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Tu ne tueras point (critique de A Most Violent Year, de J.C. Chandor)

Tu ne tueras point (critique de A Most Violent Year, de J.C. Chandor)

Note de l'auteur

A-MOST-VIOLENT-YEAR-Affiche-FrancePour son troisième long métrage, J.C. Chandor suit la trajectoire conflictuelle d’un petit patron du transport new-yorkais, tenté par la voie du banditisme dans le New York déliquescent de l’année 1981. A voir surtout pour la prestation stellaire d’Oscar Isaac et la méticulosité de sa reconstitution, ce thriller hors des sentiers battus privilégie le contrepied dramaturgique mais perd du coup en puissance émotionnelle ce qu’il gagne en réalisme.

Un critique américain a récemment comparé le brillant éclectisme de J.C. Chandor à celui de Steven Soderbergh, officiellement retiré des plateaux de cinéma jusqu’à nouvel ordre. Il est vrai que de Margin Call à A Most Violent Year en passant par All Is Lost, Jeffrey McDonald Chandor manifeste une aisance surnaturelle à enchaîner le thriller financier, l’épopée marine en solo puis le polar noir vintage sous forte influence Lumet. Virtuose et incontestablement doué d’une patte bien à lui, le réalisateur pêche encore peut-être par là où il excelle : une narration ultra-rigoureuse mais parfois trop soucieuse de sobriété au détriment d’une efficacité pourtant à sa portée.

Margin Call et AMVY partagent le même cadre urbain : New York, graphiquement sublimée selon deux codes radicalement opposés entre les deux films. Tout comme Margin Call, A Most Violent Year iconise à mort la Grosse Pomme comme toile de fond des luttes de pouvoirs et conflits moraux de ses personnages. A la jungle des requins de la finance en 2008, dans Margin Call, succède celle des combinards et petits truands du transport routier en 1981, année de pic de criminalité dans une ville à l’époque autrement plus dangereuse qu’aujourd’hui. Dans un cas, les gratte-ciels élégants de Midtown Manhattan by night et leur univers feutré cachant les pires bassesses humaines. Dans l’autre une « New York d’en bas » à l’urbanité dégradée, baignant dans une froide lumière hivernale et une ambiance poisseuse où la violence physique menace à tout moment de contaminer les meilleures volontés.

Abel et Anna Morales (Oscar Isaac et Jessica Chastain) : unis pour le meilleur et le pire à venir...

Abel et Anna Morales (Oscar Isaac et Jessica Chastain) : unis pour le meilleur et le pire à venir…

Oscar Isaac incarne avec une classe et une justesse exemplaires le patron « normal » d’une société de livraison de fuel, dont les camions se font régulièrement braquer par des concurrents aux méthodes mafieuses. Abel Morales pourrait appeler à l’aide le père de son épouse Anna (Jessica Chastain) pour assurer la protection de ses chauffeurs, voire armer lui-même ces derniers. Mais Abel n’est pas Michael Corleone – Le Parrain, avec Le Prince de New York et La Nuit Nous Appartient, est l’autre grande référence, voulue ou non, surgissant dans nos mémoires à la vision du film. Naïvement mais fermement, il croit en la pureté du rêve américain qui lui a permis, lui l’immigré latino, de bâtir de toute pièce un business respectable. Pourtant les galères s’accumulent : les persécutions des sociétés rivales, une enquête fédérale pour fraude visant sa petite entreprise et un emprunt d’un million et de demi de dollars à rembourser fissa alors que les banques viennent de le lâcher. La tentation est grande de tout résoudre par la force mais celle de Morales est justement de refuser de céder au côté obscur.

Comme un air d'Elvira Hancock/Montana...

Comme un air d’Elvira Hancock/Montana…

Tout le suspense de A Most Violent Year repose ainsi sur l’issue du dilemme de son héros, progressivement pressé de sortir les flingues par une épouse élevée à la dure (Jessica Chastain, attifée dés sa première apparition comme un sosie de Michelle Pfeiffer dans Scarface). Ballotté dans un marasme de tous les diables comme l’était Robert Redford dans All Is Lost, Isaac prête à son personnage la virilité du roc décidé à garder le cap. C’est un peu là où le mat… pardon le bât blesse. On ne peut reprocher à J.C. Chandor, également auteur du scénario, de persister à refuser les explosions dramaturgiques appelées a priori par son sujet.

Mais malgré une ou deux accélérations de tempo (dont une scène de poursuite d’ores et déjà mémorable), A Most Violent Year pèche par là où il excelle : une impression d’un fleuve un poil trop tranquille, visuellement fascinant mais où plane un vague ennui et une frustration palpable quant au personnage finalement bien sage campé par Isaac. Les fins gourmets de la critique goûteront sans retenue cet univers gris (et ocre, comme la magnifique photo de Bradford Young) où la subtile étude de caractère et les longues plages de dialogue réaliste l’emportent sur l’émotion. Mais à force de brider sa monture, Chandor nous prive d’un réel décollage émotionnel et son final laisse un arrière-goût de « tout ça pour ça » fleurant presque la promesse non tenue.

Morales face à un procureur juste mais inflexible (David Oyelowo, toujours impeccable)

Morales face à un procureur juste mais inflexible (David Oyelowo, toujours impeccable)

Production indépendante à 20 millions de dollars, A Most Violent Year rassure cependant quant à la capacité de l’industrie américaine à garder un espace, aussi restreint soit-il, pour un cinéma « du milieu » adulte et complexe, artistiquement ambitieux et soucieux de créer une histoire aux personnages ambigus. Sans oublier une direction d’acteurs impeccable – même si Jessica Chastain, paradoxalement, force un peu trop le jeu de l’épouse à poigne. A Most Violent Year est un beau film, dans tous les sens du terme. On regrettera juste une sensation de rendez-vous manqué avec un chef-d’œuvre assumant davantage le côté larger than life de son univers. A revoir certainement pour vérifier si le charme discret de ce film pudique n’agira pas plutôt au fil des années…

A Most Violent Year, de J.C. Chandor. Scénario : J.C. Chandor. Sortie en salles le 31 décembre (2h05).

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