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Une espionne sur la scène internationale (The Little Drummer Girl / AMC / BBC / Canal Plus)

Une espionne sur la scène internationale (The Little Drummer Girl / AMC / BBC / Canal Plus)

Note de l'auteur

Après The Night Manager en 2016, la BBC (et avec elle, la chaîne américaine AMC) est retournée puiser dans l’immense et très dense bibliographie du maître britannique de l’espionnage, John Le Carré en adaptant cette fois-ci un roman publié en 1983, The Little Drummer Girl (La Petite Fille au tambour).

Portée par un casting de haut vol (Alexander Skarsgard qui prend la suite de Tom Hiddleston dans le rôle de l’espion mystérieux, Michael Shannon et surtout la jeune actrice britannique Florence Pugh, éblouissante, mais j’y reviendrai) et délicieusement filmée par le réalisateur coréen Park Chan-wook (Oldboy, The Handmaiden), The Little Drummer Girl raconte la traque par une unité du Mossad (les services secrets israéliens) d’une cellule terroriste palestinienne perpétrant des attentats contre des ressortissants ou des intérêts israéliens dans l’Europe des années 70-80. Mais là où The Night Manager posait d’emblée les enjeux, gentils et méchants étant immédiatement identifiés, The Little Drummer Girl nous offre une œuvre bien plus complexe, dans son scénario comme dans sa mise en scène.

Le personnage principal de l’histoire est Charlie, interprétée par Florence Pugh. Outre Tessa dans La Constance du jardinier, Charlie est la seule héroïne féminine de la production de John Le Carré. Peut-être est-ce même son personnage favori tant ses héros masculins doivent se partager qualités et défauts alors que Charlie est un des personnages les plus complexes de l’œuvre du maître. Charlie est une actrice talentueuse, vivotant dans une troupe de théâtre quelque peu minable. Jeune femme de vingt-deux ans, elle se pique de politique et se veut révolutionnaire, autant par mode que par conviction. Dès les premières minutes du premier épisode, elle et ses amis sont invités à jouer en Grèce par un bienfaiteur anonyme. Sur les plages presque vides, ils ne tardent pas à remarquer un homme dont la beauté n’a d’égal que le mystère qu’il dégage. Très vite se crée, entre lui et Charlie, une forme de proximité, mélange de séduction et d’appréhension. L’homme parvient à séparer Charlie de son groupe et à l’emmener rejoindre sa propre équipe.

Car cet homme s’appelle Gadi Becker (interprété par Alexander Skarsgard), est agent du Mossad et membre d’une petite équipe poursuivant depuis des mois la cellule terroriste ciblant les Israéliens d’Europe. La cellule terroriste est dirigée par un certain Khalil, qui reste tapis dans l’ombre, et les opérations de terrain sont menées par son frère Salim (ou Michel), jeune révolutionnaire palestinien, héraut de l’alter-mondialisme et du non-alignement, dont Charlie a déjà croisé le chemin. L’équipe du Mossad est, elle, dirigée par Martin Kurz (ou Marty – Michael Shannon) qui propose alors à Charlie le rôle de sa vie : jouer la maîtresse de Salim, afin de pouvoir s’infiltrer au sein de l’organisation terroriste et accéder à Khalil.

Pour jouer ce rôle, elle devra tout apprendre de la vie de Salim, de ses habitudes, de ses opinions politiques, mais aussi de « son » histoire d’amour avec lui, jusqu’au moindre détail de son corps. Pour cet apprentissage un peu particulier, Gadi prendra la place de Salim pour faire vivre à Charlie des événements qui n’ont jamais eu lieu, pour lui faire dire et entendre des mots qu’ils n’ont jamais prononcés, pour lui faire porter des cadeaux qu’elle n’a jamais reçus. La relation entre Charlie et le jeune terroriste doit paraître aussi réelle que possible. Et pour que Charlie – mais aussi le spectateur – s’immerge dans cette « fiction » pour reprendre le mot de Kurtz, Gadi va même jusqu’à porter les vêtements de son alter-ego dans un jeu de double particulièrement subtile et dérangeant. Tout cela est aussi rendu possible par l’arrestation – et le meurtre – rapide de Salim, qui n’est bientôt plus qu’un souvenir, ou plutôt qu’une multiplicité de souvenirs, les factices remplaçant très vite les vrais.

Même si l’intrigue peut sembler – être – par moment assez complexe, elle tient à la fois par la qualité des acteurs mais aussi par les partis pris du réalisateur. Mais commençons par les comédiens. Alors qu’on cherche tant et plus celui qui pourrait remplacer Daniel Craig dans le rôle de James Bond, Alexander Skarsgard interprète parfaitement – quoique de manière légèrement monolithique – l’espion efficace, mutique et mystérieux, celui qui dans tant d’autres fictions serait le héros mais qui ici laisse la place à la fois à Michael Shannon et à Florence Pugh. Il n’est pas nécessaire de rappeler l’immense talent de Shannon, pourtant, sa performance dans la série doit être soulignée. Derrière d’immenses lunettes et une improbable moustache, Kurtz est un véritable Monsieur Tout le monde, pourtant, il est sans doute le personnage le plus retors, le marionnettiste en chef, celui chez qui les sentiments ont le moins de place et pour qui la mission, et par conséquent la sécurité du peuple juif, doit passer avant tout.

Mais la véritable héroïne de l’histoire est bien Charlie, un rôle complexe et tellement méta, une actrice qui joue une actrice qui doit se servir de son talent d’actrice pour infiltrer une cellule terroriste, il faut donc une double dose de talent – celui de la véritable actrice et celui de son personnage – pour s’attaquer à Charlie. Un rôle qui ne peut donc être offert à n’importe qui, et qui révèle le talent éblouissant de la jeune Florence Pugh. Aussi jeune que l’est son personnage, Pugh, présente dans les trois quarts des plans, casse complètement l’archétype du personnage féminin classique de roman d’espionnage. Plus que la simple sensualité des « James Bond Girl », dont le nom même est défini par rapport au héros masculin, Charlie apporte un humour bienvenu et un magnétisme incroyable à la série. Elle accompagne le spectateur dans la compréhension des enjeux et de l’intrigue pendant les premiers épisodes pour ensuite prendre une dimension assez inattendue, celle d’une combattante dont on ne sait finalement plus où vont les convictions tant le mensonge est sa passion, alors que pour tous les autres personnages il est le métier ou le moyen de survie. Charlie n’est pas une potiche, mais elle n’est pas non plus Wonder Woman, elle est une femme intelligente, dotée d’une grande mémoire et d’un fort caractère, mais également une menteuse et un être perclus de doutes, un personnage complexe donc, dont Florence Pugh parvient à rendre toutes les facettes.

L’autre point fort de cette mini-série est l’esthétique développée par Park Chan-wook. L’association du réalisateur coréen et du récit de John Le Carré pouvait sembler étrange lorsque le projet fut annoncé. Pourtant, Park a révélé être un grand lecteur des romans de l’auteur britannique et avait envie de longue date de s’atteler à l’adaptation d’un de ses textes. Délaissant à la fois la violence qui pouvait caractériser certains de ses précédents films et l’atmosphère sombre et terne souvent associée aux récits d’espionnage, Park Chan-wook nous offre une œuvre d’une grande beauté et d’une profonde complexité visuelle. Me restent particulièrement en mémoire les robes portées par Charlie dans les trois premiers épisodes, une jaune, une bleue, et une verte. Le réalisateur explique ce choix des couleurs par la nécessité pour ces personnages d’être vus. Les personnages sont des espions, mais des espions qui jouent un rôle, qui prennent place dans « la fiction », sur la scène du théâtre du réel et qui, par leurs « costumes », doivent être vus de tous et particulièrement repérés par leurs cibles.

Mais outre le jeu sur la polychromie typique des années 70-80, il faut également citer le travail de l’ombre et de la lumière et l’utilisation complexe du clair-obscur, avec notamment cette scène déjà mythique devant l’Acropole, où l’ombre de Charlie danse sur les ruines antiques, ou encore la variété des plans utilisés, avec comme point d’orgue un jeu de champ contre-champ entre Charlie et Khalil dans le dernier épisode. La réalisation permet, même lorsqu’il y a quelques – rares – moments plus faibles, de ne jamais s’ennuyer devant l’image qui nous est présentée, et cela n’est pas forcément courant dans la production télévisuelle actuelle. Et là encore, le discours est très méta puisque Park Chan-wook a souvent dit s’être identifié à Kurtz, « the producer, writer, and director of our little show » pour reprendre les mots du cerveau du Mossad.

Pour conclure ce bilan, il faut signaler également que, malgré un sujet qui pourrait vite se révéler délicat, à savoir le conflit israélo-palestinien, cette adaptation télévisuelle, comme le roman de John Le Carré, ne tombe pas dans le manichéisme (possible d’un côté comme de l’autre d’ailleurs). Elle met face à face les opposants, leur donne la parole lorsque Charlie les rencontre et les côtoie, et il faut avouer que ni les uns ni les autres ne sortent véritablement grandis de cette lutte. Seule Charlie, prise au milieu de cette double toile d’araignée, poursuit son chemin, souffre de ses doutes et reste jusqu’au bout des six épisodes un parfait vaisseau pour le spectateur. Peut-être parce qu’elle n’est pas une espionne, mais simplement « une actrice ».

THE LITTLE DRUMMER GIRL (AMC/BBC) minisérie en 6 épisodes.
Disponible sur myCANAL et en mars sur CANAL+.
Minisérie écrite par Claire Wilson et Michael Lesslie.
D’après un roman de John Le Carré.
Épisodes réalisés par Park Chan-wook.
Avec Florence Pugh, Alexander Skarsgård, Michael Shannon, Michael Moshonov, Simona Brown, Clare Holman, Daniel Litman, Charles Dance, Alexander Beyer, Max Irons, Katharina Schüttler, Charif Ghattas et Lubna Azabal.
Musique originale de Jo Yeong-wook.

Visuels : The Little Drummer Girl © Jonathan Olley/Ink Factory/AMC/BBC

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