Very Bad Trip :  Critique de A Field in England

Very Bad Trip : Critique de A Field in England

Note de l'auteur

Après seulement quatre longs métrages, le jeune réalisateur Ben Wheatley s’impose naturellement comme l’une des voix les plus originales du nouveau cinéma de genre anglais aux cotés de metteurs en scène de talent comme Peter Strickland (Berberian Sound Studio), Joe Cornish (Attack the Block), Gareth Evans (The Raid) ou Gareth Edwards (Monsters). Son univers radical, imprégné d’humour noir et traversé par des éclats de violence sans concession, frappe par son incroyable originalité, construisant déjà un joli canevas thématique dont beaucoup de metteurs en scène aimeraient pouvoir se targuer au bout de 20 ans de carrière. Avec A Field in England il démontre encore l’assurance de son approche et propose un film à petit budget à la fois humble, ambitieux et totalement barré. Certainement son film le moins accessible, peut-être son plus grand.

Au XVIIème siècle, l’Angleterre est ravagée par une guerre civile au cours de laquelle s’affrontent les soldats fidèles au Roi et les troupes de Cromwell. Dans ce contexte chaotique, un groupe de déserteurs est capturé par un puissant alchimiste les obligeant à chercher un trésor caché dans un champ où poussent des champignons hallucinogènes. Magie noire, substances psychédéliques et paranoïa se mélangent dans une descente aux enfers en forme de “bad trip” et le sang commence à couler.

Une chose est certaine, refusant d’être catalogué, Ben Wheatley aime se réinventer et chacun de ses films explore des territoires diamétralement opposés tout en présentant une cohérence imparable, aussi bien esthétiquement que thématiquement. La marque d’un véritable amoureux du cinéma traçant son chemin en imposant ses visions et construisant petit à petit une filmographie solide et variée.

Ainsi, après s’être intéressé à l’univers de la criminalité organisée en analysant la décomposition d’une cellule familiale mafieuse dans Down Terrace, nous avoir proposé un extraordinaire hybride entre thriller et film d’horreur avec Kill List, puis les pérégrinations tragi-comiques d’un couple de tueurs bien entamés avec Touristes (Sightseers), Ben Wheatley invente avec A Field in England un mix entre film de guerre d’époque et trip psychédélique horrifique. Un équivalent filmique pour la guerre civile anglaise de ce qu’était Apocalypse Now pour la guerre du Vietnam, toutes proportions gardées. Et le résultat est encore une fois un succès incontestable.

Malgré un budget rachitique et seulement 12 jours de tournage, A Field in England n’en est pas moins visuellement ahurissant. Présentant un sublime noir et blanc extrêmement texturé, magnifiquement photographié à l’aide de la caméra Red Epic par le directeur de la photographie Laurie Rose (le DP attitré de Wheatley depuis Down Terrace), le film est un festin plastique. Mêlant de lents travellings à une approche caméra portée intensifiant les scènes d’action, la mise en image du film est toujours parfaitement lisible et les plans méticuleusement composés. La paire Wheatley/Rose s’autorise même parfois de jolies fantaisies comme ces tableaux vivants, lorsque nos personnages se figent en prenant des poses faisant écho aux gravures sur bois de l’époque, ou encore un beau passage durant lequel un protagoniste chante face caméra en regardant directement l’objectif.

Ce film est une véritable leçon de créativité fauchée. Ne pouvant se permettre des folies techniques comme d’amples mouvements de grue ou des plan-séquences alambiqués, nos cinéastes se focalisent donc sur l’expérimentation minutieuse en utilisant différentes lentilles afin de varier les approches graphiques et ainsi proposer un rendu unique. Plans macroscopiques, très gros plans scrutant les visages tels des paysages, jeu constant sur les profondeurs de champ, observations attentionnées de l’environnement, tout ici est question de détails et le film affiche une volonté manifeste de tirer le maximum de son décor unique. Pas étonnant alors que Ben Wheatley cite fréquemment le chef-d’œuvre de 1964 Onibaba réalisé par le génial Kaneto Shindo comme inspiration majeure lors de la genèse de ce film. Au-delà de similitudes thématiques incontestables, et d’une approche visuelle voisine, les deux films partagent en effet ce souci d’exploiter à fond un seul lieu et d’en explorer les coins et recoins.

Mais au-delà de cette cinématographie remarquable, A Field in England est avant tout une expérience à part entière. Un délire halluciné et hallucinant suivant la quête chimérique d’un groupe de déserteurs menés à la baguette par le terrible O’Neil (Michael Smiley, menaçant et bluffant de charisme). Ce film fait partie de ces aventures dont l’objectif est moins important que le chemin parcouru pour y parvenir. Mais ne nous voilons pas la face, ce métrage est certainement le plus hermétique de la filmographie de Ben Wheatley et en laissera plus d’un sur le carreau. Si vous supportez difficilement qu’un cinéaste pose plus de questions qu’il n’offre de réponses, alors passez votre chemin, ce film n’est pas pour vous.

Courageux, visionnaire, expérimental, A Field in England n’est pas un film traditionnel accompagnant le spectateur du point A au point B, loin de là. Tout ici est vaporeux, brumeux, nimbé de mystère, tel un rêve psychédélique induit par une quelconque substance hallucinogène. Même si nos personnages, tous admirablement interprétés (mention spéciale à Reece Shearsmith, possédé), sont ancrés dans une certaine réalité et leurs comportements plausibles, certaines scènes surréalistes et hautement symboliques demanderont au spectateur de lâcher prise pour être appréciées à leur juste valeur. En ce sens, ce film est assez proche du mythique El Topo de Jodorowsky dans sa volonté de marier structure dramatique traditionnelle et considérations métaphysiques à la limite du mystique.

Une approche courageuse qui porte ici ses fruits et impose sans mal un univers original au charme indéniable. Expérience unique et rafraîchissante, A Field in England est l’exemple même de ce que peut accomplir un auteur avec peu de moyens mais beaucoup d’idées et un réel désir d’explorer des territoires inconnus. Un OVNI cinématographique brutal et sanglant, assez peu accessible, mais terriblement jouissif pour ceux qui sauront se perdre dans ces méandres hallucinés.

A Field in England de Ben Wheatley sera projeté durant la 19ème édition de L’Étrange Festival qui se déroulera du 5 au 15 septembre 2013 au Forum des Images à Paris.

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