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Une pluie sans fin : « Le public chinois a peut-être été rebuté par la noirceur de mon film »

Une pluie sans fin : « Le public chinois a peut-être été rebuté par la noirceur de mon film »

Note de l'auteur

C’est, avec The Guilty, le polar de l’été, l’histoire de la traque insensée d’un serial killer par un gardien d’usine. Premier film du virtuose Dong Yue, ce thriller chinois inondé d’une pluie incessante est une merveille formelle. Film noir usiné comme un cocktail Molotov, c’est également une œuvre hypnotique qui brouille les perceptions et un film politique stupéfiant (l’action se situe en 1997, quelques semaines avant la rétrocession de Hong Kong et la disparition programmée du prolétariat). Pour vous convaincre d’aller voir Une pluie sans fin par ces temps de canicule, voici un entretien avec son auteur-réalisateur, un cinéaste de 42 ans dont on n’a pas fini d’entendre parler.

 

 

Daily Mars : En découvrant votre film, j’étais persuadé que vous aviez été chef opérateur.

Dong Yue : Vous avez vu juste. Entre 2003 et 2006, j’ai fait mes études au département photo de l’Académie de cinéma de Pékin. Une fois diplômé, j’ai travaillé pendant quatre ans sur des tournages. En 2010, j’ai commencé à me poser des questions sur mon avenir car mon métier de chef op ne me satisfaisait plus totalement. J’ai commencé à chercher des histoires et j’ai voulu devenir réalisateur. Pour un apprenti cinéaste comme moi, c’était difficile de recevoir des scénarios. Il m’a donc fallu écrire mon propre scénario.

 

Parlez-nous de votre passé et de vos expériences avant ce premier long métrage, Une pluie sans fin ?

D. Y. : Dans les années 80, j’étais en primaire. J’ai le souvenir d’une Chine très homogène. Dans toutes les villes, petites ou grandes, les modes de vie se ressemblaient. Mon père est un metteur en scène de l’opéra de Pékin. Dès mon enfance, j’ai été familiarisé avec les arts de la scène. Ma mère est une grande cinéphile qui m’emmenait souvent au cinéma. Enfant, à l’école primaire, j’ai été très impressionné par deux films : Sorgho rouge de Zhang Yimou et Le Dernier Empereur, de Bernardo Bertolucci.

 

Deux films avec une image exceptionnelle, celle du Dernier Empereur a été ciselée par Vittorio Storaro.

D. Y. : Le point commun de ces films, c’est la force plastique, la beauté de l’image. Enfant, j’ai été séduit, touché, par cette force formelle. Et l’originalité des films. Ces deux films montraient un univers à la fois familier et étrange.

 

Pour Une pluie sans fin, vous n’avez pas été tenté de signer la lumière vous-même ?

D. Y. : J’avais peur de ne pas avoir suffisamment d’énergie, de temps, je voulais vraiment me concentrer sur la mise en scène, la direction des acteurs… La préparation en tant que chef op demande beaucoup de temps, et sur le plateau, c’est très long. Je voulais des images désaturées, j’ai donc beaucoup travaillé en amont avec le directeur de la photo. Et à l’étalonnage pour continuer à aller dans cette direction. Dans le film, je raconte le destin collectif d’une génération. À l’époque, la Chine était sans couleur, aussi bien les rues que les vêtements. L’action du film se déroule il y a 20 ans, les couleurs pour moi sont donc passées… D’où mon choix des couleurs désaturées.

 

Pourquoi avoir situé votre film en 1997, date de la rétrocession de Hong Kong à la Chine ?

D. Y. : 1997 est une date très importante dans l’histoire contemporaine de la Chine. Il y a bien sûr la rétrocession de Hong Kong, mais également la dénationalisation des industries. Les années 90 se sont terminées en 1997. C’est un point de non retour, le moment d’un grand bouleversement. Des barrières entre les classes sociales se sont érigées avec force. Après 1997, la société chinoise change d’époque : les grandes entreprises d’État ont subi des réformes économiques et plusieurs usines d’État, dont la productivité était faible, ont été fermées. De nombreux ouvriers qui pensaient que leur outil de travail leur appartenait ont dû quitter ces usines étatiques où ils avaient travaillé toute leur vie. Il leur a fallu accepter l’idée qu’ils étaient dès lors abandonnés par la société et par l’époque. De nombreux destins ont été bouleversés. Les classes populaires se sont appauvries et les classes supérieures se sont enrichies.

 

Ce que vous montrez dans le film, c’est un pays sans couleur, mais surtout un univers qui n’avance plus. Les trains tombent en panne, comme les motos et bien sûr le bus de la fin, un plan éminemment symbolique.

 (Silence, donc je relance).

 

Vous dépeignez un pays mort, au point mort. On peut faire voir cela en 2018 en Chine, sans avoir des problèmes avec la censure ?

D. Y. : Aujourd’hui, le créateur chinois, s’il est sincère dans ses propos, trouvera des personnes bienveillantes pour la diffusion de son œuvre. Il faut seulement trouver de stratégies de narration, rester subtil.

 

Comme dans Se7en, il ne cesse de pleuvoir tout au long du film…

D. Y. : Les gens qui vivent sous la pluie n’ont pas l’occasion de ressentir la chaleur du soleil. Cette atmosphère humide et pluvieuse pèse négativement sur leur moral et s’avère propice aux crimes et aux actes malveillants. Ce climat correspond également à mon impression des transformations sociales et économiques qui se sont produites en Chine à l’époque. Les gens n’arrivaient pas à apaiser leurs angoisses, ils n’avaient pas d’espoir, et ils devaient donc se contenter de réprimer leurs émotions et d’accepter leur sort. Malheureusement, le tournage a commencé juste après la saison des pluies, il a donc fallu user d’artifices…

 

Il y a deux influences majeures dans le film : le film coréen Memories of Murder et Se7en avec la lumière de Darius Khondji.

D. Y. : Tout à fait ! Et j’ai recommandé à toute mon équipe de revoir ces deux films merveilleux avant de commencer le tournage. Il y a des similitudes formelles et thématiques avec Memories of Murder et Se7en, mais aussi le film coréen Peppermint Candy. Il y a bien d’autres références, je ne suis pas gêné. Mais tout n’est pas conscient. Il y a une scène vers la fin quand le héros revient dans la salle polyvalente de l’usine. Eh bien, je me suis aperçu quand j’ai découvert mon film sur grand écran qu’il y a une scène similaire dans Le Dernier Empereur !

 

Le public chinois est-il friand de films de serial killer ?

D. Y. : Depuis quelques années, il y a une vague de films à suspens. Mais mon film est sorti en même temps que le blockbuster Thor : Ragnarok, des comédies fantastiques hongkongaises, et le box office a été décevant. Le public chinois a peut-être été rebuté par la noirceur de mon film. Le spectateur chinois cherche avant tout à se divertir, avec des œuvres limpides, relaxantes. Tout le contraire d’Une pluie sans fin (il se marre). Sur le net, les internautes se plaignaient que le film avait foutu leur soirée en l’air ! (rires)

 

La magnifique affiche française de votre film montre un homme de face et, alors que la foule va de l’autre côté, un homme à contre-courant.

D. Y. : J’adore cette affiche. Le graphiste a saisi l’essence même de mon film, le rapport entre l’individu et le groupe. J’ai fait circuler cette affiche sur les réseaux sociaux chinois et j’ai eu beaucoup de like. Il y a deux ans, j’étais venu à Paris et j’avais vu l’affiche du Jia Zhang-ke, A Touch of Sin sur les colonnes Morris. Je trouvais formidable qu’un film chinois soit exposé de cette façon dans ce pays qui est le berceau du cinéma. Et je vis la même aventure deux ans plus tard, j’ai l’impression d’être dans un rêve.

 

Vous allez continuer dans cette direction : noire et désespérée ?

D. Y. : En tout cas, il faut que je sois passionné par le sujet. Et je ne suis pas sûr d’être intéressé par une comédie…

 

Une pluie sans fin
Réalisé par Dong Yue
Avec Duhan Yihong, Jiang Yiyang, Du Yuan
En salles le 25 juillet 2018

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