X-Files en 20 épisodes : D.P.O. (Coup de Foudre) [3×03]

X-Files en 20 épisodes : D.P.O. (Coup de Foudre) [3×03]

Note de l'auteur

Lancée le 10 septembre 1993, The X-Files fêtera ses vingt ans à la rentrée. A l’approche de cet événement le Daily Mars va passer tout l’été avec la série culte créée par Chris Carter, qui rassembla les fans de fantastique, d’horreur et de science-fiction tout au long des années 90, au fil de ses quelques 202 épisodes. Nous vous proposons de vous raconter l’histoire de The X-Files en vingt épisodes. Un loner de la troisième saison, sombre, nocturne et parfois minimaliste est au cœur de ce septième volet.

Giovanni Risibi, dans un de ses premiers rôle de freak plus ou moins camé

Mulder et Scully enquêtent après plusieurs décès de jeunes hommes soi-disant liés à la foudre dans une petite ville rurale d’Oklahoma. Seul l’un d’eux a survécu, Darin Peter Oswald, qui jouait à un jeu d’arcade à proximité de l’endroit où est morte la dernière victime. Mulder suspecte qu’il soit capable de contrôler l’électricité et de faire tomber la foudre. Oswald est un jeune homme solitaire et effacé, amoureux d’une professeure du Lycée – une femme déjà mariée au patron du garage dans lequel Darin travaille depuis qu’il a mis fin à sa scolarité..

Scénario : Howard Gordon. Réalisation : Kim Manners. Première diffusion Fox : 6 octobre 1995 ; première diffusion M6 : 21 septembre 1996. Guests : Giovanni Risibi et Jack Black.

 

Phénomène

Au début de la troisième saison, The X-Files est finalement devenue un phénomène, au terme d’une montée en puissance tout au long de la saison précédente, qui a culminé avec la diffusion du dernier épisode, « Anasazi » [2.25]. Si le cliffhanger en lui-même est basique (Mulder est-il mort ? Laissez-moi réfléchir, je crois que je connais cette réponse), il est amené avec intelligence et surtout arrive au terme d’un épisode incroyablement intense, qui a su faire exploser les enjeux de la série tout en mettant en avant la relation entre Mulder et Scully.

Les audiences ont monté en flèche, faisant de The X-Files la série principale de la Fox, celle qui permet au nouveau Network de franchir la barrière du mainstream. Toute l’Amérique ne regarde pas la série pour autant. Mais, en revanche, toute l’Amérique est au courant qu’elle existe. Avec l’avalanche de couvertures de magazine, émissions de radio et de télévision, et l’arrivée des premiers produits dérivés, il serait difficile de faire autrement.

L’univers de la série se stabilise et s’étend. Le directeur-adjoint Skinner devient une présence importance, qui prend même le premier rôle le temps d’un épisode, « Avatar » [3.21]. Mitch Pileggi est désormais crédité comme also starring, ce qui reflète son exclusivité. « Dans le contrat qui me lie à la série, il est spécifié que je n’ai pas le droit de jouer dans une autre série. Je suis supposé être constamment disponible. Je ne sais jamais quand on va m’appeler » [Escape from X-Files, par Eric Vérat, L’Ecran Fantastique, aout 1996]. D’autres personnages récurrents, comme l’Homme à la Cigarette, Alex Krycek, les Lone Gunmen ou encore l’Homme Manucuré, s’ancrent dans le paysage, apparaissant dans quatre à six épisodes par an.

La France suit le mouvement. La première saison de ce qui s’appelait alors Aux Frontières du Réel avait été diffusée en 1994 le dimanche à 19 heures sur M6. La deuxième suit l’année suivante, les vendredis soirs à 22h30. La petite chaîne qui montait (et qui avait encore de l’ambition) constate que les audiences décollent, en même temps que lui parvient l’écho du phénomène en cours outre-Atlantique, avec la diffusion de la troisième saison.

Les programmateurs décident de tester la série en première partie de soirée au début de l’hiver 1995/1996, d’abord avec un double-épisode (« Colony / End Game » [2.16/17]) puis avec un épisode indépendant (« Soft Light » [2.23]) qu’ils font suivre de rediffusions de la première saison. Peu après, la diffusion de « Anasazi » fait son effet. Mais ici, elle est suivie, pour la première fois, de la sortie trois semaines plus tard de la suite inédite en cassette vidéo (ce gros truc à bande magnétique d’avant le DVD, dois-je peut-être préciser pour nos jeunes lecteurs). Au début de la bande, un message annonce la création du fan-club officiel français…

Au printemps 1996, M6 rediffuse l’intégralité des deux premières saisons en première partie de soirée, inaugurant sa case des samedis fantastiques et lançant tout à fait le phénomène en France. Comme c’est le cas pour la Fox aux Etats-Unis, M6 gagne avec ce succès ses galons de grande chaîne. La saison 3 inédite est lancée à la rentrée septembre, dans un déluge de couverture presse qui réussit l’exploit de faire communier ensemble Télé 7 Jours et Mad Movies (Ok, le traitement n’était pas le même. Dans Mad, les papiers de Didier Allouch ont délecté une génération de fans français, comme ceux que signait Eric Vérat dans L’Ecran Fantastique). Pour cause de phénomène mondial, la série est retitrée, et devient X-Files : Aux frontières du réel.

Loin de se reposer sur leurs lauriers, Chris Carter et son équipe décident de pousser leur avantage. The X-Files devra être encore plus visuelle, encore plus ambitieuse, et produire des choses jamais vues à la télévision. Lorsque le tournage de la troisième saison débute, le 13 juillet 1995, le budget alloué à chaque épisode est officiellement de 1,5 millions de dollars (contre 900.000 pour la première saison). Mais désormais, ce chiffre est une base presque destinée à être dépassée. « Nous avions un budget fluide, » s’étonne Vince Gilligan. Une situation exceptionnelle, même quasi-unique dans l’histoire de la télé américaine – « Cette époque est loin derrière nous, » confirme le scénariste [Panel The Art of The X-Files, Art Directors Guild Film Society, 19 mai 2013]

Dans Nisei, des scientifiques embarquent à bord d’un train un essai à peu près réussi d’hybride, immunisé contre une menace biologique encore mystérieuse…

Cette question du budget se pose pour la première fois de manière cruciale au premier tiers de cette troisième saison. « J’ai écrit un épisode qui se passait dans un train en marche, » explique Frank Spotnitz. A cette époque, il ne travaille sur X-Files que depuis moins d’un an, sa première expérience à la télévision. « Je l’ai fait par ignorance, parce que j’étais nouveau. Je ne savais pas que ce serait un problème, d’avoir un train en marche. On m’a répondu ‘on ne peut pas se le permettre’. C’était vraiment un gros débat ». Le studio 20th Television est réticent à aligner l’argent. Mais l’équipe de la série va réussir à trouver les financements qui manquaient. « Ce qui est arrivé, c’est qu’ils ont finalement accepté d’en faire un épisode en deux parties [ce qui permettait de faire des économies d’échelle, d’étaler les coups… et de vendre des vidéos sur les marchés étrangers !]. C’est là que Chris et Bob Godwin, qui était le producteur à Vancouver, ont été très malins. Parce que la série était en train de devenir un hit pour Fox, ils ont persuadé la chaîne de nous donner l’argent, en disant ‘vous voulez qu’elle continue à grossir ? Eh bien investissez ! » [Frank Spotnitz On His Biggest Regret And Fondest Memories, par Maureen Ryan, Huffington Post, 16 juillet 2013].

« Colony » / « End Game » [2.16/17], avec son cône de sous-marin traversant la calotte glaciaire, avait posé les bases, ce nouveau double épisode, « Nisei » et « 731 » [3.09/10] va définitivement introduire la tendance des double-épisodes mythologiques toujours plus spectaculaires, et toujours plus chers, diffusés pendant les sweeps (période ou l’audience sert à établir les tarifs publicitaire des chaînes locales appartenant aux différents Networks). Une tendance qui tiendra jusqu’à la fin de la cinquième saison, avant que la relocalisation de la série à Los Angeles entraine une explosion des coûts qui oblige la série à en rabattre quelque peu.

La saison 3, c’est aussi celle où la quantité de gore présentée à l’écran explose, une autre manière de repousser les limites sur le plan éditorial. La série saisit l’occasion d’explorer des formes de peurs primales, instinctives. Toby Lindala, en charge des maquillages spéciaux, dirige désormais une véritable PME spécialisée dans l’extraterrestre et dans le cadavre en décomposition. Accompagnée de vers livrés massivement dans les bureaux de la production, à Vancouver, ses créations font merveille. Elles sont nettement moins du goût de M6, qui bidouille l’ordre des épisodes pour passer les plus effrayants en troisième, à 22h30. Même à cet horaire, certaines séquences sont coupées lors de plusieurs diffusions, comme celle de « War of the Coprophages » [3×12] dans laquelle un cafard profite d’une plaie pour s’introduire sous la peau d’un junkie.

Une image de The List, écrit et réalisé par Chris Carter

Chris Carter constate ces évolutions, et la manière dont sa série se frotte aux limites : « Il y a certaines histoires qu’ils nous ont dit que nous ne pourrions pas raconter, à propos de cultes sataniques par exemple. Ils pensaient que les téléspectateurs n’en voulaient pas, que ce n’était pas des territoires pour la télévision. On a fait ces histoires, exploré ces territoires et plus encore. Je crois qu’on a repoussé les limites. Mais en dehors de cela, ils ne nous laissent pas faire ce qu’on veut en termes de détails, d’éléments graphiques. Chaque semaine, il y a une négociation entre le département des standard and practice de la chaîne, qui est le département de censure en fait, et moi et les producteurs de la série, qui nous battons pour les choses que nous estimons vraiment importantes pour nos histoires » [Chris Carter Interview, par John Casimir, Sydney Morning Herald, janvier 1996].

Quelque fois, la censure a ses raisons que la raison ignore, comme Darin Morgan en fera l’expérience lors de la production de ses épisodes « War of the Coprophages » [3.12] et « Jose Chung’s From Outer Space » [3.20]. Dans le premier, standard and practice refuse d’entendre le mot crap (ce qui est compliqué quand le fait que les cafards soient justement des coprophages est un élément du scénario) ; dans le second, il faudra recourir à un trucage en image de synthèse pour dissimuler la paire de fesse d’un acteur, qu’on apercevait filmée de nuit en plan très large ! Le scénariste soldera ces mésaventures en écrivant dans son deuxième épisode de MillenniuM un personnage de censeur hystérique qui finit par débouler sur le plateau de la série de SF dont il s’occupe pour commettre un meurtre de masse !…

Malgré (ou plutôt, évidemment, grâce à, dans un cercle vertueux aussi courant à la télévision américaine qu’il est inexistant chez nous) cette forme de radicalisation – la mythologie se complique, les loners sont durs, violents, crépusculaires, la moitié de la saison se passe de nuit – le succès ne fait que s’amplifier. Le network Fox réclame à Chris Carter une deuxième série, ce à quoi il s’attelle. Le pilote de MillenniuM est tourné au printemps 1996. Le projet d’une adaptation cinématographique est mis en chantier. Le plan – tourner le film entre les quatrième et cinquième saisons, le sortir à l’issue de cette dernière – se met en place. Après avoir vu les rushes de « 731 » [3.10], réalisé par Rob Bowman, Carter l’appelle et lui demande s’il est d’accord pour réaliser le film. Tout le monde comprend que The X-Files est partie pour durer. Et chacun apprend à s’y faire, comme l’explique le producteur R.W. Goodwin :

« Ce que j’ai ressenti, c’est que David n’était peut-être pas très à l’aise à l’idée de faire une série TV pendant la première année. Lors de la deuxième, il a vécu une période de transition, pour parvenir à un équilibre dans la troisième. Gillian en tire tous les avantages, elle s’entraîne beaucoup car elle n’avait pas tellement joué avant cette série. Je pense qu’ils sont tous les deux très heureux de faire ce qu’ils font en ce moment » [Bob Goodwin : l’art de gérer les affaires non-classées, par A. Schlockoff et J.-L. Vandiste, L’Ecran Fantastique, aout 1996].

 

Renforcer Scully

La troisième saison a aussi une sorte de mission non-officielle : redonner du pouvoir au personnage de Scully qui avait terminé la deuxième saison très affaibli. Un problème dont les scénaristes ont pris tout à fait conscience avec les premiers retours des téléspectateurs sur l’épisode « Our Town » [2.24]. Une plainte remonte, presque unanime : Scully a encore été enlevée ! Elle fait office de demoiselle en détresse que Mulder sauve lors du climax. Mais à l’issue d’une saison où Scully a déjà été enlevée par les extraterrestres et /ou le gouvernement (« Duane Barry » [2.05]), puis par un serial killer fétichiste (« Irresistible » [2.13]), cela commence à faire beaucoup.

Plus largement, se pose aussi la question du scepticisme du personnage. Comment justifier que Scully continue de ne pas croire aux extraterrestres, alors qu’elle commence à les fréquenter régulièrement ?

Les scénaristes veulent s’attaquer à tous ces problèmes. La troisième saison est clairement celle dans laquelle le paranormal est le moins extraordinaire. Très ancrée dans un certain réalisme, notamment sur le plan social, elle offre même deux épisodes dans lesquels le paranormal n’est qu’une fausse piste (« Hell Money » [3.19], dans lequel une Mafia chinoise utilise les mythes asiatiques pour susciter la peur, et « Quagmire » [3.22] où le simili-monstre du Loch Ness dévorant des pêcheurs s’avère être un alligator égaré). Scully devient aussi une femme très forte, voire une femme d’action, ce qu’illustre déjà la scène de « D.P. O. » dans laquelle elle tient Darin en joue. Dans « 2 Shy » [3.06] elle file toute seule une petite raclée au méchant, avant de se féliciter dans la scène finale de sa prochaine condamnation à mort. C’est cette saison que Scully devient tout à fait l’égale de Mulder.

Du côté de la mythologie, « Nisei » et « 731 » introduisent une vision alternative, dans laquelle le Syndicat dont fait partie l’Homme à la Cigarette se servirait des extraterrestres, qu’il aurait inventés, comme d’un rideau du fumée pour camoufler des expérimentations illégales sur des Humains exposés à des maladies telles que des fièvres hémorragiques ou des rayonnements, dans la droite ligne des atrocités commises pendant la guerre.

L’agent Scully devient tout à fait une femme forte en saison 3

« Après Paper Clip [3.01] les gens se sont dit : ‘ça y est, Scully a vu des extraterrestres, tous les deux vont croire maintenant’, » explique Frank Spotnitz. « Cette histoire était une opportunité de dire : ‘attendez une seconde ! Vous n’êtes pas sûr de ça ! Qu’est-ce qu’elle a vu, en fait ? Des extraterrestres ou des gens qui ont été défigurés par des expériences dont le gouvernement venait d’admettre qu’elles avaient eu lieu dans la réalité ?’ Scully a maintenant une grille d’explication alternative pour les choses qu’elle a vues » [X-Files Confidential par Ted Edwards, éditions Little, Brown and Company, 1996].

La réalisation d’une confrontation téléphonique entre Mulder et Scully appuie cette idée. Mulder est filmé à la steadycam, tout le temps décentré, tandis que Scully est montrée dans des plans fixes, fermement positionnée au centre de l’écran. L’un est dans le doute, les théories et les tentatives d’explication ; l’autre a désormais des certitudes. De fait, cette explication alternative donne à Scully de solides arguments à opposer à Mulder, dont elle pense non seulement qu’il a tort, mais que sa quête aide involontairement les Conspirateurs ! Cette divergence de vue profonde est à l’origine d’une tension entre les deux personnages, qui se tapent mutuellement sur le système et s’éloignent l’un de l’autre. Un axe traité sous l’angle comique (« Syzygy » [3.13] signé Carter), noir (« Grotesque » [3.14], un des meilleurs épisodes de Gordon), psychologique (« Pusher » [3.17] où Gilligan écrit Mulder pointant son arme vers Scully pendant sa scène de roulette russe), ou encore paranoïaque (« Wetwired » [3.23], dans lequel Scully imagine Mulder complice du Fumeur). Mais Mulder et Scully finissent toujours par se retrouver et unir leurs forces. La scène de conversation  de « Quagmire » [3.22] les montre se découvrir l’un l’autre plus que jamais, et réenclenche leur rapprochement.

 

Continuité

‘‘Après tout ce que nous venons de traverser, tout ce que nous venons de voir, j’espère que tu ne penses pas que tout ceci a à voir avec une conspiration gouvernementale ou les OVNIs’’ dit Scully à Mulder, dans un rare cas de référence aux épisodes précédents contenue dans un loner. C’est aussi une illustration du fait que le scénariste Howard Gordon n’était pas très à l’aise avec l’idée que son épisode suive directement l’ouverture incroyablement épique de la saison. Il avait un peu l’impression que « D.P.O. » occupait la place du mort, ce qui n’est pas complètement faux.

Cette réplique est aussi le vestige de tentatives plus prononcées d’inclure des répercussions des épisodes précédents (la mort du père de Mulder et de la sœur de Scully, assassinés par la Conspiration) dans ce loner. Une hypothèse que Chris Carter décida finalement d’abandonner, préférant que les histoires indépendantes puissent pleinement s’apprécier sans contexte. C’était aussi une décision en partie économique : cette approche permettrait de maximiser la valeur de la série en syndication (les rediffusions sur les chaînes locales ou câblées) puisqu’il serait possible de proposer les épisodes dans le désordre.

 

Production

Trouver des idées d’épisodes était toujours la partie la plus difficile pour le scénariste Howard Gordon, qui en avait perdu le sommeil avant de concevoir « Sleepless » [2.04]. Il arriva même quelque fois qu’il ne trouve jamais véritablement d’idée, ce qui le conduisit à écrire un épisode comme « Firewalker » [2.09] qui pompait allègrement le « Ice » [1.07] de ses collègues Glen Morgan et James Wong, en remplaçant simplement la glace par la fournaise d’un volcan. Morgan fut le premier à ne pas apprécier la proximité, s’inquiétant de voir la série se cannibaliser elle-même. « C’est vrai, Firewalker était une imitation pâle et inférieure de Ice, » admet Gordon… « J’ai beaucoup appris de Glen et Jim » [Lessons Along the Journey par Matt Allair, The X-Files Lexicon, janvier 2008].

Une fois qu’il tenait un concept exploitable, Gordon savait généralement y insuffler aux personnages une vraie profondeur, les rendant subtils et émouvants – on pense à Max Fenig, l’abducté allumé de « Fallen Angel » [1.10], à la veuve éplorée de « Kaddish » [4.15] ou à la figure désespérée au centre de « D.P.O. ».

Jack Black et Giovanni Risibi incarnent une génération X qui file un mauvais coton

Le concept de ‘‘Lightning Boy’’ (garçon contrôlant les éclairs) était noté sur une carte dans le bureau de Chris Carter depuis la première saison, mais personne n’avait réussi à développer une histoire autour de cette idée. Howard Gordon s’en saisit finalement pour « utiliser les éclairs comme une métaphore de la collision entre l’ennui et une certaine anxiété hormonale. Beavis and Butt-head électrifiés, c’était le germe d’idée. Une manière d’explorer de façon tragique et comique ce que c’est que d’être abruti de télévision et de jeux vidéo, en évoquant les déserts culturels et les parents isolés » [X-Files Confidential par Ted Edwards, éditions Little, Brown and Company, 1996].

Howard Gordon fait aussi de son personnage « un ado impotent, un loser doté de ce pouvoir. Imaginez un ado avec un revolver » [The Complete X-Files, par Matt Hurwitz et Chris Knowles, Insight éditions, 2008]. Le personnage est prénommé Darin, comme une vision de ce qu’aurait pu devenir le collègue Darin Morgan s’il était né dans une autre famille et si les choses avaient mal tourné pour lui.

Gordon livre un récit déprimant sur la misère sociale, culturelle et humaine d’une certaine Amérique rurale, et particulièrement de post-adolescents en quête de n’importe quelle expérience extrême pour animer une vie sans but et sans espoir. Le scénario manque un peu de développement (Mulder et Scully ont identifié le coupable après 10 minutes, il s’en passe donc 30 avant qu’ils ne le coincent en flagrant délit ce qui leur permet de l’interner), mais l’errance sans objectif est tellement inhérente au sujet que le scénariste a choisi de traiter que l’on arrive presque à croire que c’est parfaitement volontaire.

La vision que laisse transparaître l’épisode de ces différentes subcultures que sont le jeu vidéo, le vidéo-clip et la télévision très populaire en général, est d’ailleurs très propre à Gordon, le col blanc de l’équipe des scénaristes, diplômé de l’université élitiste de Princeton. Avec son compère Alex Gansa, qu’il avait connu sur les bancs de cette université, il avait débarqué à Hollywood avec l’ambition d’écrire un film sur le poète britannique Lord Byron… avant de réaliser que personne, à Los Angeles, ne savait qui était Lord Byron! Deux ans plus tard, Chris Carter, par exemple, traitera de sujets proches dans  « Post-Modern Prometheus » [5.05], mais s’il se confrontera aux dérives de certaines formes de culture populaire sans naïveté (les commentaires sur une population qui n’a d’autre ambition que de passer dans le show trash de Jerry Spinger sont assez durs), l’épisode dégage aussi une vraie tendresse envers ces gens, et même envers ces formes de cultures elles-mêmes, Jerry Springer, qui apparaît dans son propre rôle dans l’épisode, inclus. La différence d’approche s’explique facilement: ces milieux populaires, ce sont ceux dans lesquels Carter – ou Glen Morgan et James Wong – ont grandi. Ils en sont issus et ces gens sont leurs amis d’enfance et leurs parents.

Dans le rôle des deux potes paumés, on trouve un jeune Jack Black et le formidable Giovanni Risibi qui dû passer deux fois l’audition, la première n’ayant pas convaincu Chris Carter qu’il avait la vulnérabilité suffisante pour le rôle. Le directeur de casting Rick Millikan le briefa avant son deuxième passage. Risibi parvient de fait à inspirer la peur, la pitié et la compassion tour à tour.

L’atmosphère très réussie de « D.P.O. » repose aussi beaucoup sur la mise en scène splendide et inspirée de Kim Manners, malgré les circonstances exceptionnelles qu’il traversait. En effet son meilleur ami et le fils de celui-ci décédèrent dans un accident au troisième jour du tournage. Manners insista pour ne pas être remplacé par un autre réalisateur. « Le tournage a été une expérience éclatée pour moi. Mon esprit n’était plus vraiment là, seulement mon corps » [Trust No One, par Brian Lowry, éditions Harper Prism, 1996].

Cette vision de la frange décadente de la génération MTV repose sur une bande son qui incorpore une quantité inhabituelle de titres rock préexistants, ce à quoi le compositeur habituel de la série a dû s’adapter, comme l’explique Chris Carter. « Nous avons utilisé un titre des Filter [Hey Man, Nice Shot, entendu deux fois], un titre des Vandals, et un autre des James [Ring the Bells] qui était en fait l’inspiration de tout l’épisode. Alors je pense que Mark Snow a été obligé de trouver des choses dans ces titres à diffuser dans son score pendant le reste de l’épisode » [A day in the life of Mark Snow, par Greg Rule, Keyboard Magazine, Mars 1996].

Le crédit de Carter, incorporé à la scène finale de l’épisode

Exceptionnellement, le crédit final de showrunner de Chris Carter est intégré à la narration, sur l’écran que regarde Darin Oswald. Une telle altération ne se produira que deux autres fois dans toute la série.

 

Le bilan : un épisode nocturne, un peu misanthrope et désespéré, très à l’image d’une troisième saison assez radicale dans son approche. De vraies performances d’acteur soutiennent une écriture pointue et profonde, et l’atmosphère sublime impulsée par l’équipe technique, et le réalisateur Kim Manners, compensent la pointe d’ennui que peut procurer un récit un peu statique.

 

X-Files en 20 épisodes

Volet 1: Pilot (Nous ne sommes pas seuls) [1×00]

Volet 2: Ice (Projet Arctique) [1×07]

Volet 3: The Erlenmeyer Flask (Les Hybrides) [1×23]

Volet 4: Sleepless (Insomnies) [2×04]

Volet 5: One Breath (Coma) [2×08]

Volet 6: Humbug (Faux-frères Siamois) [2×20]

Volet 7: D.P.O. (Coup de foudre) [3×03]

Volet 8: Paper Hearts (Cœurs de Tissu) [4×10]

Volet 9: Never Again (Jamais Plus) [4×13]

Volet 10: Kill Switch (Clic Mortel) [5×11]

Volet 11: The Pine Bluff Variant (Les Nouveaux Spartiates) [5×18]

Volet 12: Triangle [6×03]

Volet 13: Milagro (A Cœur Perdu) [6×18]

Volet 14: The Unnatural (Le Grand Jour) [6×19]

Volet 15: The Sixth Extinction II: Amor Fati (La Sixième Extinction 2) [7×02]

Volet 16: all things (Existences) [7×17]

Volet 17: Within (Chasse à l’Homme 1) [8×01]

Volet 18: Roadrunners (Un Coin Perdu) [8×04]

Volet 19: Audrey Pauley [9×11]

Volet 20: Release (Clairvoyance) [9×17]

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