Thunder Road : dépression post-mortem

Thunder Road : dépression post-mortem

Note de l'auteur

Comme un coup de tonnerre, Jim Cummings débarque sans prévenir avec Thunder Road, film sans concession sur une Amérique profonde qui a peur de se dévoiler, une Amérique bien trop fière pour demander de l’aide, quitte à verser dans une absurde détermination à montrer qu’elle est la plus forte.

Jimmy Arnaud est un policier du Texas qui vient tout juste de perdre sa mère. Le film débute alors qu’il doit prononcer un discours à son enterrement, mais la maladresse du personnage va transformer la cérémonie en un spectacle presque pathétique. Son ex-femme demande le divorce et sa propre fille n’apprécie pas de rester chez lui le temps d’un week-end. Jimmy va perdre peu à peu pied, sentant que sa vie lui échappe sans qu’il ne puisse rien faire.

Jim Cummings est auteur, réalisateur et acteur principal de son propre film, ce qui souligne bien la ténacité et l’implication du bonhomme. À l’origine un court-métrage, Thunder Road débute de la même manière que son modèle, un plan-séquence d’une grosse dizaine de minutes où la caméra opère un long travelling vers son protagoniste prononçant son monologue dans l’église devant un auditoire que l’on imagine médusé. À travers ce mouvement de caméra enfermant ce pauvre policier texan dans le cadre de l’image, prisonnier de ses propres émotions et parfois presque flippant, Jim Cummings installe définitivement ce personnage comme complexe, perdu, résolument humain, et tout ça avec un talent d’acteur presque insolent. Cummings crève l’écran en incarnant cet homme qui se démarque de son entourage non pas parce qu’il est meilleur que les autres, mais bien parce qu’il est le seul à avoir le courage de s’exprimer honnêtement, quitte à en devenir absurde aux yeux des gens. Hystérique et posé à la fois, affublé d’une moustache presque caricaturale, il enflamme la pellicule de sa simple présence comme une pile électrique qui pourra en fatiguer plus d’un, mais difficile de remettre en cause son énergie et son talent qui nous emporte littéralement.

Thunder Road parle de ça, de personnages un peu lâches, égoïstes, persuadés que tout va bien et préférant abandonner un homme trop maladroit pour exprimer sa peine, plutôt que de lui venir en aide. Son ex-femme préfère se terrer avec son toxico de petit copain tandis que sa fille ne lui accorde aucune once de respect, préférant la compagnie de sa mère. Mais Thunder Road a l’intelligence de ne pas seulement être un pamphlet absurde de cette population imbu d’elle-même, et préfère délivrer un message humaniste. C’est à travers la chanson de Bruce Springsteen, dont est tiré le titre du film, que l’on peut trouver la lumière et reprendre sa vie en main si on se donne les moyens d’y arriver. Que ce soit son partenaire et ami qui sera sa bouée de sauvetage, ou sa propre sœur dont il découvre la douleur cachée après toutes ses années, ce policier texan ouvre les yeux sur son existence et fait tout pour la changer au mieux.

Thunder Road ne fait pas non plus dans le drame au premier degré, puisqu’il a l’intelligence de rendre ça très absurde par quelques scènes drôles et invraisemblables. Jim Cummings y contribue beaucoup, par sa forte présence et son naturel assez désarmant, encore plus frappant lorsque l’acteur/réalisateur affirme qu’il n’a eu aucune formation. Le reste du casting, très peu connu pour des raisons de budgets (une partie du film a été financé par Kickstarter), fonctionne très bien, parfait pour représenter cette Amérique-là, et on y reconnaît même Macon Blair, habitué de Jeremy Saulnier, venu faire un coucou en instituteur désemparé. Les personnages sont justes, sans extravagance, au service d’une histoire profonde sans être plombante, jusqu’à qualifier naïvement le film de feel-good movie. Au milieu de tout ça, Jim Cummings réalisateur filme un Jim Cummings acteur avec une mise en scène maligne et inspiré, soulignant les ellipses pour mieux surprendre (la soirée avec sa fille) ou en cadrant ses personnages pour mieux faire ressortir l’absurdité d’une séquence qui peut voler à tout instant en drame (la scène devant le commissariat).

Thunder Road est l’exemple parfait du film qui nous surprend à tous les niveaux, facilement accessible, porté par un acteur solide mais sans jamais oublier que l’on est au cinéma. Il émeut tout autant qu’il nous fait rire, d’un rire presque nerveux mais de bon cœur. Une heure trente dans la peau de ce flic perdu, attachant comme jamais, qu’on a envie de serrer dans ses bras toutes les dix minutes et servi par une mise en scène sobre, efficace. Le réalisateur/acteur parvient à ne jamais alourdir le pathos de ce Texas renfermé sur lui-même, et transforme son court-métrage en un formidable film sur le déni et la masculinité, sur le rejet des émotions et la dépression. Jim Cummings est un nom à suivre de très près, et son Thunder Road a déjà tous les aspects d’un coup de maître.

Thunder Road
Réalisé par Jim Cummings
Avec Jim Cummings, Bill Wise, Macon Blair…
Sortie le 12 septembre

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