Un jour, une palme : Fahrenheit 9/11 (2004)

Un jour, une palme : Fahrenheit 9/11 (2004)

Note de l'auteur

En 1956, Le monde du silence de Jean-Yves “bonnet rouge” Cousteau et Louis “Au revoir, les enfants” Malle remportaient la récompense ultime du festival de Cannes. Normal de recevoir une palme pour un film en tuba dirons les LoLeurs. Sauf que plus d’un demi-siècle plus tard, le film de cousteau est un peu l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire en matière de documentaire animalier : massacre de requins, pêche à la dynamite, cachalots lacérés, corail défoncé, tortues privées d’air, doublage des indigènes façon “petit-nègre”…

Mais que vient foutre Cousteau dans cette rubrique consacrée au film de Michael Moore ? Bonne question.
La réponse est que Fahrenheit 9/11 représente d’une certaine façon notre Monde du silence du 21e siècle. Sauf qu’à l’heure des Internets et de la 4G, il n’a pas fallu 50 ans pour s’apercevoir du foutage de gueule opéré par l’obèse américain, mais d’à peine quelques minutes. Comme Cousteau à l’époque, Michael Moore n’aime rien tant que sa vérité et préfère une scripted-reality à la neutralité journalistique.

Mais avant de lui péter les jambes, il est bon de se rappeler comment Fahrenheit 9/11 fut sacré “meilleur film du monde”. Lors de ce 57e Festival de Cannes, le président du jury s’appelait Quentin Tarantino. Un choix rock and roll qui allait apporter un grain de folie à l’événement après la prestation de Patrice Chéreau l’année précédent (désolé, mais Chéreau est gai comme une porte de prison). Mais Tarantino se révèle également un sacré motherfucker quand il s’agit de diriger une équipe et ses jurés allaient devoir encaisser ses diatribes verbales et crouler sous ses postillons. Ouais, c’est un problème chez Quentin, il bave grave.

Beaucoup ont vu en cette palme un “statement” de la part de Tarantino et de ses deux autres compatriotes jurés, Kathleen Turner et Jerry Schatzberg. Ils s’en sont d’ailleurs tellement défendus que l’effet désiré fut inverse. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder les autres prix décernés pour y voir une sacrée valorisation du cinéma que kiffe Tarantino : Old Boy de Park Chan-wook (Grand Prix), Yûya Yagira dans Nobody Knows de Kore-Eda (Prix d’interprétation masculine), Maggie Cheung dans Clean (Prix d’interprétation féminine) et les prix du jury à Ladykillers (Coen Bros) et Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul).

Sauf que la palme d’or décernée à Fahrenheit dépassait évidemment la dimension perso de ce président du jury et prenait un visage éminemment politique plutôt inattendu à Cannes. Inutile de replonger dans le détail sur le cinéma biaisé de Moore car le grand critique Roger Ebert nous résumait l’affaire en une phrase : “[Fahrenheit 9/11] is less an exposé of George W. Bush than a dramatization of what Moore sees as a failed and dangerous presidency”.

Il faut bien accorder un point à Moore dans son océan de malhonnêteté intellectuelle, celui d’avoir transcendé un genre alors moribond et d’avoir remis le documentaire dans les salles. Kathleen Turner, membre du jury, disait alors : “Fahrenheit 9/11 est plus qu’un documentaire : il tend à inventer un nouveau genre et il fallait rendre hommage à cela”. Tout doux, calmos sur la bouteille, Katoche ! Nouveau genre, peut-être pas, mais un sacré reboot, c’est certain.

Si aujourd’hui Fahrenheit n’est plus regardé que comme une satire de la gouvernance Bush Jr., le souci est que Moore a pavé la voie à des escrocs encore moins bien intentionnés que lui, conspirationnistes en tout genre, et leur a ouvert les portes des salles de cinéma. De Zeitgeist à EndGame, les docus complotistes fleurissent tels les Unes du Point, et sont devenus aussi réacs que ces dernières, exploitant les mêmes ressorts de la peur.

Heureusement, dès 2005, le festival de Cannes regagnait ses petits souliers et récompensait un film d’auteur bien chiant et triste, L’Enfant des frangins Dardennes, effaçant cette anomalie de Fahrenheit 9/11.

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