Tremblement de temps : on s’amuse dans le cauchemar

Tremblement de temps : on s’amuse dans le cauchemar

Note de l'auteur

Ultime roman publié par Kurt Vonnegut, l’un des grands noms de la SF américaine, ce livre est atypique à plus d’un titre. L’auteur-narrateur-personnage y multiplie les digressions et les fausses pistes, entremêle souvenirs et fiction, citations et portraits, dans un style limpide. Et avec un mot-clé : « libre arbitre ».

Le livre : En 2001, un « tremblement de temps », équivalent chronologique du séisme bien terrestre, a renvoyé toute l’humanité en 1991, quasiment jour pour jour une décennie en arrière. Pas de quoi pavoiser, espérer réparer ses erreurs ou jouer le bon cheval au tiercé : tout le monde est condamné à rejouer exactement les événements qui se sont déroulés. En pilote automatique, pour ainsi dire.

Mon avis : La préface donne le ton : Kurt Vonnegut s’y place résolument dans l’histoire et en dehors à la fois. Autant écrivain que personnage, narrateur que sujet. Et il brouille les pistes, toutes les pistes, même celles auxquelles on n’aurait pas pensé : « Dans ce livre, je prétends que je serai toujours en vie pour le pique-nique de fruits de mer au bord de l’eau de 2001. Au chapitre 46, je m’imagine encore en vie en 2010. Parfois je dis que nous sommes en 1996 – en effet, j’y suis – mais parfois je me prétends au milieu d’une rediffusion à la suite d’un tremblement de temps, sans faire de distinction claire entre les deux situations. Je dois être dingue. »

Soulignons que le livre a été effectivement écrit en 1996 (et publié aux États-Unis en 1997), que Vonnegut est mort en 2007 et que oui, il a pu assister au pique-nique de fruits de mer (mais celui-ci a-t-il eu lieu, sachant que le livre a été écrit cinq ans plus tôt ?), mais que non, il n’est plus vivant en 2010. Pour le lecteur de 2018, ce déplacement permanent du curseur temporel provoque un trouble impressionnant.

Ajoutez à cela le fait que Vonnegut mêle en permanence ses propres souvenirs au récit du tremblement de temps, compare ses personnages à ses propres connaissances passées, parle de sa famille sur le même ton qu’il évoque son personnage d’écrivain clodo Kilgore Trout. Et vous obtenez un livre tout à fait unique.

Le style accentue ce vertige – pas un vertige désagréable, attention. Plutôt un abandon à la narration. Une narration décousue où l’auteur multiplie les adresses à son lecteur, sur un mode enjoué et quelque peu désespéré à la fois. Une joie dans la connaissance qui ne mènerait qu’au désir que tout s’arrête. À l’instar de Fats Waller, cité (comme de nombreux autres) au fil de l’histoire : « Le pianiste de jazz afro-américain Fats Waller criait toujours la même phrase quand son jeu était particulièrement brillant et enjoué. La voici : “Que quelqu’un me mette une balle dans la tête pendant que je m’éclate !” »

Ce côté décousu, doublé d’un style très « raconté », engendre une SF décidément atypique. Façon de matérialiser, dans la dynamique narrative même, le tremblement de temps qui occupe le centre de l’attention. Ce « séisme chronologique » autorise d’intéressants jeux de ping-pong temporels, un montage particulier et passionnant du récit. Les gens y sont à la fois acteurs et spectateurs, embarqués à bord de leur propre corps pour une « rediffusion » de la dernière décennie. Le théâtre apparaît d’ailleurs, au détour d’un chapitre, comme le « premier tremblement de temps », inventé par l’homme. Tellement bien vu !

Problème : lorsque l’humanité reprend les commandes, elle ne s’en rend pas toujours compte immédiatement. Après une décennie passée à se laisser conduire, combien d’automobilistes oublient qu’ils doivent tenir le volant, passer les vitesses, freiner à l’approche d’un obstacle ? Combien d’avions s’écrasent, tout simplement parce que le pilote a oublié qu’il devait faire quelque chose ? Le retour du libre arbitre, élément central de la fin du tremblement de temps, est une affaire sérieuse. Voire mortelle. Ceux qui ont de la chance ne faisaient rien à l’heure où le tremblement de temps prend fin – ils dormaient, par exemple. Ceux qui descendaient un escalier, en revanche…

Kurt Vonnegut

Et c’est toute la question du libre arbitre qui imprègne ce roman, le dernier publié par Vonnegut. Certes, l’auteur américain, célèbre pour son Abattoir 5 (1969), digresse, mais de digression en digression (qui s’entrecroisent parfois), il revient toujours à ce nœud temporel (et donc narratif) où l’humanité retrouve son libre arbitre. Car un tremblement de temps, c’est aussi le moment où le lecteur ouvre le roman Tremblement de temps, où il laisse quelqu’un d’autre prendre les commandes, et où il ne retrouve son libre arbitre qu’une fois le livre refermé. Humaniste et athée, Vonnegut lance ici un magnifique plaidoyer pour la liberté.

L’auteur : Kurt Vonnegut (1922-2007) a publié 14 romans, trois recueils de nouvelles, cinq pièces de théâtre et cinq ouvrages de non-fiction. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a été fait prisonnier par les Allemands et était tenu captif à Dresde pendant le bombardement, dans un abattoir, ce qui donnera naissance, en 1969, à son roman le plus connu, Abattoir 5.

L’extrait : « Voilà l’allure que Trout avait de loin : à la place d’un pantalon, il portait trois couches de caleçons longs bien chauds, ce qui laissait voir la forme de ses mollets sous l’ourlet de son pardessus unisexe de surplus de la Navy. Oui, et il portait des sandales en guise de bottes, autre touche à première vue féminine, ainsi qu’un foulard de mamie sur la tête, arrangé à partir d’une couverture pour bébé à motif de ballons rouges et d’ours en peluche bleus.
Trout se tenait là, en conversation animée avec la poubelle à croisillons métalliques sans couvercle, comme s’il s’agissait d’un éditeur dans une maison d’édition démodée et que son texte de quatre pages jaunies écrites à la main était un excellent roman qui allait se vendre comme des petits pains. Non, il ne travaillait pas du chapeau. Plus tard, il dirait de son petit spectacle : “C’était le monde qui avait fait une crise de nerfs. Moi, je ne faisais que m’amuser dans un cauchemar. Je me disputais avec un éditeur imaginaire sur le budget promotion, qui jouerait qui dans l’adaptation cinéma, mes apparitions dans des émissions à la télé, etc., des sujets drôles et parfaitement innocents.”
Son attitude était tellement outrancière qu’une authentique clocharde passant par là lui demanda :
“Ça va, mon chou ?”
Ce à quoi Trout répondit, avec tout l’entrain possible :
“Ding, dong ! Ding, dong !” »

Tremblement de temps
Écrit par Kurt Vonnegut
Édité par Super 8

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