Twin Peaks, Pour quel retour ?

Twin Peaks, Pour quel retour ?

Le retour de Twin Peaks laisse aussi planer les doutes, les circonspections, jusqu’à se demander si la série avait réellement un intérêt à revenir aussi longtemps après avoir été un choc à sa découverte. On a posé la question…

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

« Twin Peaks est sorti alors que je quittais Twin Peaks. Non je n’ai pas habité l’état de Washington, mais plus simplement une petite ville des Pyrénées. C’était le début des années 90 et mes parents venaient de me déraciner de montagnes pour rejoindre un coin bien moins vallonné. Ma mère était une accro de cette série, comme elle est tombée dans X-Files quelques années plus tard. Même si j’étais trop jeune pour suivre ou même comprendre ce qu’il se passait, j’ai été marqué par cette musique, ces looks, ces décors. Peut-être parce que ça semblait proche de l’endroit où j’ai passé mes premières années.

Entre temps, seul le générique est resté dans ma mémoire pour me renvoyer à mon enfance montagnarde. Ce n’est que lors de sa réédition en DVD, il y a une dizaine d’années, que j’ai pu retrouver la trace de ce souvenir. Je me suis jeté dessus et l’ai dévoré plusieurs fois d’affilée. Je retrouvais le bruit étrange des forêts et cette odeur de sapin et de fumier. C’est presque un cliché, donc je ne choquerai personne si je dis que j’ai été fasciné. Rarement je n’avais vu autant de questions, d’histoires et de vie dans chaque coin d’images qui m’était projeté sur la rétine.

Je suis incapable de dire si j’avais été happé dans la série de Lynch et Frost à cause de l’univers qu’on me dépeignait, les personnages qu’on me présentait, ou l’air familier de paysages. Et naturellement, comme tout le monde, j’ai été frustré par cette fin. Le mot est faible. Même si ce n’était pas la première fois que je devais faire face à l’annulation d’une série et qu’une quinzaine d’années s’était écoulée depuis, j’étais dans un véritable état de panique. Mentalement coincé dans cette bulle, j’étais complètement déconnecté de toute réalité, cherchant sur Internet la moindre déclaration, le moindre signe d’une reprise, un espoir, une suite. Tout de suite !

À l’époque, c’était hors de question. Ceux qui ont vu la série avant moi étaient passés à autre chose, ABC était trop occupé à compter ses biftons sur Lost et Desperate Housewives et David Lynch ne voulait même pas en entendre parler. Quant à Mark Frost, personne ne lui a demandé son avis, donc bon…

Depuis, j’ai eu le temps de faire mon deuil et de comprendre que je n’étais pas solitaire dans cette frustration. Contrairement à ce que peut laisser penser l’introduction de cette humble tribune, je suis bien conscient que je ne suis pas le seul à avoir grandi dans une petite ville de montagne, ou plus simplement dans une petite ville. Beaucoup d’entre nous ont été bercés par des histoires de famille, des personnages décalés, des intrigues de notable ou les faits divers des canards locaux qui n’auraient pas fait tâche dans l’univers de Twin Peaks. C’est probablement le sel de son succès populaire.

Mais avec la dérivation, les hommages plus ou moins appuyés, j’ai aussi eu le temps de comprendre que cette suite n’était pas aussi nécessaire que ça. C’est une série qui a nourri notre imaginaire, celui de la télévision et même l’art en général. Avec le temps, la reconnaissance progressive de la fiction TV en tant qu’art, la ressortie DVD, le partage sur Internet, les rediffusions, tout le monde a eu le temps de rattraper la série, de comprendre sa puissance et de la digérer. Twin Peaks est dans toutes les têtes et dans toutes les œuvres.

En parallèle commençait à se pointer une tendance, celle de la nostalgie. Ça a commencé avec des compils de Bernard Minet pour terminer dans l’ensemble de la pop-culture, qui n’a jamais hésité à recycler tout ce qui passe. Twin Peaks aurait pu rester à l’écart de tout ça, mais c’était sans compter sur l’ère de la peak TV, et le besoin des chaînes de remplir leurs grilles de programmes de « prestige ».

Une des plus grandes qualités de ce type de programme, c’est la liberté qu’elle offre à des créateurs confirmés. J’ai aussi parfois la faiblesse de penser que c’est son principal défaut. Même si ça va à l’encontre de beaucoup de mes idées, j’ai la conviction que l’art peut tirer un bénéfice de la contrainte. Il est de notoriété publique que la production des deux premières saisons de Twin Peaks a dû faire face à celles de son diffuseur. Pourtant, malgré les faiblesses que tout le monde lui reconnaît, elle reste un mètre-étalon de la télévision actuelle.

J’ai une profonde affection pour Twin Peaks, pour les qualités qu’elle porte en tant qu’œuvre, pour les lieux, l’époque et ce qu’elle me raconte de moi-même. Retourner à Twin Peaks aujourd’hui, ce serait pour moi comme revenir dans mon village de Clarac, 25 ans plus tard. Beaucoup de choses ont dû changer, peut-être que je vais recroiser des gens que j’ai connus, mais que nous reste-t-il en commun ? Vous allez me dire que je n’avais que cinq ans et que les hiboux ne sont pas aussi cool dans les Pyrénées, mais c’est ce vide que j’ai ressenti devant les quelques images diffusées au compte-gouttes.

Que penser de cette liberté laissée à un David Lynch tout puissant sur ce long film de 18 heures ? Même Mark Frost semble incapable de le savoir. Je ne sais pas non plus quoi penser de cet énorme casting. Comment va-t-on gérer le traumatisme collectif si c’est vraiment mauvais ? Je pourrais encore évoquer une tonne d’éléments me donnant de sérieux doutes quant à la qualité de cette suite. Je suis tout de même rassuré par l’aspect one-shot de l’exercice, et je serai devant ma télévision le 22 mai… Mais je ne pars pas confiant.

Le seul vrai point positif que je vois dans le retour de ce monument de la télévision des années 80, c’est qu’à force on va bien finir par produire de nouveaux épisodes de Palace. »

Yohan Labrousse, producteur, scénariste et co-créateur de la web série Reset
Twin Peaks

©Sebastien Gerber

« J’ai vraiment aimé Twin Peaks. Du moins pendant sa première saison. J’ai découvert la série tardivement (ma jeunesse était davantage marquée par X-Files), vers 2014 je crois. Ainsi, beaucoup de séries étaient passées par là depuis, si bien que je n’ai pas été forcément impressionné par Twin Peaks, même si elle arrive encore aujourd’hui à convaincre beaucoup de nouveaux spectateurs. Mais ce que j’aimais avant tout chez elle à ses débuts, c’est qu’elle parlait de l’adolescence et des adolescents, sujet que je ne retrouve pas dans les lettres d’amour signées par d’autres fans de la série. On y parle du meurtre d’une adolescente, de l’enquête menée par ses amis pour débusquer la vérité sur sa mort, d’un ancien couple du lycée qui se rabiboche, d’une mère de famille qui perd la mémoire et pense avoir 16 ans, un lycéen qui sort avec une femme mariée et quasiment tous les hommes âgés dans la série sortent avec des filles beaucoup plus jeunes qu’eux. La jeunesse était le sujet primordial de la série, j’en étais certain.

Puis vient la saison 2. Et la résolution de son fil rouge qui entraînera mon désintérêt pour la série. Si l’apparition de Bob est certainement la meilleure trouvaille scénaristique pour préserver l’aura mystique de la série, celle-ci avance à l’aveugle pendant une grosse partie de la saison, s’enfonçant dans des intrigues inintéressantes dignes d’un soap de base. L’arrivée du « nouveau méchant de la saison », Windom Earle, ainsi que de l’actrice Heather Graham aura au moins eu l’opportunité de relever mon intérêt quant à la série, mais il est trop tard, elle sera annulée et ne pourra pas continuer. Alors que son dernier plan est des plus glaçants, une des images les plus fortes que j’ai pu voir dans ma vie.

Ayant vu les images publiées dans le magazine EW, je n’ai pas très hâte pour la saison 3. Ça sent la naphtaline tout ça. Comme si rien n’avait changé depuis 26 ans (sauf Bobby visiblement). Mais peut-être que ça sera le sujet de cette nouvelle saison : une ville qui ne grandit pas, qui n’évolue pas, qui reste figée à une période donnée. Une ville perpétuellement adolescente. Là, ça me donnerait envie de voir la suite de la série. »

Dorian Servoin, sériephile inquiet.
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