Willy 1er : l’odyssée du roi de Caudebec

Willy 1er : l’odyssée du roi de Caudebec

Note de l'auteur

Un quinqua illettré, inadapté au monde qui l’entoure, quitte la ferme de ses parents et tente de s’émanciper. Un direct au cœur, ciselé par quatre jeunes réalisateurs bourrés de talent. Hautement recommandé.

 

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Mon ami, on ne se connaît pas encore très bien, mais permets-moi de t’appeler mon ami. Mon ami, donc, il va falloir me faire vraiment confiance sur ce coup-là. Car mercredi, tu vas devoir faire le bon choix dans les salles. Est-ce que tu vas résister au torse glabre de Tom Cruise et aux coups de coude dans la gueule dans Jack Reacher ? Aux grosses vannes « relou » de Jean Dujardin et à l’appel de la vague dans Brice 3 ? À côté de ces deux machines à fric décérébrées, il y a un des meilleurs films français de l’année, Ma vie de Courgette, un film d’animation qui va te tirer des larmes. Et un petit film, qui risque malheureusement de passer inaperçu, le formidable Willy 1er.

Tout d’abord, le pitch. Willy est un quinqua illettré, un homme fruste, parfois brutal, inadapté au monde qui l’entoure, qui vit toujours dans la ferme de ses parents. Terrassé par le chagrin suite au suicide de son jumeau, ce simple d’esprit sur le point de se retrouver placé en institution par ses parents (« Où que j’vais aller ? Vous êtes mabouls, j’veux pas aller chez les mongols ! »), décide de quitter le nid familial et répète ce mantra : « À Caudebec, j’irai. Avoir un appartement, j’en aurai un. Des copains, j’en aurai. Et j’vous emmerde ! » Il trace la route, s’engage sur une odyssée de quelques kilomètres dans une Normandie ravagée par le chômage, la misère, l’ennui, l’alcool. Dans des supermarchés, sur des parkings, il va croiser une galerie de personnages attachants, comme son collègue du supermarché qui aime bien se travestir le samedi soir, une curatrice qui tente de l’aider dans son quotidien, des potes de bistro… L’humanité. Et découvrir le très riant monde du travail, l’intégration sociale, l’horreur économique, les humiliations et les joies quotidiennes, la solitude et l’amitié.

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Willy 1er est un premier long métrage, une œuvre à huit mains, écrit et réalisé par quatre jeunes cinéastes issus de l’école de Luc Besson : Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas (que le Daily Mars vous invite à découvrir via cet interview). Venus de province, ils ont écrit leur scénario (en une semaine) sur un matériau humain et géographique qu’ils connaissent par cœur. Et ils reprennent le « héros » de leurs deux premiers courts métrages, Daniel Vannet, qu’ils avaient repéré dans un documentaire sur l’illettrisme. Leur scénario, particulièrement bien ciselé, alterne moments burlesques, passages dramatiques bouleversants comme dans un film des frères Dardenne, envolées poétiques et même des séquences fantasmatiques. Ils jouent les ruptures, les changements de rythme, de tons. Tandis que le spectateur est en train de se gondoler doucement, tout à coup, tout bascule et on sent poindre la violence sourde qui évoque une œuvre de Bruno Dumont. En empathie complète avec leurs personnages principaux, les quatre réalisateurs font preuve d’un humanisme qui fait chaud au cœur.

On rit avec les personnages, jamais d’eux. Et si certains critiques parlent de voyeurisme, de misérabilisme ou évoquent même l’émission documentaire Strip-tease, c’est simplement qu’ils ne supportent pas que l’on parle du lumpenprolétariat. Je me souviendrai toujours du rédacteur du magazine Studio, Jean-Pierre Lavoignat pour ne pas le citer, vociférant lors du Palmarès de Cannes, car Rosetta des frères Dardenne avait décroché la Palme d’or. Les pauvres, c’est tabou, ou alors réservé à Ken Loach et il ne faut surtout pas montrer les invisibles, surtout quand on parade en smoking sur la Croisette. Si en plus, des cinéastes leur donnent une âme ou font de l’humour, nos Tartuffes, hérauts du bon goût et du politiquement correct, hurlent à l’odieuse caricature. Bien sûr, il ne faut absolument pas les croire ! Très intelligemment, le scénario de Willy 1er raconte l’histoire d’un homme qui s’émancipe tard, d’un mec qui part de loin, du désir de normalité d’un marginal. Et ça parle à tout le monde ! C’est un voyage initiatique qui touche au cœur, malgré la drôle de tronche du héros, son accent et sa vision limitée du monde. Tout simplement parce que Willy 1er parle de nous, de nos fêlures, de nos doutes. Et de nos espoirs.

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En plus d’être d’excellents scénaristes, Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas font preuve d’un incroyable talent de metteur en scène. Certains plans sublimement composés évoquent Aki Kaurismäki, les acteurs, non professionnels, sont dirigés à la perfection et les cadrages sont millimétrés. Prenons l’exemple de la scène du recrutement de Willy au supermarché du coin. Les dialogues sont hilarants, bien sûr, mais c’est la mise en scène – toute simple, en plan fixe – qui arrache le morceau. La caméra est placée derrière le fauteuil du recruteur. Dans le cadre, la tête et le dos du responsable du supermarché, légèrement sur la gauche. Au centre, au second plan, Willy, qui flotte dans son costard. En arrière-plan, les travées du supermarché. Et tandis que le recruteur enchaîne les questions débiles (« Vous parlez anglais ? »), un rapide coup d’œil sur l’écran de son ordinateur nous révèle que le cadre pas très sup est en train de jouer aux cartes ! En deux minutes chrono, les quatre réalisateurs en disent plus que Stéphane Brizé dans La Loi du marché, avec Vincent Lindon, sur la violence d’entreprise, l’absurdité de ce monde et la lutte des classes. Vraiment très fort.

Les quatre réalisateurs de Willy 1er ont moins de 30 ans. Avec le budget papier Q de Brice 3, ils signent une des œuvres les plus étonnantes et réussies de l’année. Un film qui touche au cœur et qui panse ton âme. C’est peu dire que j’ai envie de voir les prochaines aventures cinématographiques de Ludovic, Zoran, Marielle et Hugo qui insufflent un peu de sang neuf à un cinéma français sclérosé, et qui viennent de décider de faire des films chacun de leur côté. Et bien sûr de retrouver leur acteur fétiche, Daniel Vannet, héros ordinaire et beau qui porte sans problème le film sur ses épaules (tombantes), et qui a déjà de nouveaux projets de films avec d’autres cinéastes.

Vivement bientôt.

 

En salles le 19 octobre 2016
2016. FranceRéalisé par Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas. Avec Daniel Vannet, Noémie Lvovsky, Romain Léger

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