Traîné sur le bitume : la réalité dans la gueule

Traîné sur le bitume : la réalité dans la gueule

Note de l'auteur

Flics suspendus, Mel Gibson et Vince Vaughn décident de braquer un dealer. Entre polar hardcore et œuvre politique, le nouveau film de S. Craig Zahler, un des plus puissants de l’année, sort directement en vidéo.

 

 

 

C’est un des meilleurs films de l’année et pourtant Traîné sur le bitume ne connaîtra pas les honneurs d’une distribution française et ce pour deux raisons. Une durée rédhibitoire de 2h 39 et une violence frontale, ultra-réaliste, qui lui aurait valu une interdiction aux moins de 16 ans. Le distributeur, Metropolitan, n’a pas souhaité foncer dans le mur, dans un contexte économique assez déprimant (hors Marvel, Disney et autres produits manufacturés, point de salut ?) et pour la troisième fois le cinéaste S. Craig Zahler, après l’excellent western Bone Tomahawk et le très Z polar carcéral Section 99, voit son nouveau film sortir directement en vidéo. Néanmoins, Metropolitan nous a mitonné un blu-ray de toute beauté et passer à côté serait la connerie de l’été.

Mel Gibson et Vince Vaughn sont flics. Des flics basiques, qui ont usé leurs semelles sur les trottoirs de L.A., qui passent des heures en bagnole pour coincer « les imbéciles », les malfrats, les dingues, les toxicos. Ils ont tout vu, tout entendu et entre deux petits déjeuners dans leur resto préféré, ils rêvent. De s’échapper de son quotidien dans une banlieue pourrie pour Gibson ou de faire sa demande en mariage pour Vaughn. Suite à la diffusion d’une vidéo d’une arrestation un poil musclée, les deux flics sont suspendus. Sans solde. Ils décident alors de mettre leur savoir-faire à leur propre service et d’arrondir leurs fins de mois en surveillant de très près un dealer afin de lui chiper sa marchandise et son pognon. Bien sûr, les choses, ne vont pas se passer comme prévu…

Metteur en scène, Zahler est également scénariste et romancier (mais aussi batteur dans un groupe de heavy metal), auteurs d’une dizaine de westerns, de polars, dont Spectres de la terre brisée, publiée en France en 2018. Le garçon sait donc écrire, ciseler des dialogues en fusion et construire des arcs narratifs. Ici, il va suivre la descente aux enfers de deux policiers, mais aussi celle d’un petit truand fraîchement libéré de prison, avec une étrange parenthèse sur personnage féminin névrosé qui va disparaître aussi vite qu’il était apparu. Son écriture est absolument hallucinante de force et de beauté, à mille lieux de ce qui se fait en ce moment : il étire au maximum les scènes, dilate l’action, ralentit le tempo, signe des kilotonnes de dialogues (les meilleurs du moment ?), très souvent métaphoriques ou politiques, avec des explosions de violence barbare. Il prend tous les risques, notamment de perdre le spectateur à cause de la lenteur ou de son constat déprimant sur un pays gangrené par le racisme et la violence. Sa quête, son obsession, c’est l’authenticité et donc il décrit mi-nu-tieu-se-ment des hommes plongés dans un système économique qui ne peut que les briser, un environnement familial déterminé, où tout est sacrifié au dieu Dollar. Quasi un film marxiste. Car Zahler parle d’un pays ultra-libéral ou chacun doit lutter pour son territoire, sa survie (« We have the skill and the rights to acquire proper compensation ») dans une société basée sur la loi du plus fort. Un peu comme dans l’extraordinaire Cogan Killing them Softly, avec Brad Pitt.

Pour révéler ces psychés ravagées, Zahler multiplie les scènes de planque, dans la voiture, où les deux flics déblatèrent à l’infini. Il joue sur le suspense car le spectateur sait qu’au bout la nuit, tout va exploser, génère l’angoisse. Du travail d’orfèvre… Il est aidé par les compositions démentes de ses deux acteurs principaux : Vince Vaughn, impérial, déjà vu dans Section 99, et Mel Gibson, qui trouve un des meilleurs rôles de sa carrière, une version vieillissante de Martin Riggs, le héros suicidaire de L’Arme fatale. Le regard délavé, c’est un mort en marche, revenu de tout, usé, qui ne pense qu’à sauver sa femme et sa fille des enfers. Comment un tel acteur peut-il se voir cantonné dans des produits comme Expendables 42, Blood Father ou Machete kills ?

En plus d’être un excellent directeur d’acteurs, S. Craig Zahler est un cinéaste épatant. Il n’est en rien un sous-Tarantino, mais le digne héritier des meilleurs metteurs en scène des années 60-70, comme Sydney Lumet, Don Siegel, William Friedkin, Martin Scorsese ou Sam Peckinpah. Voilà dans quelle catégorie se bagarre le bonhomme…

Du ciné radical, extrême, viscéral, qui fonce comme un train dans la nuit et qui te tape au plexus.

Encore.

Et encore !

Traîné sur le bitume
Réalisé par S. Craig Zahler
Avec Mel Gibson, Vince Vaughn, Don Johnson, Tory Kittles, Udo Kier, Jennifer Carpenter.
En DVD et Blu Ray chez Metropolitan

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