Utopia, une série pas comme les autres (Bilan de la saison 1)

Utopia, une série pas comme les autres (Bilan de la saison 1)

Note de l'auteur

The Color Yellow

La diffusion d’Utopia vient de s’achever sur Canal+ Séries, un bon moment pour revenir sur une surprise de la saison dernière. Utopia, c’est l’histoire de 5 personnages en fuite dans l’Angleterre. Pourquoi en fuite ? Parce qu’ils possèdent le second volume d’une œuvre graphique prophétique, sorte de Da Vinci Code en dessins, qui renferme des secrets que des gens puissants et prêts à tout veulent récupérer.

Hypnotique. Envoûtant. Pas commun, définitivement. Utopia est une œuvre qui tient de l’expérimental pur, surtout dans sa forme. Fait rare pour être souligné, Utopia est une série de réalisateur. Une vraie. Si l’histoire a été conçue par un scénariste, Dennis Kelly, c’est bien Marc Munden qui se l’est appropriée pour la modeler à son goût. Ses plus grandes qualités viennent de sa forme, presque jamais vue.

D’abord le choix du 2.35. D’habitude réservé au cinéma, ce format singularise considérablement l’ouvrage. Il situe d’entrée que non, ce qu’on va voir n’est pas quelque chose de commun. Les personnages semblent perdus dans ce scope trop large pour eux. Les décors (naturels et souvent vierges) de la campagne britannique donnent l’impression qu’ils sont seuls au monde.

Un cadre qui isole

La couleur: vive, éclatante (ne réglez pas votre téléviseur…). A mille lieux des us et coutumes et de la mode de la désaturation constante, qui nous envoie dans le bleuté, aux confins du gris. Ici on bouffe du rouge vif, du vert éclatant, et du jaune pétant. Le jaune du blouson de ce tueur au souffle encombré, de son sac qui forme un sourire dès qu’on le pose. Une couleur joyeuse ici détournée pour offrir un jaune omniprésent. Oppressant.

La musique. Oeuvre de Cristobal Tapia de Veer, musicien de Dance canadien, qui nous pond une musique sortie de merdes séchées et d’os, pour un résultat là encore hypnotisant. Trois composantes qui offrent un tout d’une cohérence artistique remarquable. Une claque visuelle. Tout simplement une belle série.

Olivier Woolford, époustouflant

Le casting est très bon. Munden arrive même à rendre le fadasse Curtis de Misfits (Nathan Stewart-Jarrett) touchant, attendrissant lors de ses interactions avec Becky (Alexandra Roach). Le jeune Grant (Olivier Woolford) est juste bluffant. Il bouffe l’écran, et il n’y a bien que Jessica Hyde (Fiona O’Shaughnessy) et son regard d’une autre planète, ou bien Arby (Neil Maskell) pour soutenir la comparaison.

Les vétérans James Fox et Stephen Rea encadrent cette bande de renégat avec talent, même si Rea aurait eu bien fait de calmer un peu le jeu, et éviter un cabotinage presque constant.

Difficile de s’attacher aux personnages dans le premier épisode. Malgré la chaleur des images, Utopia paraît très froide au premier abord. Plein d’intelligence, mais bourré d’un cynisme constant, très Danny Boyle, par moment. Il faut attendre les 3e, 4e épisodes pour se mettre à éprouver de l’empathie pour eux. Au moment où l’intrigue ralentit, elle permet de se focaliser sur l’humain. Bonne idée avant de clôturer la saison, et laisser les spectateurs à en demander plus.

La série peut être aussi dure. Voir insoutenable. La scène d’ouverture du premier épisode offre une violence froide et frontale. Plus tard, une scène de torture pourra vous faire tourner de l’œil (et des talons). L’ouverture du 3e épisode, qui montre un personnage faire un massacre (hors champ) dans une école, a beaucoup fait parler de lui. Entre autres à cause de la proximité de sa diffusion avec un massacre dans un lycée du Connecticut.

Lee, le tueur très rockabilly

Derrière sa violence très graphique se cache malgré tout un propos. Non pas sur le poids de la violence, mais sur la déshumanisation. Le personnage le plus violent est Arby, sorte de grand bébé de 100 kilos, gras, le souffle court et la démarche pataude. Il tue parce qu’on lui demande et ne ressent rien. Il a été élevé pour être ainsi. Il n’y prend pas de plaisir, il est juste incapable d’avoir de l’empathie. Son développement dans la saison le met face à des sentiments émergents. Il questionne sa condition, remet en cause ses supérieurs (à sa manière), et change. Nous touche. Malgré sa monstruosité.

De déshumanisation il est aussi question quand est abordé le thème central de la série, ce pourquoi tout le monde souffre. Quand on apprend pourquoi la bande-dessinée Utopia a de l’importance, quel est son secret, deux clans s’opposent. Ceux qui trouvent cela révoltant (réaction humaine), ceux qui adhèrent (pragmatisme froid, sans humanité).

La paranoïa est au centre des considérations. Celle, constante, des personnages en fuite, condamnés à effacer toute trace de leur passage. Celle au cœur du groupe, où chacun sera amené à craindre l’autre, à un moment du récit.

Utopia est un œuvre incroyable et surprenante, totalement inclassable, qui pourrait s’effondrer intégralement en saison 2 si la forme oublie définitivement le fond. Reste une saison 1 bluffante sur bien des aspects, qu’on vous conseille de voir, si ce n’est pas le cas.

UTOPIA, Saison 1 (Channel 4)

Créée et écrite par Dennis Kelly

Réalisée par Marc Munden, Wayne Che Yip et Alex Garcia Lopez

Avec : Fiona O’Shaughnessy (Jessica Hyde), Alexandra Roach (Becky), Nathan Stewart-Jarrett (Ian Johnson), Adeel Akhtar (Wilson Wilson), Oliver Woollford (Grant Leetham), Paul Higgins (Michael Dugdale), Neil Maskell (Arby), Paul Ready (Lee), Conrad Letts (Stephen Rea),

Pour les mélomanes

Depuis le lundi 7 octobre, la bande originale d’Utopia est en vente.
L’occasion d’écouter un petit extrait, provenant du Soundcloud de son compositeur, Cristobal Tapia de Veer.

Pour les fans

Retrouvez cette semaine notre interview exclusive de Marc Munden, rencontré lors du Festival Série Series à Fontainebleau.

Partager