Twin Peaks : Aller-Retour

Twin Peaks : Aller-Retour

Au-delà de ses qualités propres, la série Twin peaks continue aujourd’hui de fasciner parce qu’elle reste le marqueur précieux d’une époque et d’un média. Originellement diffusée courant 1990 sur ABC aux États-Unis, elle arriva dès l’année suivante en France sur La Cinq, sous le titre enrichi de Mystères à Twin Peaks. La chaîne, propriété de Berlusconi, faisait alors les beaux jours de ces séries américaines sans continuité, du type K-2000 ou Supercopter. Twin peaks eut pour sa part droit à un véritable traitement de faveur, feuilleton-événement destiné au prime time. Mais les audiences ne se montrèrent pas tellement au rendez-vous. J’étais moi-même passé à côté, juste intrigué par le traitement élogieux qu’en faisait alors la presse. Aussi, quand bien même je tiens compte ici du contexte historique, mon appréciation ne repose pas sur la nostalgie, mais bien sur une découverte « à froid », qui eut lieu vingt ans plus tard.

— Cet article contient des révélations qui pourraient gâcher le plaisir de certains spectateurs… —

MAUVAISES ONDES

twin_peaks_1Lorsque la série est diffusée chez nous en 1991, la carrière de David Lynch vient d’être couronnée par la Palme d’or du festival de Cannes, décernée à Sailor et Lula — Palme controversée, ce qui eut l’avantage d’accroître encore sa réputation. Avant cela, Eraserhead bénéficiait d’un culte durable, Elephant Man avait ému le monde entier, et Blue Velvet consacrait son auteur auprès de la critique (Dune demeurant un échec, pudiquement passé sous silence). Aussi le simple fait de voir un tel cinéaste auréolé s’atteler à ce média qu’est la télévision, encore péjorativement jugé populaire, suffisait à impressionner.

Si nombre de réalisateurs ont, dès les années 50, souvent profité du petit écran pour démarrer dans le métier (Sidney Lumet, John Frankenheimer, Steven Spielberg, Michael Mann), il était rare qu’ils décident de faire le voyage dans l’autre sens. On pourra citer les exemples d’Alfred Hitchcock (Alfred Hitchcock Presents) ou de Maurice Pialat (La Maison des bois). Mais pour l’essentiel, ce fut des tentatives encore timides, limitées à des téléfilms, des mini-séries ou de commandes passées à des guest directors prestigieux pour des anthologies (Tales from the Crypt, Amazing Stories). Pour les réalisateurs comme pour les acteurs, la télévision sera encore longtemps tributaire de sa mauvaise réputation, représentant un monde parallèle dont la fréquentation peut vous décrédibiliser, juste bon à servir de refuge pour fin de carrière.

Lynch fait donc quelque peu figure de pionnier en développant son feuilleton en collaboration avec Mark Frost, scénariste d’Hill Street Blues. Il devance ainsi Lars von Trier et son extraordinaire The Kingdom (1994-1997), jusqu’à ce que le phénomène se banalise aujourd’hui où l’on en viendrait presque à chercher les réalisateurs qui n’ont pas à leur crédit leur propre série (de Fincher à Scorsese, en passant par Soderbergh, del Toro, Olivier Marchal ou Cédric Klapisch). Techniquement, si Lynch a délaissé la production au cours de la deuxième saison, il en aura néanmoins supervisé toute la conception, et imprimé son mouvement initial en réalisant notamment le décisif épisode pilote. Il aura signé au total six épisodes, dont le mémorable final.

LOST IN TRANSLATION

twin_peaks_2« J’apprécie l’accessibilité de la télévision. Les gens sont dans leurs meubles, personne ne les dérange, ils sont au mieux pour entrer dans un rêve, » déclarait Lynch en 1991.* Découvert aujourd’hui, Twin Peaks se présente avec sa charmante patine au format 1.33, loin du rythme des feuilletons d’aujourd’hui courant après les cliffhangers pour mieux capturer leur audience. Série policière oblige, les rebondissements sont évidemment au rendez-vous mais interviennent ici sans surenchère. On aurait donc tort de lui imposer un visionnage en rafale, ses 30 épisodes n’ayant pas du tout été conçus pour un enchaînement compulsif.

Sa réputation la précède, aussi il est pratiquement impossible de l’aborder sans idées préconçues. J’imaginais pour ma part quelque chose de plutôt sérieux, à l’ambiance étouffante, avec une narration qui se contenterait mécaniquement d’épaissir le mystère. Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver plongé dans une histoire pleine de cœur, d’humour et de lumière. Le pilote et la première saison sont un quasi sans-faute, développant progressivement des personnages forts et des enjeux accrocheurs. Le début de la seconde saison a cependant failli me lasser, s’embourbant dans un non-sens un peu complaisant. Redémarrant à partir d’une représentation théâtrale, les scènes et comportements absurdes semblent tout à coup envahir le récit, au détriment du rythme fluide, et de l’intérêt du spectateur, jusqu’ici agréablement charmé. Cela n’empêche pas d’apprécier un quasi-épilogue assez parfait survenant sans trop prévenir à mi-saison, avant que ça ne rebondisse sur une intrigue complémentaire génératrice de nouveaux mystères. Ce prolongement risqué se révélera convaincant, donnant lieu à des scènes souvent géniales, et nous offrant surtout l’opportunité de partager encore un peu de temps avec des personnages et un environnement devenus étonnamment attachants.

Je ne m’attendais en particulier pas à ce que la série joue avec une telle finesse sur les codes du soap, se montrant à la fois parfaitement à l’aise avec et opérant juste ce qu’il faut de décalage pour intriguer. C’est une subversion douce, qui n’a finalement pas grand-chose de satirique, témoignant au contraire d’une vraie affection pour le genre. Comme pour Lumberton, la ville qui sert de cadre à Blue Velvet, il s’agit ici de miner de l’intérieur les apparences conventionnelles de la société américaine, d’en faire émerger les racines tortueuses. Twin peaks propose ainsi une vision délicieusement dérangée à la fois de la série policière en mode chasse aux suspects, de la teen comedy avec ses ados au physique sublime, et du soap provincial, jusque dans son choix de décors ultra artificiels, trop travaillés pour être crédibles, s’affirmant comme de pures créations de studio et autant de lieux appelés à devenir emblématiques de ce monde en suspension qu’on nommera bientôt Lynchland. Promenant leurs espoirs et angoisses, les personnages y coexistent avec un imperturbable premier degré, alors que paradoxalement tout ici joue sur la duplicité. Un équilibre fragile que Lynch et ses interprètes parviennent à maintenir harmonieusement.

DES PINS ET DES HOMMES

twin_peaks_3La série bénéficie en effet d’un prodigieux casting, tant en nombre qu’en qualité. Entre anciennes et futures vedettes, tous les acteurs font ici de grandioses compositions (mention spéciale à Richard Beymer au cabotinage délicieux dans le rôle de Benjamin Horne). Quant à Kyle MacLachlan, alter ego du cinéaste sur ses précédents films, il trouve certainement avec Dale Cooper le rôle de sa vie. L’enquêteur du FBI aux intuitions géniales est un héros inoubliable, personnage riche qui suscite une indéfinissable empathie, bientôt tenté comme nous de se faire une place à Twin Peaks. Et sa fin (la fin) m’a déchiré le cœur.

L’atmosphère de la série ne serait évidemment pas ce qu’elle est sans la bande-son du fidèle complice Angelo Badalamenti. Entre ballades rock vintage au romantisme poignant et jazz fantomatiques, ses thèmes usent de nappes planantes et épurées, des sonorités habituellement glaçantes mais qui parviennent ici à enrober de chaleur ce petit monde.

Si je ne peux nier le fait qu’en cours de visionnage j’avais régulièrement des reproches à faire, Twin peaks réussit de façon assez inexplicable à relever à la fois de l’expérience cérébrale et du gros choc émotionnel. Une alchimie géniale qui fait qu’on n’en sort pas tout à fait indemne. Pour toutes ces raisons, la série s’est donc très vite présentée comme un sujet d’étude idéal, contribuant ainsi de façon capitale à faire entrer la série télévisée dans le champ de la critique, quitte à sombrer dans la surinterprétation. C’est au cours des rediffusions et de ses éditions successives en vidéo qu’elle va également s’immiscer dans la culture populaire, influençant toute une génération de feuilletonistes. On parlera désormais d’atmosphère à la Twin peaks dès qu’une fiction prendra pour cadre une petite bourgade isolée peuplée d’habitants pittoresques aux lourds secrets (X-Files, Veronica Mars, Donnie Darko, Silent Hill, Eerie, Indiana, Les Revenants, La Trêve). Au-delà de ça, elle s’est imposée comme une clé essentielle de l’œuvre de Lynch, qui plus est très accessible.

IT IS HAPPENING AGAIN

twin_peaks_4Preuve qu’il était loin d’en avoir fait le tour, Lynch prolongera son séjour (et le nôtre) en portant dès 1992 Twin Peaks sur grand écran. Le réalisateur se justifiait ainsi : « À la fin du feuilleton, j’ai éprouvé une sorte de tristesse, je ne me résignais pas à quitter le monde de Twin Peaks. J’étais amoureux du personnage de Laura Palmer, de ses contradictions : radieuse en surface, mourante à l’intérieur. J’avais envie de la voir vivre, bouger, parler. »* Prequel à la série, Fire Walk with Me raconte ainsi les derniers jours de la lycéenne. À l’instar d’un The End of Evangelion, le résultat ne relève pas de l’opportunisme commercial destiné à satisfaire les fans. C’est un film pensé et tourné en totale liberté, profitant de la carte blanche généreusement donnée par Francis Bouygues qui se lançait alors dans l’aventure du cinéma d’auteur avec sa société Ciby 2000. Pleinement lynchien sans pour autant convaincre de sa pertinence, le film distille un sentiment étrange puisque, sous couvert de remplir quelques blancs, il assume son hermétisme auprès des spectateurs qui ne connaissent pas la série, avec sa narration éclatée remplie de passages surréalistes.

Pour ceux qui en sont familiers, il sera relativement plus recevable, tout en suggérant une autre réalité : l’absence de certains personnages ou la substitution involontaire de certains acteurs participe en effet de la troublante impression d’être dans un monde modifié, un cauchemar peuplé de fantômes. Au-delà du trip sensitif que représente cette ultime plongée, Fire Walk with Me a finalement moins pour objectif de livrer des clés dont on se passerait volontiers, que de tracer le portrait tragique d’une jeune fille déchirée, restituant un parcours sacrificiel à cheval entre un idéal de pureté et le sentiment d’horreur intérieure qui la possède.

Lynch reviendra encore à la télévision à la fin de la décennie, Mulholland Drive étant le développement de ce qui avait été conçu comme l’épisode pilote d’une nouvelle série. Si pour les spectateurs, l’idée d’un retour à Twin Peaks 25 ans après pour une troisième saison a suscité autant de curiosité que d’inquiétude, on peut imaginer que pour Lynch, qui s’est tenu loin des écrans depuis son Inland Empire de 2007, cela relève d’un rassurant retour au bercail.

Twin Peaks, 1990-1991
Créée par David Lynch et Mark Frost
Avec Kyle MacLachlan, Richard Beymer, Lara Flynn Boyle, Sherilyn Fenn, Ray Wise, Joan Chen, Eric DaRe, Sheryl Lee, Michael J. Anderson, David Duchovny, Heather Graham…

* citations extraites du livre de Michel Chion : David Lynch, éd. Cahiers du cinéma, Paris, 1992

Élias FARÈS

Nostalgique inconsolable mais me refusant à sombrer dans une régression complaisante, j’ai redécouvert les séries télévisées en passant avec une absence de transition relativement brutale d’Arnold et Willy à The West Wing. Quand je ne réalise pas d’illustrations ou n’anime pas d’ateliers de bande dessinée, je regarde aussi des films, lis des livres et écoute des disques, et publie des chroniques sur mon blog Extrospection.

Partager