Vu au PIFFF : Quatre mouches de velours gris, de Dario Argento

Vu au PIFFF : Quatre mouches de velours gris, de Dario Argento

  Quatre mouches de velours gris est à bien des égards une énigme. Loin d’être une réussite totale à cause de gros problèmes d’écriture et d’acteurs en roue libre, le film contient néanmoins de belles expérimentations stylistiques encore jamais tentées pas Argento et préfigure en ce sens le futur du giallo que redéfinira le réalisateur italien dans les années à venir.

SYNOPSIS : Roberto, batteur dans un groupe de rock, est régulièrement suivi par un homme mystérieux. Un soir, après une répétition, il pourchasse l’admirateur insistant jusqu’à un théâtre et tente de le faire parler mais en vient à le tuer accidentellement. Témoin de la scène, une silhouette masquée va tenter de le faire chanter en utilisant des photos prises sur la scène du crime. Quelques jours plus tard, les morts se multiplient autour du musicien qui va se retrouver victime d’une vendetta menée contre lui par un assassin aux motivations inconnues.  

 

Quatre mouches de velours gris est une oeuvre mythique aux yeux des aficionados de Dario Argento car il était impossible de mettre la main sur une copie décente du film jusqu’à tout récemment. Cette pièce manquante de la filmographie du réalisateur italien faisait donc figure de Graal pour ses fanatiques et les rares éditions VHS ou DVD sorties à ce jour ont toutes subi un traitement catastrophique, le métrage étant régulièrement amputé de plusieurs minutes. Ce film, troisième partie de la trilogie animale composée du somptueux L’Oiseau au plumage de cristal et du très bon Chat à neuf queues précède son giallo le plus plus vénéré: Les Frissons de l’angoisse plus connu sous le nom de Profondo Rosso. Comme dans les deux précédents opus de la trilogie animale, on constate ici une certaine retenue dans la violence au profit d’un gros travail sur l’atmosphère et un foisonnement d’ingéniosité artistique et d’idées visuelles. Ici les décors sont utilisés de manière très théâtrale afin de créer une réalité amplifiée visant à mettre en valeur les différents meurtres et créer une tension maximum. Ce fut avec cette production qu’Argento commença à articuler et peaufiner son style si particulier et le métrage apparaît clairement comme un terrain d’expérimentation pour des idées qui seront toutes recyclées par la suite.

Impossible par exemple de ne pas établir un parallèle entre le triste destin de John Saxon dans Ténèbres et le meurtre de la gouvernante dans le jardin public, ou à Suspiria et ses sauts temporels soudains. Et que dire de la tentative d’évasion dans un interstice de plus en plus serré accompagnée d’une bande sons composée de souffles et de chuchotements si caractéristique de l’univers d’Argento. D’autres motifs visuels fétiches du réalisateur tels les rideaux rouges en vue subjective, les très gros plans extrêmes ou les mouvements de caméra amples et opératiques réapparaîtront plus tard dans Profondo Rosso et Phenomena dans des versions perfectionnées et plus maîtrisées.

D’autres morceaux de bravoure viennent jalonner le film, comme ce beau traveling méticuleux suivant les fils d’un téléphone pour enfin nous révéler le tueur ou encore la très belle et anthologique scène finale dont Quentin Tarantino s’inspirera  plus tard dans un de ses productions dont je ne citerai pas le nom afin de ne pas vous gâcher la surprise. Il y a donc beaucoup d’éléments à déguster dans ce giallo de très belle facture, témoin de la créativité débridée d’un metteur en scène déjà désireux de s’affranchir des conventions de la réalisation traditionnelle de l’époque. Notons aussi que la beauté des images est encore soulignée par un très beau score d’Ennio Morricone qui livre là des compositions d’une grande qualité oscillant entre minimalisme macabre et morceaux jazzy pour certaines scènes d’enquête.

Dommage que ces belles fulgurances artistiques soient artificiellement liées les unes aux autres par une intrigue pour le moins indigente. Luigi Cozzi, co-scenariste sur le film admet d’ailleurs bien volontiers que les meurtres ont été conçus et chorégraphiés en premier lieu avant de pondre une trame scénaristique simpliste servant de prétexte à leur mise en images. Le film est effectivement criblé d’incohérences, les personnages ont autant d’épaisseur qu’une chèvre anémique et les motivations du tueur sont pour le moins discutables. Quand au rapport entre le titre du film et son intrigue, l’expression ‘tiré par les cheveux’ n’est pas la dernière qui vienne à l’esprit. Autant dire que la connexion avec le reste de la trilogie animale est ici assez artificielle pour ne pas dire totalement bidon.

Et soyons lucides, le jeu des acteurs n’aide pas non plus à vendre ce semblant d’intrigue. Michael Brandon, notre héros, est à peu près aussi expressif qu’un parpaing et son amplitude de jeu varie de ‘passablement blasé’ à ‘plutôt embarrassé’ ce qui n’aide pas vraiment quand on est censé incarner un homme traqué par un dangereux psychopathe. Jean-Pierre Marielle, le pauvre, ne s’en tire pas beaucoup mieux dans le rôle du privé homosexuel pas caricatural pour un rond qui ferait passer l’Albin de Michel Serrault pour Stallone dans Over the Top. Je ne ferai que mentionner en passant Bud Spencer, manifestement en mode ‘faut bien payer les factures’ mais qui a au moins le mérite de ne pas surjouer dans la mesure ou il ne joue pas tout court. Et inutile de trop s’attarder sur le copain psy libidineux clone 70’s de Borat jamais avare d’une blague de cul ou la jolie brune manifestement dotée d’un seul et unique neurone lui permettant de se mouvoir d’une pièce à une autre, ils sont là pour faire tapisserie (orange avec des fleurs). En fait seule Mimsy Farmer tire son épingle du jeu en livrant une performance tour à tour sensible et électrique faisant preuve d’une belle intensité mais convenons aussi que son rôle est le plus intéressant et étoffé du film. Pour couronner le tout, un excès de scènes d’exposition lourdingues et un humour bas de plafond hors sujet achèveront de plomber l’entreprise.

En résumé, en dépit de ses défauts, Quatre mouches de velours gris est un giallo trop riche et intéressant pour être sous-estimé. C’est une oeuvre expérimentale clé dans la filmographie d’Argento et malgré son scénario léger et son interprétation à la ramasse, impossible de ne pas être séduit pas sa puissance visuelle et son atmosphère envoûtante. Le symbole d’une époque bénie et bien lointaine où les qualités des films d’Argento nous faisaient oublier leurs défauts.

Nous tenons à préciser à notre aimable lectorat que le film sortira en DVD et Blu-ray chez Wild Side le 5 décembre dans un transfert ahurissant de beauté et donc hautement recommandable.


Quatre mouches de velours gris de Dario Argento par hanzo33

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