Un jour, une palme : Sailor et Lula (1990)

Un jour, une palme : Sailor et Lula (1990)

Note de l'auteur

Nous interrompons momentanément notre programme par un message Plissken : Lectrices, lecteurs ! Au grand désespoir de votre serviteur, la couverture de ce 66e Festival de Cannes ne pourra être assurée sur place par notre site. La principale responsabilité m’en incombe : j’étais le seul de l’équipe à pouvoir potentiellement descendre sur la Croisette pendant la manifestation pour représenter le Daily Mars. Hélas, un projet de documentaire sur lequel je travaille d’arrache pied et dont le tournage à l’étranger a été fixé au mois de juin m’accapare bien plus que je ne le pensais et me contraint à faire des choix. Croyez le bien :  c’est un immense crève-coeur, surtout avec une 66e édition présidée par Spielberg. Il reste un petit espoir pour la semaine prochaine : peut-être parviendrai-je à dégager un peu de temps pour un saut de puce sur place et un mini compte rendu de quelques projections. Mais rien n’est moins sûr et quoi qu’il en soit, pour 2013, le Daily Mars ne pourra clairement pas assurer la couverture cannoise dont il aurait rêvé. Faites nous confiance :  ce n’est que partie remise et, en 2014, we’ll be back with a vengeance ! Pour nous faire un peu pardonner, notre camarade red chef’ séries, Dominique Montay, a fourni une idée de rubrique particulièrement lumineuse :  une rétro intitulée Un jour, une palme, qui reviendra chaque jour pendant le festival sur certains sacres cannois passés qui ont particulièrement marqué la rédaction. A tout seigneur tout honneur et c’est Dominique qui ouvre les hostilités avec Sailor et Lula, palme d’or 1990. En attendant une vraie couverture l’an prochain et toutes nos excuses, à vous comme à l’organisation du festival qui nous avait fait confiance, pour ce contretemps résultat d’un mauvais concours de circonstances !

John Plissken

 

 

SAILOR !

LULA !

« don’t you step on my blue suede shoes, huh-huh-han »

La première collaboration entre le romancier Barry Gifford et le réalisateur David Lynch s’est soldé par un succès assez remarquable. Sailor et Lula remporte la palme d’or à Cannes en 1990, dans une ambiance d’applaudissements mêlés de sifflements.

 

Maniéré, grandiloquent, théâtral, parfois grotesque, le film ne se refuse rien. Tout est matière à l’exagération pour David Lynch. Le réalisateur ne recule devant rien, et même si certaines scènes semblent ridicules, on peut saluer sa volonté de ne jamais se contredire, ne jamais normer son film.

Donc Sailor est amoureux de Lula. Il vient de passer plusieurs années de prison pour avoir battu à un type à mort. Aujourd’hui, il revient, et Lula l’attend. La mère de Lula, marâtre possessive, qui n’a pas encaissé que Sailor se refuse à elle, veut la mort du jeune gominé. Et pour ça elle est prête à tout, même à pactiser avec des sombres ordures et risquer, ainsi, la vie de sa fille.

Le fond de commerce de Lynch, on le connaît bien, c’est ajouter un zeste de perversité baroque à l’univers Hitchcockien. Il partage avec l’anglais l’amour des beautés froides et des films noirs. Mais à la différence d’Alfred qui ponctuait ses films de très nombreuses allusions sexuelles, Lynch s’affiche plus clairement. Il expose les perversions de ses personnages et met en scène leur sexualité. Mais toujours de façon graphique.

Pareil avec la violence. David Lynch n’en a pas peur, mais ne la banalise pas pour autant. Lorsqu’elle surgit, elle marque, reste gravée. Qu’il s’agisse de la scène mythique qui consacrera Willem Dafoe au panthéon des sales gueules au destin mémorable, ou de celle mettant en scène Sherilyn Fenn en victime d’un accident de la route, sur le point de mourir.

Dentiste. C’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit.

Chaque personnage a une spécificité visuelle marquée : Sailor est un sosie d’Elvis Presley et passe son temps à le citer (et ce même s’il adore la musique métal). Lula est une jeune femme qui affiche constamment sa sexualité. Sa mère porte son désespoir et sa folie sur son visage, marquée par un maquillage outrancier. Perdita Durango affiche une perruque blond platine qui tranche avec son physique latin…

Visuellement, le film est sur une corde tendue, à deux doigts d’en faire trop. Mais la cohérence globale fait qu’une fois qu’on a admit l’univers dans lequel on se trouve, rien ne choque plus. Même pas l’irruption d’une fée devant un Sailor dont le visage tuméfié ressemble à une patate germée.

Dans le même esprit, tout le monde en fait des caisses. Laura Dern minaude, grimace comme une actrice porno à chaque fois que Sailor prononce un mot ; Nic Cage semble avoir calqué son jeu sur un veau… et malgré tout ça, malgré le grotesque, malgré le surjeu, l’équilibre du film est incroyable.

Dans ce film, Lynch confirme ses qualités d’esthète (visuel et sonore), mais nous montre aussi des qualités de funambule. Avec Barry Gifford, dont l’univers ancré dans un Sud pervers, sale et poisseux, Lynch offrira la quasi invisible mini-série Hotel Room, et surtout le grandiose (ou nullissime, choisissez votre camp, moi c’est déjà fait) Lost Highway.

« Si-si, c’est ma vraie couleur. Ahem… »

Sailor et Lula, lui, connaîtra un vrai spin-off (si, comme à la télé), avec Perdita Durango d’Alex de la Iglèsia. Un film aux antipodes de l’univers Lynch. De la Iglesia, pour marquer sa différence, ne prendra pas la glamour Isabella Rosselini pour le rôle principal, mais Rosie Perez. Une façon de trancher et de mettre son film dans une ambiance plus cradingue que son prédécesseur.

Comme on le disait en début d’article, avec ce film, Cannes avait créé la polémique. Des journalistes, menés par Roger Ebert qui le détestait, on hué le film lors de son sacre. Un film qui divise toujours. Une palme d’or pour l’éternité.

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