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Titiou Lecoq : « Internet, c’était une vraie cour de récré »

Titiou Lecoq : « Internet, c’était une vraie cour de récré »

Titiou Lecoq, c’est un peu la copine que tu aimerais avoir. Tu arrives, elle te tutoie directement, te tape la bise, demande si elle a le temps de fumer une cigarette, parle en tenant ses cheveux sur le haut du crâne, les jambes écartées, alors qu’elle croise et décroise les chevilles. Comme le cadre est celui du Salon du Livre de Paris, derrière le stand de son éditeur, elle interrompt parfois l’interview en criant aux passants : « Achetez mon livre, il est très bien ! »

Et effectivement, son livre est pas mal. Il revient sur les dix dernières années d’Internet, à travers trois personnages : Christian, Paul et Marianne. (la critique du livre, c’est par ici). Journaliste sur slate.fr et blogueuse, c’est donc aussi un roman inspiré de son expérience. C’est son quatrième Salon du livre. Titiou Lecoq, la gouaille et le sourire, a 35 ans. 

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Titiou Lecoq. (crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars)

Pourquoi ce livre ?

T.L. Je savais, même pendant que j’écrivais Les Morues, qu’à un moment, je voudrais faire un roman sur Internet. Tout comme je sais que je veux faire un jour un bouquin sur la famille. Et après Les Morues, il y a le problème du deuxième roman qui est toujours hyper compliqué. Alors, c’est un cliché, mais c’est vrai. C’est compliqué à écrire, en plus Les Morues avait super bien marché, et les gens étaient là, « alors, vous allez écrire la suite » et j’étais là, « mais non, laissez moi tranquille ! » Je me suis dit que de toute façon, un second roman, ça ne marche jamais, et du coup, pour réussir à me débloquer, j’ai décidé d’écrire exactement ce que je voulais. Donc écrire un roman sur l’évolution d’Internet entre ce qui, selon moi, était une époque cool, vers 2006 et ce que c’est devenue maintenant.

C’est un roman sur les dix dernières années d’Internet, c’est un constat plutôt pessimiste et assez désillusionné. Pourquoi ?

T.L. Mais parce que le monde est hyper décevant en fait. Après, 2006, ce n’était pas non plus l’euphorie, mais il y avait encore une espèce de possibilité d’utopie liée à Internet. Pour ma génération, c’était un espace de liberté d’expression, il se passait un truc. Et même culturellement, c’était le début des mèmes, le début d’Anonymous, le début de 4chan, enfin ça existait avant, mais ça commençait à être connu… et donc, les lolcats qui explosaient à ce moment là, et on s’éclatait, c’était chanmé.

Et en fait, je fais partie des journalistes web qui ont écrit sur Internet, et au fur et à mesure mes articles étaient de moins en moins pour relayer les mouvements cools, que j’aimais bien, qui m’avaient fait marrer, et de plus en plus des mises en garde sur, attention, la NSA, Google, Amazon, Apple, etc… De fait, c’est ce qui s’est vraiment passé, si tu prends les dix dernières années sur Internet, il y a une espèce de privatisation de l’espace public, plus toutes les lois qui sont passées, l’anonymat n’existe plus sur Internet, c’est pour ça que la deuxième partie du livre, qui se passe maintenant, est très pessimiste.

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Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars.

Mais dans cette partie, tes héros sont tous des trentenaires, tu ne penses pas que les jeunes de maintenant trouvent des espaces de liberté ?

T.L. Si je vois sur Twitter, les jeunes, ils s’éclatent, etc, mais il n’y a pas le même vent de folie. Ils sont déjà dans l’art de la mise en scène de soi, et ce sont des codes que l’on ne maîtrisait pas il y a dix ans, en fait. Ce qui est très révélateur de cette non-maîtrise de ces codes, alors qu’eux sont des professionnels, c’est quand il y a eu la pseudo-faille des messages privés sur Facebook, on était là « oh mon dieu, mes messages privés sont passés en public »  mais en fait non, c’est que quand on s’est inscrit sur FaceBook, on ne gérait pas du tout de la même manière notre image, et on se permettait de dire des trucs qu’on ne dirait plus maintenant sur Internet. Il y a une perte d’innocence par rapport à ça. Même pour un jeune de 20 ans aujourd’hui, Internet ce n’est plus la cour de récré que ça a été.

Christophe, Marianne et Paul se sont tous rencontrés par Internet… C’est la nouveauté de notre génération de se rencontrer en ligne…

T.L. Oui, c’est toujours le cas, on se rencontre vachement par Internet. Sauf que la différence, c’est que nous, on a connu le moment où c’était honteux de dire qu’on avait connu quelqu’un par Internet. J’avais rencontré comme ça un mec, qui est devenu un super pote, qui m’avait invitée à son mariage dans le sud de la France. Bien évidemment, je ne connaissais pas sa meuf, ni aucun de ses potes. Il m’avait dit « Et merde, comment on va te présenter ? On ne peut quand même pas se dire qu’on s’est connu par Internet. » Ce n’était pas possible. On a connu ce moment où, en plus, on était sous pseudo, on s’inventait un peu des vies, moi je parlais à des inconnus, je leur disais des trucs super persos, en fait. Mais parce que c’était samedi, deux heures du mat’… Donc ça a beaucoup évolué, mais on fait toujours autant de rencontres, je pense.

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Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars.

Pourtant tes personnages sont vraiment jugés de par leurs activités sur le Web. Marianne, par exemple, dit toujours qu’elle va bien, qu’elle est bien, alors que tout le monde la juge pour qu’elle se sente mal, vu que le point de départ de ton livre, c’est une sextape d’elle qui fuite sur youporn.

T.L. Dans le cas de Marianne, c’est moins à cause d’Internet, que tout le monde lui dit ça. Marianne a mon âge et quand on avait 20-25 ans et qu’on était sur Internet, c’était super mais aussi parce qu’on avait entre 20 et 25 ans. Puis après, on grandit, il y a le boulot, il y a les enfants… Et j’ai eu l’impression de grandir avec Internet et au fur et à mesure qu’Internet devenait un espace de plus en plus « civilisé », pour reprendre les termes des politiques, et avec des enjeux économiques et avec pleins de choses, et c’est ce qui s’est aussi passé dans ma vie privée. Il y a vraiment eu un parallèle entre les deux. Donc je voulais montrer le parallèle d’évolution, entre le moment où elle s’éclatait et dix ans plus tard, où en est Internet.

Elle s’épanouit sur des mauvaises raisons. Elle vit en vase clôt avec sa fille, elle a remplacé les relations amoureuses par les relations avec son enfant. C’est aussi ce que je voulais dire sur la maternité, parce que c’est hyper tentant de t’enfermer seule avec ton gamin. En plus, j’ai le fantasme de la mère célibataire, parce que ma mère était comme ça.

Marianne n’est pas traumatisée par sa sextape. Et en fait, dans Les Morues, mon premier livre, le personnage principal, Emma, avait été victime d’un viol et elle se battait contre l’idée qu’elle était marquée à vie, et en fait elle disait : « je m’en suis remise, ça va ». Et Marianne a un peu la même idée. Il lui arrive cette histoire de sex-tape et c’est horrible. Mais j’en ai assez de ces faits-divers atroces, où les gamines se pendent parce qu’elles ont été harcelées sur le Net. Sauf que ce n’est pas Internet qui les a tuées. Evidemment, elles étaient mal, il y avait d’autres raisons avant, c’est plus compliqué que de simplement dire : « Mais ça, c’est Internet ».

Tu fais intervenir le beau-père de Paul, qui est le post-ado qui passe tout son temps sur Internet, et ce parent diabolise le Web.

T.L. Mais dès le début, il y a eu une diabolisation du Web. Je ne pouvais pas faire un roman sur Internet en France, sans un personnage qui incarne ce que les « élites » françaises disent sur Internet. Pour eux, c’est une catastrophe et je vois très bien pourquoi, dans le fond : la catastrophe, pour eux, c’est de découvrir que tout le monde a le droit à la parole. Ça a été hyperviolent. Des gens qui n’avaient jamais de contradiction, qui péroraient sur les plateaux de télé, d’un coup, ils découvrent des inconnus qui disent : « Il est trop con, alalala, lui, je ne le supporte pas… » Ça a été terrible pour eux, et il y a donc un rejet viscéral du Web, fort en France. Il y a eu une crise des élites françaises. Aux Etats-Unis, ça été moins le cas, ils ont pas le même rapport à la liberté d’expression. Regarde le discours de Frédéric Lefebvre à l’Assemblée National, c’était juste fou ! Internet, c’était le nid de la mafia, de la prostitution, des attentats…

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Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars.

Penses-tu que nous sommes plus méfiant sur Internet aujourd’hui ?

T.L. Oui, nous sommes plus méfiants, mais pas par rapport aux bonnes choses. Ça va être,  « ah, oui, les adolescents passent trop de temps sur Internet », alors que les vrais problèmes sont tous ceux qui concernent les données personnelles des Internautes et personne ne se mobilise. Google, coucou, c’est un peu plus dangereux. Je ne vois pas les gens crypter leurs mails… Des lois vont devoir passer, là, c’est le bordel, les entreprises américaines font n’importe quoi, et les politiques vont peut-être faire ça de façon plus intelligente et mettre un cadre de loi pour un peu tempérer les choses. Mais tout le monde est là, avec les objets connectés, par exemple : « ah, ma balance est connectée, super ! » Super, mais ta mutuelle te fera payer plus cher quand elle verra que tu as pris 10 kg !

Après, je fais attention à l’identité numérique, je ne mets pas de photo de mes enfants sur le Net, où ils sont facilement identifiables, mais je suis la seule autour de moi. Je résiste à ça encore. Bon, je continue sur le web à donner toutes mes données à Google en disant : « olala, c’est vraiment pas bien d’avoir une adresse Gmail ». Non, c’est horrible, je suis sur Facebook, Twitter…

Par rapport à la famille, tu as un discours très libre sur les différents modèles familiaux, entre divorces, homoparentalité… Et tu as deux enfants.

T.L. J’étais, en fait, enceinte de mon deuxième quand j’ai écrit La Théorie de la tartine. J’ai vraiment envie d’écrire mon prochain roman sur la famille, mais vraiment centré sur les nouvelles structures de famille et ce qui a changé et sur les familles recomposées… Ça me passionne. Là, on survole ce côté-là, on regarde la vie de chaque personnage, donc oui, forcément, il y a la famille dedans. En fait, j’adorerais être une grand-mère qui blogue, je dirai du mal de mes petits-enfants…

Ce sera ton prochain ouvrage, alors ?

T.L. Non, là j’attaque un scénario de long-métrage, une comédie. Comédie féministe. En France. Oualala.

 

 

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