Un jour, une palme : L’Anguille (1997)

Un jour, une palme : L’Anguille (1997)

Note de l'auteur

Partageant la récompense suprême avec Le goût de la cerise de Kiarostami cette année-là, Shōhei Imamura savourait sa seconde palme d’or à Cannes et entrait dans ce clan très fermé des multi-palmés. Le cinéaste japonais était déjà ressorti du palais des festivals en 1983 avec le rameau doré pour La Ballade de Narayama (alors que tous voyaient en Furyo d’Oshima un gagnant tout désigné…).

L’Anguille marquait l’entrée d’Imamura dans le dernier cycle cinématographique de sa longue carrière -à défaut d’être prolifique, avec 20 films “seulement” en 44 ans-, huit années après Pluie Noire, un film choc où il abordait l’holocauste nucléaire nippon, un tabou. Unagi (L’Anguille) ouvre en effet les portes d’un cinéma plus apaisé où Imamura réconcilie ses personnages avec le monde, un mouvement qu’il achèvera en 2001 avec son dernier film, De l’eau tiède sous un pont rouge.

Tiré de la nouvelle Scintiller dans les ténèbres d’Akira Yoshimura, le scénario de L’Anguille pourrait être pitché à la manière de Millenium : sauf qu’il ne s’agit pas ici des Hommes qui n’aimaient pas les femmes mais plutôt des hommes qui avaient peur des femmes. Quinze années se sont écoulées depuis cette palme, rafraichissons-nous un peu la mémoire :

“Takuro Yamashita est mis en liberté provisoire sous la responsabilité d’un bonze après avoir passé huit ans en prison pour le meurtre de sa femme. Ayant appris le métier de coiffeur au cours de sa détention, il décide de s’installer dans une friche industrielle non loin de Tokyo. Il est renfermé, ne parlant guère qu’à l’anguille qu’il a apprivoisée pendant ses années d’incarcération. Cependant, le salon, qu’il retape de ses mains, lui permettra de renouer des liens avec un groupe de petites gens alentour.”


Posé comme cela, L’Anguille fait méchamment penser à un film signé Almodovar
et… ressemble  en effet à bien des égards aux productions du chantre de la movida. Même type d’intrigue. Même distribution chorale. Même déploiement mêlant suspense, humour et drame. Même noyau central du sexe. Mais, vous vous en doutez, au traitement maniériste très “tata” de l’ibère, Imamura affiche une patte éminemment nippone, où réalisme et onirisme croisent leurs chemins sans heurter le regard du spectateur.

Couronné d’une récompense internationale à Cannes, L’Anguille demeure néanmoins un film très japonais ; ce sont sa culture, sa violence, ses tabous (sexuels), son impossibilité d’exister en tant qu’individu qui marquent le film de bout en bout. La scène introductive du meurtre donne un faux ton au film d’Imamura, puisqu’il s’agit davantage d’un prologue que de l’acte 1 du film. La violence du meurtre à l’arme blanche, commis par ce mari trompé qu’est Takuro Yamashita, est comme un pavé jeté à l’eau, un pavé que Yamashita devra remonter peu à peu à la surface pour atteindre la rédemption.

Passé cet épisode choc, L’Anguille tient davantage d’un Plus Belle La Vie 4 étoiles, tant la petite vie qui s’organise au sein de ce groupe autour du salon de coiffure, prend des allures tragi-comiques d’un drama télévisé. Les personnages volontairement “clichés”, la naïveté assumée, le tissu amoureux plan-plan… tout cela aurait pu se révéler des plus chiants si Imamura ne parvenait pas y injecter un supplément d’âme et un soupçon d’étrangeté pour que le spectateur s’y investisse.

Takuro était-il un mari trompé, ou un mari qui s’est trompé ? Car n’a-t-il pas rêvé tout cela ? Cet amant n’était-il pas la représentation fantasmée d’un Takuro à la puissance sexuelle affirmée ? Des éléments subtiles de mise en scène laissent planer le doute quant à la paranoïa de Takuro. De la même façon que l’amant disparaît de l’image, le personnage de Takazaki, un ancien détenu également et double maléfique, bestial, de Takuro disparaît comme par enchantement. Cet éboueur, « bully » de Takuro, existe-t-il vraiment ?

Comme ces doubles peut-être imaginaires, l’anguille est le double animal de Takuro et l’entrée vers un monde onirique. Le poisson qu’il a apprivoisé pendant son incarcération est aussi emprisonné dans son bocal que Takuro l’est dans sa propre vie, incapable d’exister. Et, quand il décide d’élever le futur enfant de sa nouvelle compagne Keiko, Takuro comprend tout et s’adresse à son anguille : “Je suis, finalement, devenu comme toi. Je vais élever un enfant de père inconnu. Il va falloir prendre grand soin de l’enfant à naître”.

Le conte moderne d’Imamura apparaît comme une œuvre rafraîchissante au palmarès de Cannes, après les petits malins qu’étaient Tarantino et Kusturica. Tout est littéral chez Imamura, tout est évident, il ne cherche à aucun moment à duper le spectateur, déploie son film sans artifices, sans twist. Cette mise à nu d’un cinéma devenu limpide est le signe d’une grande maîtrise de la part d’Imamura. Quand le cinéma n’a plus rien à démontrer, il autorise le spectateur à s’abandonner dans un bon sentimentalisme qu’on ne saurait moquer, tant il est sincère, du moins l’espace du film.

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