Une évasion cousue main (Escape at Dannemora / Showtime / Canal Plus)

Une évasion cousue main (Escape at Dannemora / Showtime / Canal Plus)

Note de l'auteur

Le sujet carcéral n’est pas un genre foncièrement original. Mais cette ― trop sage ― Escape at Dannemora exerce une belle fascination.

En 2015, le gouverneur de l’état de New York (Andrew M. Cuomo, interprété ici par le toujours impeccable Michael Imperioli) se déplace à l’extrémité de sa circonscription pour constater que deux prisonniers se sont fait la malle d’une véritable institution : la prison du comté de Clinton à Dannemora, restée hermétique depuis son ouverture, en 1865 tout de même ! Les deux fuyards sont des condamnés à perpétuité (pour meurtre) qui avaient minutieusement préparé leur coup, avec l’aide d’une employée de la maison d’arrêt.

De tout évidence, il y avait là matière à dresser une belle reconstitution, d’autant plus que la teneur médiatique prise par l’événement obligea les forces de l’ordre à communiquer moult détails renseignant le modus operandi de la fuite. Brett Johnson (Ray Donovan, Mad Men) et Michael Tolkin (Ray Donovan, The Player) ne se sont donc pas fait prier pour se charger de collecter tout cela dans le but d’en retranscrire les moindres soubresauts.

Richard Matt et David Sweat sont deux prisonniers très différents. Le premier est très volubile et sociable alors que le deuxième est reclus et arrogant. Les deux hommes sympathisent pourtant autour de leur amour commun pour le dessin et la peinture. Ils partagent également le même travail puisqu’ils participent à l’atelier de couture du pénitencier. Un poste qui leur permet d’être dans les petits papiers de la responsable, Joyce “Tilly” Mitchell, laquelle n’hésite pas à leur fournir en douce un bien étrange équipement…

C’est un peu la pièce maîtresse de toute série (ou minisérie en l’occurrence) dite “de prestige” actuellement. Plus qu’un récit aguicheur, il faut surtout s’enorgueillir d’afficher un/une ou plusieurs acteurs/actrices de renom. Et pour cela, Dannemora a bien fait les choses puisqu’elle s’en offre trois ! Patricia Arquette, Benicio del Toro et Paul Dano forment un trident alléchant sur le papier et quelques minutes à peine suffisent pour comprendre que ces trois là ne sont pas venus pour amuser la galerie. Dano (Sweat) et Del Toro (Matt) creusent bien (c’est le cas de le dire) leur personnage et forment immédiatement une paire très complémentaire. Mais c’est surtout Arquette (Tilly) qui marque les esprits avec une performance monumentale qui va d’un accoutrement de ménagère passablement abîmée en passant par un accent qui rappelle les plus belles heures de Fargo jusqu’aux envolées d’une nervosité à fleur de peau. Impressionnant ! Vous savez désormais sur qui miser pour les statuettes.

Tout ce beau monde est mis en images par Ben Stiller, dans le rôle ici du metteur en scène (et accessoirement producteur). Oui, le comique bien connu se recycle ici dans un registre sérieux en s’investissant pleinement puisqu’il signe l’intégralité des épisodes. On pourrait alors imaginer que Stiller va s’emparer du matériau pour le tordre avec une dose de comédie. Il n’en est rien. Son traitement de l’évasion est résolument dramatique et son regard parfaitement ancré dans le réel.
Bien que les faits se déroulent en 2015, il s’autorise une certaine forme de nostalgie. les plans larges évoquent le cinéma des années 70 et les accompagnements musicaux datant de la même période viennent appuyer ce caractère vintage. Il s’en dégage une belle ambiance, notamment grâce aux extérieurs tournés en partie à Dannemora. Il y a notamment cette cour escarpée (une reconstitution de l’authentique jardin nord de la prison) qui véhicule une imagerie immédiatement iconique. Pour le reste, Stiller se complaît un peu à droite et à gauche. Les gros plans sur ses personnages sont parfois trop appuyés. Et, avouons le sans détour, il a bien du mal à meubler sur un récit qui aurait pu se raconter en deux ou trois épisodes de moins.

Mais ce n’est pas le principal reproche que l’on peut faire aux auteurs. Dans un podcast (très promotionnel) qui les reçoit pour présenter leur travail, Johnson et Tolkin expliquent qu’ils ont bien fait leurs devoirs en évitant de tomber dans le piège du prisonnier victimisé. Ils rappellent que les deux fuyards sont avant tout des criminels et que la débauche de moyens pour les neutraliser ne doit pas les placer dans une situation à la David et Goliath. Cette attitude explique sûrement en partie leur soin à développer le personnage de Tilly (Arquette) et ils peuvent s’en réjouir au vu de la performance de l’actrice.
Se faisant, ils en oublient pourtant l’éléphant dans la cellule ! L’histoire de Tilly, c’est aussi celui d’une employée de prison au plus bas de la chaîne sociale. L’histoire de Dannemora, c’est aussi celui de cette prison vétuste. Il y a là un formidable propos politique à défendre mais le duo d’auteurs néglige complètement ces aspects.

C’est aussi en cela que Showtime a bien du mal à exister dans le contexte actuel. Assembler des personnes compétentes ne suffit pas. Il faut imposer des vraies positions d’auteurs. Il ne fait nul doute qu’une Escape at Dannemora aurait défendu des enjeux moins tièdes du côté de chez FX par exemple. C’est d’autant plus frustrant lorsque le sujet est remarquable et que l’interprétation s’avère fabuleuse.

ESCAPE AT DANNEMORA (Showtime) minisérie en 8 épisodes
Diffusés sur CANAL+SÉRIES à partir du 20 novembre, les mardis à 22h20 (1 épisode/soirée), et sera disponible dès la veille sur CANAL+ À LA DEMANDE/myCANAL.
Minisérie créée et écrite par Brett Johnson et Michael Tolkin.
Minisérie réalisée par Ben Stiller.
Avec Patricia Arquette, Benicio del Toro, Paul Dano, Bonnie Hunt, Michael Imperioli, Eric Lange, David Morse et Jeremy Bobb.
Musique originale de Ed Shearmur.

Visuels : Escape at Dannemora / Christopher Saunders © Showtime 2017.

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