tout de suite. On peut espérer que, contrairement à l’arc Samantha, le nouveau format de la série permettra de ne pas épuiser la patience des spectateurs.

 

Un épisode très solide, le meilleur des quatre premiers, dans lequel Glen Morgan met à profit toutes ses points forts de scénariste qu’il sert par une réalisation inspirée, la première des trois épisodes indépendants à être vraiment fidèle à la noirceur et à l’économie de la série originale. Tout aussi bizarre et non-représentatif qu’il soit, le segment de la quatrième saison Never Again est mon préféré de la série. Il me restera peut-être un petit regret de savoir ce qu’aurait fait Morgan d’une heure aussi radicale dans sa construction, entièrement consacrée à la vie personnelle de Scully, sans Monster Of The Week développé en parallèle. Mais ce format resserré est celui qui a permis le retour de la série et il présente clairement plus d’avantages que ces petits inconvénients.

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