Vu au PIFFF : Side By Side

Vu au PIFFF : Side By Side

  Produit et présenté par Keanu Reeves, Side by Side porte un regard précis et passionné sur un moment clé de l’histoire du cinéma : le passage du tournage sur pellicule à la généralisation du tout numérique. Grâce à des intervenants triés sur le volet comme Martin Scorsese, Christopher Nolan, Georges Lucas, David Fincher ou encore James Cameron, Reeves et le réalisateur du docu Chris Kennally engagent une discussion ouverte se concentrant sur les différences entre les deux supports et l’impact que cette révolution aura sur le processus créatif des générations à venir.

Fascinante combinaison de considérations techniques et artistiques, Side by Side est certainement la réflexion la plus riche et ludique concernant une période clé dans l’évolution technologique perpétuelle du cinéma. L’une des grandes forces du film est de présenter et opposer de manière plutôt équilibrée les partisans de l’émulsion chimique et ceux du capteur numérique afin de recueillir leur arguments avec légèreté et humour tout en proposant des interventions érudites riches d’enseignement pour qui s’intéresse un tant soit peu à la technique. Le film est vraiment intéressant en ce sens car il représente un instantané d’une époque, capture un moment de tumulte historique et un questionnement allant bien au delà de considérations technologiques.

Voici encore quelques années, les formats vidéo ou numérique ne supportaient pas la comparaison avec la pellicule 35mm utilisée pour tourner la majorité des films. Les réalisateurs ne l’envisageaient même pas comme alternative. Mais de nos jours, la captation et la projection numérique ont tellement progressé que la question n’est plus de savoir si elles sont au niveau de qualité de la pellicule (elles le sont, c’est un fait), mais bien de distinguer les différences et les limitations entre les deux formats. Une majorité de réalisateurs les plus influents et talentueux sont encore divisés sur la question et cherchent toujours à définir ce que signifie cette transition et quelle impact elle aura sur l’art de la mise en scène et sur la manière de raconter des histoires.

Et c’est en essayant de répondre à cette question que Side by Side recueille les arguments d’un camp comme de l’autre. Les raisonnements des diffèrents intervenants sont vraiment cohérents et censés mais le camp des adeptes de la pellicule fait preuve d’une grande nostalgie peu compatible avec les considérations économiques prédominantes dans l’industrie du cinéma. Si des réalisateurs influents comme Nolan peuvent encore exiger de tourner en pellicule et même parfois en format IMAX par amour du rendu classique de l’émulsion chimique sur celluloïd, la majorité des metteurs en scène débutants se doivent utiliser les moyens plus rentables pour arriver à leurs fins. A l’opposé de cet immobilisme « Nolanien », David Fincher met en avant la flexibilité des caméras numériques et l’immédiateté d’un outil permettant également plus de créativité lors de la post production. Comme le dit très bien Martin Scorsese, le cinéma étant un art en évolution constante, les réalisateurs devront rapidement soit prendre le train en marche, soit le regarder passer.

Malgré l’optimisme ambiant du propos, le triste constat qui ressort du film est également que certains métiers sont en voie de disparition ou au moins dans une phase de mutation drastique. Avec l’apparition de moniteurs proposant un rendu en temps réel de la scène et permettant un contrôle plus immédiat de l’image par le réalisateur, le travail de Directeur de la photographie a par exemple beaucoup évolué. Terminé le temps ou les ‘DP’ passaient pour les magiciens du plateau en étant véritablement les seuls à avoir une idée claire du résultat final. Ils sont aujourd’hui contraints de suivre les envies du metteur en scène et leur travail est même fréquemment modifié par les étalonneurs dont la place est de plus en plus importante. Ce contrôle de l’image en post-production a donc amputé le métier d’une grande part créative même si certains maîtres comme le grand Roger Deakins semblent très bien s’accommoder de l’omniprésence du color-timing en l’exploitant au maximum de ses capacités comme il le fit lors de la post-production de O Brother, Where Art Thou?.

Le titre Side by Side suggère que lorsqu’on compare les qualités intrinsèques de l’image numérique à celles du film classique en les plaçant côté à côte, le spectateur peut aujourd’hui difficilement distinguer quel rendu est supérieur à l’autre. En effet on peut considérer que la frontière entre les deux supports à tendance à s’estomper quand certains des plus beaux films actuels sont aussi bien tournés en numérique (The Girl with the Dragon Tattoo, Drive) qu’en pellicule (The Tree of Life, War Horse). Pourtant ces considérations peuvent sembler hors sujet car le film n’essaye jamais de définir une esthétique propre au format digital et préfère systématiquement le comparer au film classique sans vraiment lui reconnaître une qualité d’image permettant des expérimentations graphiques précédemment inaccessibles. En privilégiant un débat intéressant mais finalement plutôt stérile et sans fin sur la qualité de l’image, le documentaire passe peut-être à coté d’un des aspects les plus intéressants de la révolution numérique en négligeant une question de fond: la manière dont la technologie change le langage cinématographique.

Particulièrement durant la post-production, quand les réalisateurs et monteurs sont parfois tentés d’user et abuser du découpage rapide, de ralentis et autres effets qu’il était plus difficile à mettre en place quand ils travaillaient sur pellicule mais qui sont aujourd’hui monnaie courante grâce à des logiciels de montage performants. Cette question est juste effleurée quand Anne V.Coates, légendaire monteuse de Lawrence d’Arabie nous parle de la manière dont l’un des montage cut les plus célèbres de l’histoire fut imposé par les limitations des fondus enchaînés de l’époque. Tout en précisant qu’elle travaille aujourd’hui sur Avid ou Final Cut, elle reconnaît qu’elle aurait géré cette transition autrement si elle avait eu accès à l’époque à de tels logiciels. Cela laisse songeur quand à l’approche presque imposée par la souplesse des moyens dont nous disposons aujourd’hui mais la question reste malheureusement en suspens.

 Mais malgré ce petit raccourci nous laissant un peu sur notre faim, Side by Side est un documentaire véritablement passionnant et maîtrisé laissant peu de place aux approximations. Christopher Kenneally livre un film complet, presque roboratif et Keanu Reeves se révèle être un intervieweur intéressant et manifestement concerné. Pas étonnant lorsqu’on sait qu’il est actuellement en train de travailler sur sa première réalisation, Man of Tai Chi. Au final cette étude d’une grande valeur pédagogique, compilation de points de vue érudits, se présente comme un bilan sans manichéisme d’une période de transition importante en réussissant à apporter des réponses concrètes à des questions plutôt complexes.


Side By Side – Trailer par pifff

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