Voyage à travers le cinéma français : TATAV SUPERSTAR

Voyage à travers le cinéma français : TATAV SUPERSTAR

Note de l'auteur

Cinéphile, animateur de ciné-club, critique, attaché de presse et enfin cinéaste, Bertrand Tavernier revient sur son parcours et ses films français préférés. Un exercice d’admiration pas toujours convaincant.

 

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C’est le paradoxe Tavernier, la preuve que l’on peut être à la fois le plus grand des cinéphiles et un piètre cinéaste. Bref, Dr Bertrand et Mister Tavernier. Je m’explique. Bertrand Tavernier est le king des amoureux du cinéma, un puits de science, un passeur qui va vous faire redécouvrir un chef-d’œuvre que vous pensiez connaître par cœur. Je me souviens l’avoir écouté plusieurs fois dans des salles obscures du VIe arrondissement, présentant avec des trémolos dans la voix des œuvres de Gregory La Cava, Richard Fleischer ou Fritz Lang. Son savoir est encyclopédique – il est capable de citer le nom du beau-frère du perchman d’un polar oublié de 1937 – et son goût très sûr. De plus, il a écrit deux livres, immenses, sur le cinéma américain. Un homme pareil, c’est simplement un ami.

 

Côté réalisation, c’est une autre paire de manche. Tavernier n’est pas manchot et il a signé quelques œuvres fortes comme L. 627, Le Juge et l’assassin ou Coup de torchon. Pour le reste, sa petite musique, ses (grosses) ficelles scénaristiques, sa volonté de dénoncer ou de faire passer des messages, son didactisme, son côté protestant chiant : tout cela me laisse de marbre et je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Capitaine Conan, Un dimanche à la campagne ou Laissez-passer, sans parler de L’Appât et sa morale à deux balles. Bref, c’est le plus souvent du cinéma de vieux, lourd, académique, parfait pour illustrer une soirée théma sur Arte. Mais, paradoxalement, c’est peut-être son amour du cinéma qui empêche Tavernier de faire de grands films : il reste dans l’illustration, dans l’enluminure. Comme il est malin, il s’entoure de très bons acteurs (Noiret, Rochefort, Galabru, Tommy Lee Jones, Bruno Putzulu, oups, non, pas lui) qui font 90% du boulot, mais il est incapable de faire naître une émotion, d’imposer une ambiance. De plus, je n’aime pas trop sa façon de filmer les jeunes filles, et je trouve La Passion Béatrice complaisant et vraiment dégueulasse, avec la pauvre Julie Delpy à poil dans la plupart des plans, sans aucune raison. Et que dire de son polar US Dans la brume électrique ? Tavernier aime le cinéma, mais il filme télévision, sans génie, ni émotion. Il fait bouger sa caméra dans tous les sens, mais il n’y a pas de cinéma là-dedans. Dans la brume électrique, c’est Louis la brocante en Louisiane, Derrick dans le bayou. Bref, Tatav, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.

 

Voyage à travers le cinéma français est donc le nouveau film de Tavernier, un documentaire dans la lignée de celui de Martin Scorsese (Voyage à travers le cinéma américain), qui évoque à la fois ses longs métrages français préférés, les œuvres qui ont illuminé sa vie et son parcours perso. Un « exercice d’admiration », une madeleine qui a nécessité 6 ans de préparation, 80 semaines de montage, avec 582 extraits de 94 films choisis, parmi près de 1 000 films, vus ou revus. Un travail de titan.

casque-still« Je suis un enfant de la Libération et de la Cinémathèque », assure Tavernier au début qui va égrener ses souvenirs, depuis les années 40 à la fin des années 60. Avec le tricotage de plus de 500 extraits, Tavernier nous raconte son parcours de cinéphile, depuis Dernier atout, un polar de Jacques Becker, vu à 5 ans et demi au sanatorium. Aussitôt, Tavernier arrête la chronologie et consacre presque trente minutes à Becker, un de ses réalisateurs favoris, avec des extraits de Falbalas, Casque d’or, Touchez pas au grisbi, Le Trou ou Rendez-vous de juillet… Tavernier qualifie Becker de « cinéaste de la décence ordinaire », assure qu’il est le réalisateur qui a le mieux compris le cinéma américain. C’est plutôt passionnant, les extraits, restaurés, sont magnifiques, se répondent, donnent envie de revoir l’œuvre entière de Becker. Du beau boulot.

Au fil de ses souvenirs, de ses coups de cœur, Tavernier passe de maîtres reconnus (Jean-Pierre Melville, Claude Sautet) à d’honnêtes artisans (Edmond Gréville, René Wheeler), d’une star (Jean Gabin) à un musicien oublié (Maurice Jaubert), réhabilite Jean Carné, Jean Delannoy ou Jean Sacha. À propos de Renoir, il rappelle la phrase de Gabin : « En tant que réalisateur, c’était un génie. En tant qu’homme, une pute ! » À chaque fois, les séquences sont remarquablement ciselées, avec des extraits magiques, et des commentaires pertinents, bien écrits.

Pourtant, plus le film avance, plus le doute s’installe. Bien sûr, ce doc est éminemment subjectif. Mais comment Tatav peut-il faire l’impasse sur Clouzot, Guitry, Resnais, Decoin, Cayatte ou Tati ? Tavernier tresse des louanges à Claude Sautet ou Melville, mais fait 15 secondes sur Truffaut. La nouvelle vague est quasi absente, seulement représentée par Godard, tandis que Tavernier s’égare dans d’innombrables digressions, des micro-événements qui ne parleront qu’à des cinéphiles ultra-pointus. Présent à l’écran, voix-off du film, Tavernier, un poil mégalo, multiplie les confidences du style « J’ai bien connu machin », « Truc me racontait »… On a parfois l’impression d’assister à un cours magistral du professeur Tavernier sur le cinéphile Tavernier, puis l’assistant Tavernier, mis en scène par le réalisateur Tavernier. À travers le 7e art, Tavernier livre son parcours d’homme, puis d’artiste. Mais bon, son name dropping peut lasser, comme cette façon de se mettre en avant ou ses anecdotes à rallonge (« J’étais là lors du tournage de la scène de fesse de Bardot dans Le Mépris »). On est contents ! Quand Tavernier parle de Godard, il évoque une citation de JLG à sa propre gloire. À la fin, Thierry Frémaux, complice de Tavernier, patron des festivals de Lyon et de Cannes, vient discuter le bout de gras avec Tatav, sans aucune raison évidente. Les deux hommes devisent gentiment, puis le film s’arrête après 195 minutes (durée quand même invraisemblable), alors qu’il aurait pu durer le double, ou deux fois moins. J’en suis ressorti à la fois enthousiaste, avec la furieuse envie de revoir un Becker ou un Duvivier, et en même temps, insatisfait. Car Tavernier n’aura rien fait d’autre que de donner des bons points, feuilleter un beau livre d’images, très classique, sans provoquer d’émotion, sans prendre beaucoup de risques. Bref, Tavernier n’est pas JLG, mais ça, on le savait déjà.max-et-les-ferrailleurs

J’étais également furieux des oublis, des trous, des manques. Des manques qui seront peut-être un jour comblés par la série sur laquelle bosse Tavernier, une série de 9 heures qui pourrait voir le jour, si ce Voyage à travers le cinéma français parvient à séduire quelques cinéphiles curieux…

 

Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier
France, 2016, 3h15

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