Willy 1er : « Moi, je ne suis pas si con que ça »

Willy 1er : « Moi, je ne suis pas si con que ça »

À huit mains, quatre jeunes cinéastes sortis de l’école de ciné de Luc Besson ont usiné un des meilleurs films de cette année morose. Une comédie à la fois tragique et burlesque, l’odyssée quasi immobile, pétrie d’humanité, d’un personnage illettré en quête d’un appart, d’un scooter et d’amis. Rencontre avec quatre réalisateurs à suivre et leur acteur principal, l’épatant Daniel Vannet.

 

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Daily Mars : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Ludovic : Avec Zoran, on est frères. Zoran et les deux autres étudiaient à l’école de Luc Besson.

Zoran : Nous nous sommes rencontrés il y a quatre ans sur les bancs de cette école. Nous étions la première promo de l’école de Besson, à Saint-Denis. Moi j’étais en section scénario, Hugo et Marielle en réalisation. Nous venons tous d’univers différents. Moi, j’ai fait une fac d’anglais, Marielle était comédienne. Je voulais faire du ciné et comme cette école était gratuite, je me suis inscrit au concours.

Hugo : Il y avait une grosse sélection à l’entrée, je pensais donc que j’allais rencontrer des gens motivés. Nous étions 30 par classe.

Marielle : Au-delà de la gratuité, c’est une école avec beaucoup de tournages, de la pratique…

 

DM : Avant de voir Willy 1er, j’avais très peur. Je pensais voir Taxi 23 dans le Nord.

Ludovic : (rires) Il n’y a pas du tout de formatage dans cette école. Il y a des profs de la Fémis. On a également eu Jean-Pierre Jeunet en master class, Cédric Klapisch, Samuel Benchetrit, Xavier Giannoli… Nous y sommes restés deux ans.

Marielle : Les élèves ont également des univers différents.

Hugo : L’école ne s’appelle pas l’école Luc Besson, c’est l’École de la Cité.

 

DM : Après ces deux ans d’études, que s’est-il passé ?

Ludovic : Nous avons commencé à travailler ensemble sur des courts métrages.

Hugo : Notre court métrage de fin d’année, Perrault, La Fontaine, mon cul ! était déjà interprété par Daniel. L’illettrisme était un sujet qui nous intéressait. Nous sommes tombés sur un doc qui suivait Daniel en train d’apprendre à lire. Nous nous sommes inspirés de lui pour écrire et au moment de tourner, nous avons décidé de prendre Daniel pour plus d’authenticité. Avec un comédien, cela aurait été ridicule. C’était déjà une fiction. Mais l’élément qui nous a réunis, c’est Daniel.

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DM : Et vous, Daniel, vous n’avez pas eu peur de vous lancer dans une fiction, de jouer ?

Daniel : Non. Je suis très content d’avoir fait ça. J’avais déjà fait un peu de théâtre, une petite pièce. C’est Caroll Weidich, de l’association Mots et merveilles, qui m’a convaincu.

Zoran : Pour ce court métrage, nous avons tourné une semaine. C’était le court de fin d’études d’Hugo, nous l’avons autoproduit. Cela nous semblait évident de tourner ensemble puisque nous avions fait nos études ensemble.

Ludovic : Nous avons fait un deuxième court dans le cadre du 48 Heures Film Festival : un film qu’il fallait faire en 48 heures. Nous avons repris Daniel et nous avons tout fait ensemble, la lumière, le son… Après, nous avons eu envie de filmer un long métrage, basé sur la vie de Daniel. Nous sommes partis dans le camping du père de Marielle, en Normandie, et nous avons écrit le scénario.

Zoran : Nous avions pensé l’autoproduire, mais nous avons trouvé un producteur.

Marielle : C’est un tout petit budget, autour de 500 000 euros.

Ludovic : En moins d’un an, on a écrit le scénario, trouvé le producteur, tourné et monté le film. On a monté pendant deux mois pour finir juste à temps pour Cannes.

Marielle : On l’a tourné en 7 semaines. Nous préférions avoir une petite équipe, mais plus de temps, notamment avec Daniel. Nous étions 18 sur le tournage, nous inclus.

Zoran : Nous n’avions pas de scripte, pas de premier assistant, pas d’habilleur, pas de maquilleur… D’ailleurs, il n’y a pas de maquillage et on achetait les costumes chez Décathlon…

Ludovic : C’est de la débrouille, nous avons fait les repérages nous-mêmes et avons sillonné la Normandie à quatre.

Marielle : On était vraiment à bonne école chez Besson, l’école du système D, de la débrouille. Sur le plateau, on faisait tout ensemble, le travail avec les acteurs, la caméra, la lumière.

Zoran : On confronte nos idées, on essaie toujours d’aller plus loin.

Ludovic : On essaie d’être démocratique, et à l’arrivée, il faut que l’on soit tous d’accord.

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DM : L’histoire est vraiment inspirée de Daniel ?

Zoran : On s’est inspirés de sa trajectoire : l’histoire d’un homme qui s’émancipe tard. Une fois, il nous a vraiment raconté qu’il avait dit à sa famille : « Un jour, un appartement, j’en aurai un, un scooter, j’en aurai un, des amis, j’en aurai, et je vous emmerde ! » On a pensé qu’il y avait de quoi écrire la structure d’un scénario. C’est un mec qui part de loin, ça parle à tout le monde ! Ses proches nous ont également révélé des anecdotes. Autour de cette trajectoire réelle, nous avons écrit une fiction. Le film n’est pas un documentaire.

 

DM : Daniel, de passer d’un court à un long métrage, cela ne vous a pas fait peur, surtout que vous êtes dans tous les plans ?

Daniel : Non ! Mais j’étais en confiance, j’étais content d’être avec la bande. Pour les répliques, j’ai une bonne mémoire. Il y a des mots à moi dans les dialogues, et ils m’aidaient.

Marielle : Quand nous avons écrit le scénario, nous nous sommes inspirés de ses mots, de ses expressions. Il y a des impros, mais elles sont très guidées. Daniel était meilleur dans les premières prises. Après, il fatiguait…

Hugo : Derrière la caméra, nous mimions pour lui faire retrouver ses dialogues, nous intervenions souvent, on parlait pendant les prises, on laissait la caméra tourner longtemps, sans couper.

Ludovic : Quand il bouscule sa curatrice, cela ne lui est pas venu naturellement, il avait peur de faire mal à Noémie Lvovsky. Elle le poussait, il y a eu une belle relation entre eux. L’ensemble du casting est non professionnel et vient de Normandie.

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DM : Est-ce que le cinéma de Bruno Dumont a été un exemple pour vous ?

Zoran : Nous l’aimons beaucoup, même si à l’époque de notre premier court, nous n’avions pas vu ses films. Il nous inspirait, alors que l’on avait seulement visionné les bandes-annonces…

Ludovic : On a d’autres références, comme le cinéma américain des années 90, les films de Robert Zemeckis, Frank Darabont, Steven Spielberg, ou même certains clips.

 

DM : C’est drôle, car votre film est un mix entre la comédie burlesque, le drame social, avec en bonus des visions fantasmatiques…

Ludovic : Nous voulions tout simplement être fidèles à Daniel, qui est à la fois touchant, drôle, tragique. Si Daniel nous fait rire, rions avec lui.

 

DM : Ce qui est beau et généreux dans Willy 1er, c’est que l’on rit avec lui, alors que souvent, dans la comédie française, on rit des personnages, on s’en moque.

Zoran : Souvent, il y a un tabou. La comédie est admise quand on parle d’un certain milieu. C’est plus dur avec le milieu populaire. Avoir du respect pour ses personnages, c’est de ne pas avoir peur de les faire voir dans toutes les situations. Et dans les avant-premières, nous avons de très bons retours, personne ne nous accuse de misérabilisme ou de caricature. Mais bon, nous avons tous vécu en province, on connaît bien ce milieu et on n’a pas de mal à en rire.

Hugo : Daniel est notre ami, on rit avec lui dans la vie. C’est un film qui traite du handicap. Et à chaque fois que l’on rencontre dans une projection une personne confrontée au handicap, elle nous remercie de notre regard bienveillant, de notre humour.

 

DM : Vous assistez aux avant-premières ?

Daniel : Bien sûr.

 

DM : Et vous aimez le film ?

Daniel : Génial ! Nous avons réussi. Et moi, je ne suis pas si con que ça.

 

DM : Et vous vous trouvez comment dans Willy 1er ?

Daniel : Beau (les autres éclatent de rire). J’ai vraiment envie de continuer. Quand on a commencé un travail, faut continuer. J’ai eu d’autres propositions de réalisateurs. Je suis déjà bien lancé, on n’arrête pas comme ça.

 

DM : Avant de connaître cette petite bande, vous aimiez le cinéma ?

Daniel : Non ! Dans ma vie, je suis allé une seule fois au cinéma et je suis sorti à la moitié. Mais maintenant, je veux continuer. Je ne vais pas abandonner ces pauvres petits malheureux (rires).

 

DM : Le film cartonne en festival.

Ludovic : Nous avons été sélectionnés à Cannes, cela nous a boostés, on n’a même pas réalisé ce qui nous arrivait. On a remonté le film après le festival, notamment le début. Ensuite, Willy 1er a été primé à Deauville, on a eu le Grand prix du film culte à Trouville, deux prix au festival de Groland. Maintenant, la sortie se profile dans une quarantaine de salles…

Daniel : Nous étions contents que le film soit récompensé. Tous les trophées sont chez moi, sur mon étagère, avec les articles des journaux.

Zoran : Maintenant, nous allons faire des films chacun de notre côté. On va se prouver que l’on peut travailler seul. Mais on travaillera toujours avec Daniel.

Daniel : Et moi, je ne vais pas les lâcher comme ça (rires). On ne change pas une équipe qui gagne !

Willy 1er de Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas – France, 2016
Avec : Daniel Vannet, Noémie Lvovsky, Romain Léger

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