Watchmen (annoté) d’Alan Moore et Dave Gibbons

Watchmen (annoté) d’Alan Moore et Dave Gibbons

Note de l'auteur

Voici peut-être le livre ultime qu’on laissera traîner sur la table du salon et qu’on ouvrira régulièrement, contrairement à ce gros volume Taschen sur l’architecture post-moderniste en Ukraine du Sud (c’est beau mais je vais plutôt feuilleter le dernier Canard enchaîné). Cartonné, beau gabarit, noir et blanc avec notes sur le côté pour un plaisir de lecture maximal : ce nouvel avatar du Watchmen de Moore et Gibbons est déjà un must-have absolu.

L’histoire : Quand le Comédien, justicier au service du gouvernement, se fait défenestrer, son ancien allié, Rorschach, mène l’enquête. Il reprend rapidement contact avec d’autres héros à la retraite dont le Dr Manhattan, surhomme qui a modifié le cours de l’histoire. Alors qu’une guerre nucléaire couve entre les USA et l’URSS, tous s’interrogent : qui nous gardera de nos Gardiens ?

Mon avis : « Passez à autre chose. Oubliez Watchmen. Oubliez les années 80. On n’a pas besoin de s’infliger une sinistrose aiguë jusqu’à la fin des temps. Ce n’était qu’un pauvre comics, pas une peine de prison. » En 2002, c’est ainsi qu’Alan Moore parlait de l’une de ses œuvres les plus marquantes (cité par Lance Parkin dans la biographie qu’il consacre à l’auteur de V pour Vendetta et From Hell).

Il faut dire que Watchmen a presque d’emblée souffert d’un malentendu, souligne Parkin : « Le travail de Moore est à ce point pris au sérieux que même quand il écrit une histoire qui s’appelle The Killing Joke, qui finit en voyant le Joker – un homme qui se déguise en clown – raconter une blague dans une fête foraine avant de s’effondrer dans une crise de fou-rire… ses fans les plus endurcis et ses critiques les plus avisés n’y voient que tragédie. » Moore l’a avoué sans ambages : « Ça m’a un peu déprimé de me dire que j’étais involontairement responsable d’avoir plongé les comics dans une nouvelle ère de ténèbres. »

Depuis lors, de nombreux appareils critiques ont décortiqué le double visage de ce classique des comics, rétablissant peu ou prou l’équilibre entre noirceur et humour. Le travail de Leslie S. Klinger, à qui l’on doit des éditions annotées de Sherlock Holmes, Dracula, Frankenstein et The Sandman, n’en a pas moins de valeur. Surtout quand il se présente sous la forme d’une aussi belle édition : 30 cm x 30 cm, cartonné, une couverture blanche et sobre dominée par un test de Rorschach.

Ce test a une signification particulière dans l’économie générale du récit. Il occupe la couverture du chapitre VI, est présenté à Kovacs par le Dr Long (psychologue de la prison où Kovacs/Rorschach est enfermé). Le criminel y voit une « tête de chien fendue en deux », ainsi qu’il l’admettra plus tard ; pour le moment cependant, il affirme y voir « un joli papillon ». Ce “papillon” rythme tout l’épisode durant lequel le Dr Long perdra ses illusions et abandonnera les mensonges qu’il nourrit lui-même. Il devra faire face à plusieurs dures vérités : il s’intéresse à Kovacs non pour le sauver mais pour sa propre gloriole ; son mariage est un échec ; il n’est pas l’homme bon qu’il pense incarner. Le Dr Long est “contaminé” par la philosophie de Rorschach. Et sa vie de couple se termine sur une lente plongée visuelle dans ce test précis.

Ce n’est pas un hasard si Rorschach, par l’intermédiaire de ses taches si reconnaissables, occupe la couverture et traverse la BD comme un fil rouge. Dave Gibbons, dans une interview réalisée en 2009 autour de la sortie en DVD du film Watchmen, avouait ainsi une petite préférence pour « Rorschach, avec son exigence morale particulièrement bien rendue sur grand écran. Mais aussi Nite Owl II. D’ailleurs, si je devais être moi-même l’un des Watchmen, ce serait sûrement celui-ci: un quadragénaire en léger surpoids, un peu paumé, plutôt ordinaire (rires) ! Pas un loser, juste un Monsieur Tout-le-monde, avec ses principes mais aussi la faculté de composer avec eux – à l’inverse d’un Rorschach. »

Dans sa préface à l’édition annotée chez Urban Comics, le même Gibbons souligne d’ailleurs avoir « longtemps considéré que ce qu’Alan Moore et moi avions créé se comportait comme une tache d’encre de Rorschach : un assemblage irrégulier et excentrique de mots et d’images que les lecteurs pouvaient interpréter et compléter dans leur tête ».

Le duo Gibbons et Moore conçoit d’abord Watchmen comme « un polar de super-héros », avant qu’il ne devienne un récit « qui exploitait notre psyché et notre espace mental ». Leur collaboration est assez emblématique de la relation qu’entretenait Moore avec ses dessinateurs : un partenariat au sens plein du terme, partant de discussions de plusieurs heures au téléphone avec Gibbons, afin de développer la trame grossière de Moore avait conçue. Moore rédigeait ensuite « un scénario dense mais dans un style familier, véritable cristallisation de nos discussions téléphoniques ».

Pour gagner du temps et tenir les délais, Gibbons n’attendait souvent pas ce scénario pour commencer ses pages. « Mais ça ne posait pas de problème, grâce à notre phase de conception commune. » Autant pour l’image d’un Moore démiurge distribuant généreusement ses scénarios ultrafinis à d’obscurs noircisseurs de page (à la Stan Lee)… une image que Moore lui-même a toujours combattue mais qui s’est largement incrustée dans l’esprit du public, avec la complicité de l’industrie. Moore livrera au total quelque 1.042 pages de script, pour 340 planches dessinées.

Les annotations de Leslie Klinger sont précieuses en ceci qu’elles identifient et explicitent » de nombreuses facettes de l’œuvre commune de Moore et Gibbons, « pour enrichir l’expérience du lecteur ». La structure des pages (en noir et blanc), respectant scrupuleusement les planches et reléguant les notes sur les côtés, n’entrave aucunement la lecture. Et les notes elles-mêmes jettent les ponts entre pages, entre épisodes, relevant l’évolution de certains motifs, pointant les occurrences multiples, les sens cachés, révélant les références discrètes et donnant des détails pertinents sur les références les plus évidentes.

Un livre magnifique, qu’on soit déjà fan ou pas de Watchmen. Un bien bel objet, ce qui n’enlève rien, bien sûr, à la fameuse « expérience du lecteur ». Et un must-have qui rehaussera de plusieurs manières toute bibliothèque digne de ce nom.

En accompagnement : Watching the Watchmen, The Definitive Companion to the Ultimate Graphic Novel, de Dave Gibbons, en oubliant le film de Zach Snyder.

Si vous aimez : aller plus loin dans l’exploration d’une œuvre aussi incontournable et séminale que Watchmen, on recommandera aussi le très excellent From Hell Companion signé Eddie Campbell.

Watchmen
Écrit par
Alan Moore
Dessiné par Dave Gibbons
Annoté par Leslie S. Klinger
Édité par Urban Comics

Partager