Total Not Recall (critique de Robocop, de José Padilha)

Total Not Recall (critique de Robocop, de José Padilha)

Note de l'auteur

Vingt-six ans après le chef d’œuvre inoxydable de Paul Verhoeven, une nouvelle version du mythe nous est proposée sous la direction du brésilien José Padilha. On s’apprêtait à concasser ce remake en fer blanc : c’est un peu plus compliqué. À ce niveau de transformation radicale du script et de son esprit, peut-on d’ailleurs encore parler de remake ?

Malgré le CV flatteur de José Padilha (au moins pour le premier Tropa de Elite), on ne donnait vraiment pas cher de ce Robocop 2014. Après le foirage quasi-général de toute la vague récente de remakes d’œuvres cultes des années 70/80 (dont Total Recall…) ; après les inquiétantes affirmations du réalisateur Fernando Mereiles sur le calvaire subi par son pote Padhila lors de la pré-production ; après les atermoiements de Sony sur la date de sortie du film ; et enfin, après une bande annonce qui fleurait bon la réactualisation techno-concon du classique de Verhoeven, il semblait y avoir de quoi tirer à vue sur cette purge annoncée.

Rengainons les pétoires. Le nouveau Robocop n’est pas une dégueulasserie bâclée foulant au pied sans vergogne les valeurs du classique de Verhoeven. Le détrône-t-il, l’égale-t-il ou même l’approche-t-il en intensité ou en qualité ? Négatif, bien entendu, on y reviendra dans quelques lignes. Mais au moins, le résultat a le mérite d’oser une proposition narrative et thématique qui n’a strictement plus rien à voir avec son modèle. Rien, nada ! Enfin bon, si, un tout petit peu dans les grandes lignes tout de même. Le minimum syndical, histoire de pouvoir baptiser le film Robocop : Alex Murphy est toujours un flic de Detroit qui, dans un futur proche, est réincarné en cyborg après avoir quasiment laissé sa peau suite à la violente attaque d’un groupe de truands. Chez Verhoeven, le pauvre se voyait symboliquement crucifié sous le feu nourri des sbires de Clarence Bodicker. Chez Padhila, c’est un engin explosif déposé sous sa voiture qui l’expédie au rayon grands brûlés. D’autres piqûres de rappel clé surfent sur le souvenir de 1987 : les ED 209 sont présents ainsi que l’officier Lewis (un homme cette fois), le thème de Poledouris, une mini-poignée de répliques clin d’œil, l’OCP (rebaptisé Omnicorp) et une scène renvoyant directement à celle du labo de drogue… Pas de faux spots de pub et les JT du film de 1986 ont été remplacés par une émission de télé réac’ animée par un Samuel Jackson militant pour l’usage des robots flics aux États-Unis. C’est finalement bien peu de choses et, heureusement, Robocop ne se vautre pas dans un horripilant fan service démago.

Pour le reste, qu’avons-nous ? Eh bien, c’est étonnant mais un blockbuster chargé en discours (géo)-politique, autant qu’en scènes d’introspection psychologique. Le Robocop de Verhoeven était un violent brûlot moquant les conséquences désastreuses de l’ultra-capitalisme des années Reagan. Celui de José Padilha, réactualisation contemporaine oblige, chasse sur le terrain des dangers du tout sécuritaire, avec un coup de griffe marqué sur l’usage des drones au Moyen-Orient par l’administration américaine. Michael Keaton incarne Raymond Sellars, le leader d’un puissant conglomérat militaro-industriel qui a fait fortune en exportant les ED-209, cyborgs et autres drones pour des missions de maintien de l’ordre partout dans le monde. Sauf aux États-Unis, où une loi persiste à interdire leur usage malgré de fortes pressions. Pour convaincre l’opinion américaine d’adopter ses joujoux, Sellars demande à son expert maison, le Dr Norton (Gary Oldman, impeccable), de mettre au point une nouvelle race de cyborgs plus acceptables, qui intègreraient une composante humaine. Ravagé par un attentat à la bombe fomenté par le truand Antoine Vallon (le Clarence Boddicker de service), Murphy sera le candidat idéal.

Infiniment plus complexe que celui de Robocop 87, le scénario de ce remake a le défaut de ses qualités : il met un point d’honneur à s’écarter de son modèle et ne pas livrer une redite décérébrée. Ce faisant, il se prend un peu trop les pieds dans un script trop dense et mal géré, n’échappe pas au bavardage (le film approche les 2 heures…) et perd sévèrement en efficacité ce qu’il gagne en profondeur. Les conséquences familiales du drame frappant Murphy sont également fort exposées, donnant à ce Robocop un petit parfum de mélodrame qui ne sera pas forcément du goût de tout le monde. L’action est bien là mais à l’exception d’un ou deux plans, aucune des tempêtes déchaînées par Padilha n’approche les fusillades jubilatoires orchestrées par papy Verhoeven en son temps. La caméra à l’épaule, le surdécoupage et le mode “tracking” des mouvements sont privilégiés à la stabilité du cadre et aux plans larges, nuisant à la lisibilité même si Padilha maîtrise largement plus que moult tâcherons ce style de réal’ toujours très à la mode. À la décharge du Brésilien : l’émasculation du film pour l’exploitation en salles, réduisant son niveau de violence à celui d’une classification “PG 13” relativement inoffensive. L’impact des défouraillages en est forcément amoindri. Certes, Padilha contourne habilement cette contrainte en exploitant savamment l’horreur intrinsèque de certaines situations, comme lors de l’étonnant prologue en Iran. Un autre plan choc réussit même à surpasser le Verhoeven sur le plan viscéral : la vision de ce qu’il reste précisément du corps de Murphy, une fois la carcasse de métal retirée. Un moment de pur effroi malgré le risque énorme de sombrer dans le ridicule, écueil évité en partie grâce à l’interprétation convaincante de Joel Kinnaman.

Au générique de fin, un sentiment contrasté domine : oui, on a évité le pire. Non, on n’est pas prêt d’oublier le Robocop original, son humour, sa violence hard boiled, la pureté de son script, la puissance de sa mise en scène et son regard incroyablement pessimiste sur la nature humaine. Ce Robocop-là était un comic book movie avant l’heure, charge insolente et fun contre l’Amérique reaganienne et l’abrutissement des consciences par une télé à l’époque plus débilitante que jamais. Le Robocop 2014 est un honnête blockbuster chargé de bonne conscience, extrêmement sérieux,“osant” un discours anti-réac et anti-impérialiste (dans l’Amérique d’Obama, est-ce vraiment un risque ?) et surtout, en conclusion, moins pessimiste que son prédécesseur. Pas forcément certain que le public ricain y goûte en masse. Allez, donnons sa chance au produit…

Robocop, de José Padilha (1h57). Scénario : Joshua Zetumer, d’après les personnages créés par Edward Neumeier et Michael Miner. Sortie le 5 février.

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