Un jour, une palme : Taxi Driver (1976)

Un jour, une palme : Taxi Driver (1976)

Note de l'auteur

Peu de films peuvent s’enorgueillir de scènes aussi mythiques, célèbres, remakées, pastichées, parodiées jusqu’à la lie que celle du monologue allumé de Robert De Niro devant un miroir dans Taxi Driver. Cette inscription irrévocable du “are you talkin’ to me ?” de Travis Bickle dans les mémoires collectives et la pop culture a fait de cette séquence une autoroute surchargée par des cohortes entières de petits malins en mal d’inspiration. Une trivialisation qui ferait presque oublier l’immense malaise en germe dans ce pur moment de dérapage mental, la cristallisation de la dérive d’un solitaire livré à son délire morbide et fascisant depuis son retour de la guerre du Vietnam.

Travis Bickle, personnage hautement autobiographique créé par le scénariste Paul Schrader, alors en plein dans ses années dope comme Scorsese, est cet homme. Un alter ego plus proche que jamais du Schrader fauché, reclus, alcoolique, dépressif et suicidaire du début des années 70, lorsqu’il écrivit, selon la légende, le script de Taxi Driver en cinq jours, un flingue posé en permanence sur son bureau. Incarné par un De Niro aussi halluciné que son modèle, Bickle est un psychopathe qui, par une ironie finale que Scorsese reproduira sept ans plus tard dans le génial La Valse des pantins (starring De Niro itou), sera érigé en héros national par une opinion aveugle. Magnifiquement photographié par Michael Chapman, le chef op’ de La Dernière Corvée, Taxi Driver est à mes yeux le meilleur film de Scorsese avec Les Affranchis. En tout cas son oeuvre la plus excitante et formellement aboutie. Une plongée fascinante dans les entrailles d’une ville malade, au coté d’un chauffeur de taxi encore plus malade, insomniaque, perdu, dont la voix off nous donne accès au journal quotidien de ses pensées les plus malsaines.

Ode à la Nouvelle Vague (Godard et Raoul Coutard étaient une source d’inspiration décisive pour Scorsese et Chapman sur le tournage), Taxi Driver suinte le borderline par tous les ports de ses bobines. A travers les errances de Bickle, pour lequel De Niro a lui-même singé Schrader au point de déambuler avec les propres fringues du scénariste devant la caméra, percent les démons des auteurs de ce film brassant la culpabilité, l’obsession de rédemption, les pensées suicidaires, une libido détraquée… Et une fascination nourrie pour la violence explicite, via cet incroyable bain de sang salvateur et outrancier, à peine tamisé par le filtre ocre placé devant l’objectif par Scorsese pour éviter à Taxi Driver une classification X.

Beau succès à sa sortie, encensé par une partie de la critique malgré sa haute teneur en soufre, Taxi Driver ensorcela la Croisette, qui consacra définitivement Scorsese et Schrader comme figures majeures du cinéma américain, en cette triomphante décennie 70. Accessoirement, le film révéla la petite Jodie Foster, 12 ans au moment du tournage, inoubliable enfant prostituée sauvée du trottoir par un Bickle en manque de mission… Et toujours à la merci d’un coup de folie meurtrière, comme en témoigne ce génial plan final suggérant la persistance d’un fond démentiel chez notre chauffeur de taxi désormais célébré dans les manchettes. Mêlant la crasse des bas-fonds new yorkais à l’élégance de la musique de Bernard Hermann, le compositeur fétiche d’Hitchcock (qui signait là sa dernière B.O), Taxi Driver est toujours, 37 ans plus tard, ce sublime objet envoûtant et électrisant, dangereux bouillon de névroses si palpables qu’elles en deviennent presque communicatives.

 

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