Watership Down : rois et garennes

Watership Down : rois et garennes

Note de l'auteur

Un classique dans une nouvelle et belle édition de poche : Monsieur Toussaint Louverture republie Watership Down de Richard Adams, un classique et un roman merveilleux sur un groupe de lapins prêts à tout pour fonder une garenne d’un genre inédit. Avec quelques accents évoquant Tolkien en prime.

L’histoire : C’est parfois dans les collines verdoyantes et idylliques que se terrent les plus terrifiantes menaces. C’est là aussi que va se dérouler cette vibrante épopée de courage, de loyauté et de survie. Menés par le valeureux Hazel, une poignée de braves choisissent de fuir l’inéluctable destruction de leur foyer. Prémonitions, ruses, légendes vont aider ces héros face à mille ennemis et les guider jusqu’à leur terre promise, Watership Down. Mais l’aventure s’arrêtera-t-elle là ?

Mon avis : Autant évacuer d’emblée la première impression laissée par les pages d’ouverture de ce roman : pour ceux qui, comme moi, sont juste assez vieux pour avoir découvert le long-métrage d’animation de Don Bluth, Brisby et le Secret de NIMH (tiré du roman de Robert C. O’Brien), oui, il y a un petit côté « Brisby » dans ce Watership Down. Du moins en surface. Des animaux habitant un pré, une menace humaine qui promet de tout détruire sur son passage, un avertissement qui peine à être entendu…

Au fil des pages et des chapitres, cependant, c’est un autre nom qui s’impose. Un peu étrangement, dans ce cas-ci, car si les points de convergence paraissent nombreux, on ne peut pas non plus conclure à une vraie communauté d’esprit. Ce nom, c’est celui de J.R.R. Tolkien. Le classique de Richard Adams manifeste vraiment un souffle, un esprit qui n’est pas sans évoquer la quête de Frodon et de la Communauté du Seigneur des Anneaux. Certes, il s’agit ici davantage de chercher et atteindre une Terre promise que de détruire un cercle de métal au cœur d’un Enfer sur Terre. Mais quelque chose dans cette aventure appelle l’image d’un Bilbon qui ne serait jamais revenu chez lui. Car en définitive, ni lui ni Frodon ne retrouvent tout à fait leur Comté d’origine…

Hazel, poussé par les visions et les certitudes étranges de Fyveer, fuit sa garenne en compagnie des quelques lapins qu’ils ont réussi à convaincre de la destruction imminente. La menace, en définitive, viendra moins des prédateurs (renards, hiboux, etc.) que des autres lapins rencontrés sur la route. Ceux qui, de prime abord, paraissent vivre dans une garenne paradisiaque. Mais qui, dans une atmosphère de fantastique à la Jackson ou Bradbury, paient cette tranquillité apparente d’une intranquillité ontologique. Et à nouveau, seule la fuite est alors possibilité de survie.

À l’instar de Tolkien (mais moins radicalement, sans aucun doute), Richard Adams introduit régulièrement dans sa narration des éléments linguistiques proprement léporidesques. De beaux néologismes tels que « périférés », mélange de « pestiférés » et de « périphériques », désignant « les jeunes lapins qui, n’étant ni bien nés ni d’une taille ou d’une vigueur exceptionnelles, sont brimés par leurs aînés et relégués en bordure de la colonie, où ils vivent comme ils peuvent, le plus souvent à la belle étoile ». « Faire raka » (déféquer, une opération pas aussi anodine qu’il y paraît lorsqu’on est une proie rêvée pour un vilou de passage), « farfaler » (manger)…

Les noms des personnages sont eux aussi très travaillés. Et font régulièrement l’objet de notes de bas de page explicatives. Telle la lapine Gaïlenflouss, dont le nom signifie littéralement « rosée-brille-fourrure », soit « fourrure qui brille comme la rosée ». On remarquera aussi la présentation en caractères romains ou italiques, sans que la différence soit jamais expliquée.

Toujours proche d’une approche tolkienienne, l’importance des légendes, des histoires racontées au coin du feu, des chansons transmises de génération en génération et qui permettent de comprendre le monde (et aident à prendre les décisions prochaines), est très présente dans Watership Down. Les aventures de Shraavilshâ, mythique lapin à la ruse extraordinaire, miment, annoncent, préparent et soutiennent les aventures de ses innombrables descendances. Raconter une histoire de Shraavilshâ, c’est à la fois communiquer d’une communauté de lapins à une autre, se réconforter, se rappeler d’où l’on vient, prédire où l’on va et détailler la façon de régler un problème.

Le plus grand talent de Richard Adams, néanmoins, est sans doute de savoir donner vie à ses lapins. Car c’est une chose d’écrire une histoire centrée sur un petit groupe de lapins plongés dans la nature hostile, à la recherche du lieu idéal pour recréer une garenne. C’en est une autre de leur donner de l’épaisseur, de faire croire à leur aventure, à leur existence. On est parmi eux ; on est l’un d’eux.

Loin de verser dans le détail pittoresque ou l’anecdote lapinesque un peu kitsch, l’auteur expose l’évidence avec un équilibre parfait dans les effets et les ressemblances/dissemblances avec notre monde bien humain. Un parfum nouveau n’est pas qu’un parfum : il est « une senteur saine dans laquelle il ne décelait rien d’inquiétant ». Pour juger de la dangerosité d’un champ de fèves en fleurs (une plante qu’ils n’avaient jamais vue), Hazel et ses compagnons hument leur parfum. Une odeur suffisamment forte pour cacher la leur, ce qui est synonyme de sécurité.

Au vu de leur résistance physique, les lapins sont « épuisés » lorsqu’ils sont « usés par la peur et le sentiment d’insécurité ». En surface, ils vivent dans une « crainte perpétuelle » ; lorsqu’elle devient très intense, elle risque de les paralyser : ils sont alors « sfar » (comme pétrifiés devant les phares d’une voiture). Mourir est dit « cesser de courir ».

Richard Adams

Richard Adams, sans avoir l’air d’y toucher, creuse profondément la vie et la psyché de ces petites créatures des prés. Car une fois la nouvelle garenne fondée au pied de Watership Down, c’est sa survie qui est en jeu. Uniquement des mâles… Le besoin de hases crée une forme d’amoralité au sein du groupe et, partant, du discours narratif. Les deux lapines libérées d’un clapier sont désormais « le seul bien de la garenne », réifiées car essentielles à la reproduction. Traitées en objets, précieux certes, mais objets malgré tout.

Il faut dire que la société des lapins ignore « les notions de protection, de fidélité et d’amour ». Faire venir d’autres lapines devient un enjeu absolument vital. À tel point que, lors de la libération de lapins et lapines de leur ferme, un lapin domestique qui rechignerait à fuir serait abandonné à ses prédateurs, tandis qu’une hase serait sauvée à tout prix… De l’autre côté du spectre, un peu comme dans notre monde  plongé aujourd’hui dans les troubles du populisme, de la récession et des pandémies, les hases sont les premières à souffrir dans une garenne sous tension.

Watership Down est aussi un livre politique, décrivant des systèmes de garenne très différents. Effrefa est un lieu dangereux de contrôle des individus. Sous la férule violente du général Stachys, sorte de Big Brother à pelage, elle est basée sur la maîtrise des groupes qui la composent, chacun arborant une marque physique différente, gravée dans la chair et qui, selon son emplacement, définit tout le reste d’une existence. Effrefa est une société très hiérarchisée, où les privilèges sont réservés aux élites (notamment soldatesques).

La garenne nouvelle d’Hazel, en revanche, est fondée sur la liberté. L’entraide, la réflexion commune, l’équilibre, l’ouverture. Autant dire que le choc entre ces deux visions du monde mènera à quelques dizaines de pages d’une grande et belle intensité. Mention spéciale pour la scène d’attaque de la garenne par les combattants de Stachys, digne de la bataille du gouffre de Helm.

Signalons enfin la magnifique édition conçue par l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture, une version de poche sous une jaquette en manière d’« habit de lumière », et la non moins agréable traduction de Pierre Clinquart.

Watership Down
Écrit par
Richard Adams
Traduit par Pierre Clinquart
Édité par Monsieur Toussaint Louverture

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