Baston et Sentiments (Critique de The Grandmaster de Wong Kar Wai)

Baston et Sentiments (Critique de The Grandmaster de Wong Kar Wai)

Note de l'auteur

On peut dire qu’on l’aura attendu celui-là. Après 5 ans de préparation, de tournage et de montage, le nouveau film de Wong Kar Wai est enfin là et se propose d’apporter une nouvelle lumière sur la vie d’un des grands maîtres des arts martiaux. Premier constat qui fait plaisir: quelque soit son sujet, WKW fait du WKW, et c’est tant mieux.

Grand maître de l’art martial Wing Chun qu’il transmettra à Bruce Lee à la fin de sa vie, Ip Man a traversé le début du vingtième siècle en faisant de nombreuses rencontres avant que le Japon n’envahisse la Chine et ne le pousse à s’exiler à Hong-Kong. Parmi elles, Gong Yutian, grand maître descendu du Nord et cherchant, avant de prendre sa retraite, un héritier capable de suivre ses traces. S’il a choisi l’implacable Ma San comme héritier pour le nord, Ip Man semble tout désigné à ses yeux pour devenir celui qui le remplacera dans le Sud. Une décision qui ne ravi pas Gong Er, la fille de Gong Yutian, ni Ma San, voyant d’un sale œil le partage de cet héritage qu’il juge sien.

S’ouvrant avec une scène de combat filmée 30 jours durant, The Grandmaster arrive à point nommé pour rassurer tous les fans de Wong Kar Wai. Non, après sa légère incursion américaine (Blueberry Night et un segment dans Eros entre Michelangelo Antonino et Steven Soderbergh), le maître du romantisme chinois ne s’est pas perdu. Il revient ici à ses premiers amours avec une qualité qu’on ne lui connaissait pas, celle de filmer avec aisance, maîtrise et clarté des scènes de combat d’une richesse et d’une subtilité infinie.

A qui le tour ?

WKW s’était déjà frotté au film de baston auparavant, mais Les Cendres du Temps (1994) ne tirait du Wu Xian Pian que son sujet et son ambiance, le réalisateur préférant styliser à outrance ses rares et brèves scènes de combat au point de les rendre incompréhensibles, histoire de ne pas parasiter la verve tragique de ses protagonistes. A l’inverse, The Grandmaster prend le pari de rendre ces séquences si limpides que les chorégraphies mettent en exergue la différence de technique des différents combattants sans qu’on en perde une seule miette. Wing Chun, Bagua, Xingyi ou encore Hung Gar, les amateurs vont se régaler.

Ces dernières années, nombreuses ont été les œuvres cinématographiques à narrer l’histoire d’Ip Man, à commencer par le film éponyme et sa suite avec Donnie yen. Mais au-delà du film de baston aux chorégraphies virevoltantes, WKW nous livre ici un film d’auteur pur jus, fidèle à des habitudes qu’il n’a jamais vraiment quitté. Quitte à prendre quelques libertés avec l’Histoire, la vraie (le personnage joué par l’éclatante Zhang Ziyi n’est qu’inspiré), WKW renoue avec une poésie tant visuelle que narrative, proposant à nouveau des personnages d’une complexité est d’une sensibilité merveilleuse. Au-delà des ralentis et des filtres caractéristiques, c’est vraiment cette aventure humaine, ce respect de l’autre doublement propre à sa filmographie et aux armes martiaux, qui est mis en avant.

La belle hait la bête

On retrouve ainsi tant son goût pour les tranches de vie et la narration éclatée (les Anges Déchus, Chungking Express) que celui de la reconstitution historique (In the Mood for Love), WKW se focalisant cette fois sur la période couvrant le début des années 30 au milieu des années 50. Autre trait caractéristique, le réalisateur joue l’économie de séquences et d’espace pour proposer un festival de détails de tous les instants et imposer une intimité dont il connaît les moindres recoins. Une intimité qu’il aime manifestement partager. Qu’il s’agisse d’affrontement brutaux, d’un tête-à-tête entre chefs de clan ou de l’invasion par la Chine des japonais, tout se fait entre regards et silences. Cameras proches des corps, économie de plans d’ensemble mais sans jamais perdre de vue la lisibilité des séquences, WKW dame le pion au bordel festif des films de Tsui Hark en faisant de sa pelloche un tableau de chaque instant intensément unique. Subtile, stylisé, suave, avec le raffinement d’une danse mortelle et langoureuse.

Jeux de main, jeux d’hier

Le romantisme étant son terrain de jeu préféré, on imaginait mal Wong Kar Wai faire un film sans mettre au cœur de son scénario une belle histoire d’amour, de préférence non consommée. Si la – grosse – première partie du film fait la part belle aux combats, le dernier tiers se penche plus sur cet aspect sentimental, pourtant bien présent dès le début. On retrouve alors pléthore des longues pauses, de regards lourds de sens, ponctués de volutes de fumées comme autant de désirs s’évaporant dans les airs, brisés par le temps qui passe. Dans ces moments comme dans les autres, The Grandmaster est aussi riche dans ce qu’il montre que ce qu’il sous-entend. Mutation d’une société et d’une civilisation, occasions personnelles ratées au profit d’un Grand design général, cœurs brisés par l’Histoire et le destin, tout est réuni de belle façon pour faire de ce film une des plus belles œuvres de l’auteur.

Amour ou honneur, il faut choisir

Au final, The Grandmaster est sans doute le film le plus équilibré et le plus divertissant de son réalisateur, même s’il a été incroyablement éprouvant pour ses acteurs: Tony Leung – magistral et dont c’est le 7eme film avec WKW- fait preuve d’une impressionnante maîtrise alors qu’il ne savait rien des arts martiaux avant le tournage. Quant à Zhang Ziyi, elle a juré qu’on ne la verrait plus sur un tournage de film martial suite aux blessures endurées sur celui-ci. Sans tomber dans le gimmick ou la caricature, bercé par l’émouvante musique de Shigeru Umebayashi (troisième collaboration avec l’auteur après In the Mood for Love, et My Blueberry Nights), The Grandmaster est un film d’une grande classe. Un pur WKW, indispensable avec ses flous artistiques, ses clopes, sa fumée et son Tony Leung, blindé de bonne baston et de réflexions sur l’amour impossible et la condition humaine. Au final, c’est exactement ce qu’on attendait, ce qui n’est pas peu dire.

A noter qu’il existe deux versions du film. La version internationale diffusée en France comprend quelques coupures mais également quelques scène inédites qui permettent de mieux expliquer le fond historique de l’intrigue ainsi que la rencontre de certains personnages. Ce montage rééquilibre au passage le temps de présence de certains des protagonistes, Zhang Ziyi étant plus présente à l’écran que Tony Leung dans la version chinoise. On a déjà hâte de réserver une éventuelle édition Blu-ray Collector comprenant les deux montages.

The Grandmaster de Wong Kar Wai. 2H04. Avec : Tony Leung Chiu Wai, Zhang Ziyi, Change Chen, Qingxiang Wang, Jin Zhang. En Salles à partir du 17 Avril

 

 

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