Vu au PIFFF : The Cleaner, d’Adrian Saba (compétition)

Vu au PIFFF : The Cleaner, d’Adrian Saba (compétition)

 Dans le créneau surpeuplé du film d’infectés, un nombre incalculable d’approches sont possibles, du gros blockbuster premier degré à la comédie potache prétexte à tous les excès. The Cleaner choisit la voix de la subtilité en imposant une mise en scène précise et dépouillée, plaçant la caméra à hauteur d’homme pour insuffler à cette histoire douce-amère une respiration unique, un sens aigu de l’espace et de la temporalité.

SYNOPSIS: Dans un Lima rongé par une mystérieuse épidémie foudroyante, Eusebio, un nettoyeur médico-légal mutique chargé de déblayer les rues encombrées de cadavres, semble vivre sans aucune attache émotionnelle avec le monde qui l’entoure. Il sera confronté à une remise en cause radicale après avoir croisé le chemin d’un orphelin de huit ans, survivant de l’hécatombe.

Pour son premier long métrage financé à l’aide du ‘crowdfunding’, le jeune réalisateur Péruvien Adrian Saba livre une oeuvre d’une maturité et d’une maîtrise technique étonnante. Grâce à une mise en scène dénuée de tout artifice et en grande partie statique, il illustre la solitude d’un homme traversant la ville et la vie comme une entité désincarnée. En ce sens, son approche de la réalisation est comparable à la “mise en scène de l’invisible” chère à Yasujirō Ozu où la démonstration technique s’efface au profit d’un véritable travail de dépouillement cherchant à valoriser la présence humaine (ou son absence en l’occurrence) en refusant de se complaire dans l’intensité dramatique. Tout ici semble pensé pour souligner ce propos: une quasi exclusivité de plans fixes à la composition à la fois dense et épurée, le rythme lancinant du montage, la photographie désaturée refusant la stylisation et semblant capter une lumière naturelle. La profusion de plans larges remarquablement photographiés à l’aide d’une caméra Red Epic par César Fe, vient encore accentuer la solitude de ce personnage perdu dans un monde vide déshumanisé en train de mourir à petit feu. L’existence d’Eusebio n’est pas celle d’un homme mais plutôt celle d’un simple rouage dans une machine bien huilée.

Cette approche intelligente de la réalisation est exposée dés le début du métrage dans une scène d’introduction sonnant comme une note d’intention. On y voit un jeune homme fumant une cigarette au bord de la route. Le plan est long, le temps semble se ralentir. Le spectateur se demande alors quelle est la signification de ce choix, l’intention du réalisateur. Puis soudainement le jeune homme fait un pas en avant en direction des voitures lancées à toute allure pour en finir avec la vie. C’est là tout l’intérêt et le génie du style de Saba. Sa grande force est de savoir véritablement jouer sur les attentes du public en calculant minutieusement le rythme de son découpage afin de communiquer par l’image plutôt que par les dialogues, quasiment absents tout au long du film. Il confiera d’ailleurs lors d’une session de question/réponses après la projection que le scénario original en était totalement dépourvu. Pourtant, malgré ce choix stylistique marqué et courageux, difficile de se sentir manipulé par The Cleaner tant Saba fait en sorte de maintenir une belle sobriété en imposant une distance émotionnelle empreinte d’une grande pudeur avec ses personnages et le monde désolé qu’ils habitent.

En dépit de ce parti pris, The Cleaner est un film qui a du coeur et une âme. C’est avant tout l’histoire d’un être qui, poussé à se soucier du sort d’un enfant, part à la rencontre de sa propre humanité qu’il semblait avoir négligé puis oublié depuis bien longtemps, noyé dans un quotidien morbide dénué d’espoir. Le parcours d’un homme bourru mais non dénué de sentiments qui va réapprendre à vivre et à aimer par la force des choses. C’est aussi la chronique d’une rencontre touchante entre un enfant brisé qui a perdu tous ses repères et un vieux monsieur dont la vie est dictée par ses habitudes. L’interprétation tout en nuance et en justesse de Victor Prada est d’ailleurs un des gros atouts du film, le comédien réussissant à rendre aimable un personnage de prime abord austère et antipathique. Ce rapport sensible entre les deux protagonistes principaux est vraiment au centre de The Cleaner, reléguant la trame de l’infection et de la fin du monde au second plan. Ici le scénario catastrophe n’est qu’une toile de fond, un prétexte servant de décor à la rencontre de deux naufragés de la vie.

Impressionnant premier film, The Cleaner est une belle réussite témoignant de d’éclosion d’une nouvelle voix originale dans le cinéma sud américain. Bien que relativement lent et statique, le film n’en est pas moins immersif et demeure intéressant grâce à un gros travail sur le rythme, une composition minutieuses des cadres et une histoire touchante empreinte d’humanisme qui saura parler même aux plus blasés des cinéphiles.


The Cleaner – Trailer par pifff

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