Under the Silver Lake : le lac des signes

Under the Silver Lake : le lac des signes

Note de l'auteur

Sam, un trentenaire paumé, légèrement pervers et enfermé dans sa piaule à longueur de journée, tombe sur sa nouvelle voisine Sarah, demoiselle au charme certain. Après avoir roucoulé le soir même, Sam retourne la voir le lendemain. Manque de pot, l’appartement de la jeune femme a été complètement vidé, et Sarah a disparu, sans laisser de traces. Débute alors une enquête en plein Los Angeles, se baladant au milieu de soirées étranges et de personnages bariolés, cherchant des signes partout autour de lui qui le conduisent sur une multitude de vraies/fausses pistes.

Difficile de parler d’un film comme Under the Silver Lake. David Robert Mitchell, troisième long métrage, et déjà un talent certain pour ne jamais faire de films conventionnels. Une particularité sacrément rare de nos jours. Après la reconnaissance mondiale sur son excellent It Follows, film d’horreur latent aux échos Carpenteriens, Under the Silver Lake lorgne plutôt vers le néo-noir, ce genre de film sombre menant le héros aux quatre coins de la ville pour résoudre un mystère. Un genre éculé, qui réapparaît par endroits dans le cinéma contemporain, comme Chinatown chez Polanski ou plus récemment Inherent Vice de Paul Thomas Anderson. Tous ces films ont un point commun, une manière de basculer le spectateur dans une vision labyrinthique et hallucinée d’une ville qu’il croit connaître. Ici, Los Angeles revêt une parure étrange, où les échos du Hollywood des années 50 ou 60 surgissent sur certains plans à la lumière travaillée, comme un fantasme oublié tentant de se greffer aux actrices d’aujourd’hui. L’enquête respecte à la lettre les codes du genre, englobée dans une structure classique : Sam se promène de lieu en lieu, retrouvant de vieux amis, se baladant dans des fêtes éternelles au milieu d’une ville bloquée dans un amusement perpétuel. Jamais on ne travaille, sauf si c’est pour s’adonner au divertissement et au plaisir. Under the Silver Lake se transforme en un road-trip visuel et fantasmée aux relents de David Lynch. Et c’est là que le film perdra ou non son spectateur.

Car Under the Silver Lake, après avoir longuement posé les bases de son « intrigue » (les guillemets sont importants), multiplie les faux-semblants et les illusions, aussi bien dans son histoire que dans sa façon de la raconter. Le fil rouge de cette enquête n’est finalement pas bien important, simple prétexte pour le héros de se perdre dans Los Angeles. Mais continuellement, Mitchell embrouille son spectateur en dévoilant des indices, des sous-intrigues, qui pour la plupart n’aboutiront nulle part. Difficile d’en dire plus, mais on se rend vite compte que tout l’intérêt du film est de se laisser porter par ce qui se passe à l’écran. Mais à trop vouloir brouiller les pistes, le spectateur n’a plus grand-chose pour se raccrocher. On y voit des personnages fantasques, allumés, qui semblent n’avoir aucune conscience de la réalité, perdant le courageux qui tentera de suivre des maigres enjeux pas follement intéressants.

C’est d’autant plus frustrant que le film est plastiquement superbe, mélangeant avec brio un Los Angeles magnifique et irréel, sous ce soleil couchant sublimant les immeubles d’une belle couleur orangée tandis qu’Andrew Garfield remonte la rue, l’air aussi hagard et perdu qu’au début du film. Un acteur fantastique d’ailleurs, qui porte absolument tout le film et parvient même à instaurer une sorte de torpeur étrange sur son personnage, sacrément dérangeant par moments. Certes, l’intérêt du film passe par cet état de contemplation, cette douce rêverie portée par un Disasterpeace qui installe des nappes musicales parfois trop présentes. On discerne un discours un brin pessimiste sur la capacité de cette génération à se gaver de divertissements, quitte à ne plus sortir de son délire, mais le film ne parvient jamais à concrétiser ces propos, à cause d’un scénario qui part dans tous les sens sans raccrocher les wagons dans la tête du spectateur. Agaçant et fascinant à la fois.

Under the Silver Lake n’est absolument pas ce que la bande-annonce peut laisser penser, donnant la sensation d’un métrage basé sur un jeu de pistes caché au sein de la pop culture. Un regard très triste quand on repense au film, qui parvient à sacraliser enfin ce qu’il veut raconter lors d’une magnifique scène incluant un merveilleux medley au piano, avant de retomber dans des enjeux dont le spectateur se contrefout un peu, préférant continuer son délire visuel. C’est peut-être ça, finalement, Under the Silver Lake : une plongée pleine de paillettes dans toutes les strates de la pop culture, aussi bien dans ses références pop illusoires (Kurt Cobain n’est jamais bien loin) que dans sa proposition narrative qui ne conduit nulle part, le miroir déformée d’un Ready Player One qui ne parvient jamais à se recentrer sur son propos quitte à paumer tout le monde. C’est un cinéma radical, sacrément bienvenu, mais tellement foutraque et personnel qu’il en laissera la moitié sur le bas-côté.

Under the Silver Lake
Réalisé par David Robert Mitchell
Avec Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace
Sortie le 8 août 2018

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