Un jour, une palme : Le Troisième Homme (1949)

Un jour, une palme : Le Troisième Homme (1949)

Note de l'auteur

En Janvier 1948, le producteur britannique Alexander Korda, fondateur de la société de production London Films, demande à l’écrivain Graham Green d’imaginer une histoire se déroulant en plein cœur de l’Europe d’après-guerre, si possible à Vienne ou à Rome. Le scénario découlant de cette commande, adapté du roman source titré Le Troisième Homme (The Third Man), sera réalisé par Carole Reed avec qui Green a déjà collaboré avec succès pour Première désillusion (The fallen Idol) en 1948. Plus tard, Korda convient d’un accord de coproduction avec le légendaire David O. Selznick (King Kong, Autant en emporte le vent, Rebecca). London Films finance donc la majorité du film alors que Zelznick se charge d’ajouter au casting de grands noms hollywoodiens et gère la distribution.

Dans Le Troisième Homme, Vienne est très éloignée de la vision raffinée et sophistiquée que nous présentent Ernst Lubitsch dans Ange (Angel) ou Max Ophüls dans Lettre d’une inconnue (Letter from an Unknown Woman) par exemple. Ici la ville est un champ de ruine sombre et gothique où subsistent encore quelques traces d’une gloire révolue. Personnage principal du film, elle est un “no man’s land” macabre et labyrinthique divisé en secteurs d’occupations après la guerre. Une cité fantomatique habitée par les ombres du passé où se croisent dans la confusion la plus totale, êtres déracinés, trafics en tous genres et communautés incompatibles que la guerre a rassemblé par la force des choses.

Au milieu de ce décor surréaliste paraissant constamment plongé dans l’obscurité, notre héros Holly Martins (Joseph Cotten, drôle, pathétique et toujours parfaitement juste) semble encore plus perdu que tous ceux qui l’entourent. Américain désorienté par ce melting-pot chaotique, il tente de résoudre le mystère de la mort de son meilleur ami, Harry Lime, et se trouve plongé dans une intrigue à tiroirs dont l’ampleur le dépasse largement. La mise en scène du film s’applique d’ailleurs avec insistance à nous faire ressentir sa désorientation. Les nombreux cadrages aux angles obliques soigneusement composés (ces célèbres “dutch angles”, qui sont  aujourd’hui devenus monnaie courante et sont souvent utilisés comme cache-misère), l’utilisation fréquente de la perspective forcée, la somptueuse photographie expressionniste contrastée de Robert Krasker, grandiloquente et baroque. Tout ici est pensé afin de nous immerger dans une ambiance étrange confirmant le pressentiment d’Holly : quelque-chose ne tourne pas rond dans cette affaire.

Le génie de ce film réside aussi dans un certain déséquilibre traité comme un motif récurent. Un décalage faisant le charme et l’originalité de ce grand film noir pas comme les autres. En effet ici, contrairement aux films traditionnels du genre, la cité servant de décor à l’enquête n’est pas un terrain connu comme New York, Los Angeles ou San Francisco et le privé n’est pas un dur à cuir façon Bogart mais un auteur de romans populaires peu adapté à la situation. Soulignant encore cette dissonance, la musique d’Anton Karas est particulièrement bien choisie. Leitmotiv excentrique, ses mélodies hypnotiques et entêtantes à la cithare s’adaptent parfaitement à ce film à la fois sinistre et parcouru de nombreuses touches d’humour noir. Cette brillante bande-originale devient ainsi la voix de Vienne, le commentateur invisible hantant les lieux et venant apporter au film une richesse, une texture d’une valeur inestimable.

Mais celui qui symbolise remarquablement ce déséquilibre parfaitement maîtrisé, c’est bien Harry Lime, ce troisième homme mystérieux interprété avec brio par Orson Welles. Bien qu’il n’apparaisse que dans le dernier tiers du film, sa présence, ou plutôt son absence remarquée, hante le film de bout en bout. Il représente parfaitement le chaos d’après-guerre, animé par un instinct de survie et une soif de grandeur faisant fi de toutes valeurs morales. Charmeur et machiavélique, éminemment inquiétant et pourtant diablement charismatique, sa personnalité unique fait de ce monstre un personnage iconique dès son apparition. Il ose même justifier, sourcil levé et sourire en coin, ses actes abjectes (un trafic de médicaments frelatés) avec un cynisme désarmant au cours d’un monologue écrit pas Welles lui-même : “En Italie, sous les Borgia, pendant trente ans, il n’y eu que la guerre, la terreur, les meurtres et les assassinats. Cela a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse ils ont eu l’amour fraternel, cinq siècles de démocratie et de paix. Et qu’est-ce que cela a donné ? Le coucou.”

Au-delà de cette participation aux dialogues du film, l’influence d’Orson Welles et de son travail entant que réalisateur est assez flagrante dans Le Troisième Homme. Et même s’il semble tout à fait improbable qu’il ait pu intervenir dans la réalisation du métrage et parasiter le travail de Reed, la marque de ses chefs-d’oeuvre noirs comme Le criminel (The Stranger) ou La dame de Shanghai (The Lady from Shanghai) est incontestablement visible dans ce film comme dans bon nombre de films du genre réalisés durant les années 40 et 50. Compositions des cadres, approche de la photographie, mouvements de caméra et choix des angles, bien des marques de fabrique de Welles sont réinterprétées dans Le Troisième Homme. Ce qui ne retire absolument rien à la qualité incroyable de cette extraordinaire production. Après tout, comment ne pas être influencé par un tel génie, faisant partie des plus grands inventeurs de formes nouvelles de l’histoire du cinéma ?

Pinacle de cette cathédrale cinématographique, la sublime scène de course-poursuite dans les égouts de Vienne, tournée en partie dans les célèbres studios de Shepperton, est un tour de force magistral. Ce décor cryptique et sinistre, symbolisant par son éclairage clair-obscur la dualité morale omniprésente tout au long de l’histoire, donne au film une dimension quasi fantastique. Harry Lime y est en effet présenté comme une créature pourchassée, une aberration créée par le chaos d’après-guerre, acculée dans les bas-fonds (c’est très douloureux) et dont la société doit maintenant se débarrasser pour aller de l’avant. Réduit à l’état d’ombre, de silhouette désincarnée, il est ici totalement déshumanisé, prêt à être sacrifié. Cette superbe conclusion adopte avec délectation tous les codes de l’expressionisme pour proposer une vision dantesque. Tout y est pensé pour amplifier l’agressivité et la tension du moment : contrastes violents, plans déstabilisant, lignes acérées. Reed déforme ainsi la réalité et en propose une vision tout à fait subjective pour inspirer au spectateur une réaction d’effroi face à cette traque d’un homme réduit à l’état de bête.

Le Troisième Homme est aujourd’hui considéré par le British Film Institute comme le meilleur film anglais du vingtième siècle. Ayant remporté le Grand Prix du Festival de Cannes en 1949 puis l’oscar de la meilleur photographie en 1950, il rencontra un grand succès lors de sa sortie en salle et fut le film le plus profitable de cette année. Le Time magazine le jugea même digne des meilleurs films d’Alfred Hitchcock, rendant hommage à sa sophistication visuelle et à son scénario alambiqué remarquablement troussé.

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