X-Files en 20 épisodes : Milagro (À Cœur Perdu) [6×18]

X-Files en 20 épisodes : Milagro (À Cœur Perdu) [6×18]

Note de l'auteur

Lancée le 10 septembre 1993, The X-Files fêtera ses vingt ans à la rentrée. A l’approche de cet événement le Daily Mars va passer tout l’été avec la série culte créée par Chris Carter, qui rassembla les fans de fantastique, d’horreur et de science-fiction tout au long des années 90, au fil de ses quelques 202 épisodes. Nous vous proposons de vous raconter l’histoire de The X-Files en vingt épisodes. Notre treizième étape est un épisode dans lequel les auteurs de la série évoquent l’ampleur du lien obsessionnel qui les unit désormais à leurs personnages.

Scully, gênée par le regard de Padgett sur son corps…

Tandis que les agents enquêtent sur une série de meurtres mystérieux dans lesquels on a inexplicablement arraché le cœur des victimes, Scully se trouve l’objet d’une attention marquée de la part du nouveau voisin de Mulder, un écrivain nommé Phillip Padgett. Elle ne soupçonne pas que les meurtres sont le fruit de son imagination, si puissante qu’elle façonne la réalité.

Scénario : Chris Carter, d’après une histoire de John Shiban & Frank Spotnitz. Réalisation : Kim Manners. Première diffusion Fox : 18 avril 1999 ; première diffusion M6 : 4 novembre 1999. Guests : John Hawkes (Phillip Padgett).

 

Agent Scully is already in love

Le feront-ils, ou pas ? Les deux partenaires et amis finiront-ils par tomber dans les bras l’un de l’autre et consommer leur relation ? La tension sexuelle entre les deux principaux personnages d’une série n’était pas exactement une nouveauté – elle était déjà au cœur de la relation entre Maddie Hayes (Cybill Shepherd) et David Addison (Bruce Willis) dans Moonlighting (Glenn Gordon Caron, 1985-1989). Mais The X-Files l’a élevé au rang d’art. Et c’est arrivé totalement par accident.

Sur le papier, existait l’intelligence extrême de Mulder et Scully, tous les deux bardés de diplômes et de domaines de compétence variés, et leur compétition intellectuelle qui jouait un rôle majeur dans la manière dont ils faisaient progresser leurs investigations. « Je crois qu’il était temps de montrer aux téléspectateurs une complicité comme celle qui lie Mulder et Scully, avec un grand respect mutuel et de l’intelligence, » expliquait Gillian Anderson. « La relation reste platonique mais il y a une part de tension qui est ressentie par le public » [Je ne fais pas de cauchemars, mais…, par Alain Carrazé et Christophe Petit, Générations Séries, novembre 1995].

Chris Carter a conçu cette relation totalement platonique, ce qui ne signifie pas du tout qu’elle n’était pas, pour lui, de nature romantique. C’est la différence avec la vision portée dans les premières saisons par Glen Morgan et James Wong, qui était essentiellement celle d’un rapport fraternel – les Wong écrivaient relativement fréquemment des relations amoureuses ou sexuelles extérieures au duo. Dans « 3 » [2.07], Mulder couchait avec une femme irrésistiblement attirée par les vampires, et dans « Never Again » [4.13], c’est Scully qui faisait une rencontre.

Pour Carter, la relation de Mulder et Scully est une romance intellectuelle. De fait, chez lui, l’amour n’est pas lié au sexe. De sa plume est aussi né un couple marié dont la sexualité était très éthérée – Frank et Catherine Black dans MillenniuM. Et si, dans le Pilote de Harsh Realm, l’une des premières actions de Tom Hobbes est de faire l’amour avec Sophie, ils seront aussitôt séparé, et destinés à n’être réuni qu’à la fin de la série, comme si une longue période de chasteté était le meilleur moyen de prouver la nature profonde de leur amour.

Pendant toutes les années de production de The X-Files et des autres séries 1013, tandis que Carter travaillait entre Los Angeles et Vancouver, sa femme Dori Pierson vivait dans leur maison de Santa Barbara. « Le fait que ma femme vive à Santa Barbara, ça n’a rien d’une rupture, » écrivit-il un jour. « Nous sommes ensemble depuis seize ans. La vérité, c’est que tant qu’à ne pas me voir, elle préfère être là-bas qu’ici. Mais nous nous parlons tout le temps et c’est en réalité très romantique : je le conseille comme moyen de créer une connexion et du désir » [A Day In The Life of Chris Carter, par Chris Carter, The Sunday Times, aout 1998].

Padgett révèle que l’agent Scully est déjà amoureuse de quelqu’un…

« Je n’ai jamais vraiment voulu que Mulder et Scully couchent ensemble parce que c’était si peu intéressant à mes yeux, » explique le créateur de la série. « Pour moi, les relations les plus sexuelles sont souvent celles qui ne sont jamais réalisées, jamais consommées, ou même qui ne sont jamais évoquées à voix haute. Je voulais qu’ils soient deux personnes intelligentes qui travaillent ensemble, et dont il s’avère qu’ils s’entendent très bien. Même si leur passion partagée est leur travail, il y a une tension sexuelle normale, chimique, qui s’en dégage, dont il n’est même pas nécessaire de parler, mais qui fonctionne » [Chris Carter Interview, par John Casimir, Sydney Morning Herald, janvier 1996].

Mais au-delà de la page, il y a ce que les deux acteurs ont apporté par leur alchimie personnelle. Et c’est probablement de là que vient la majeure partie de cette relation si électrique, qui n’était jamais aussi présente que lorsqu’elle n’était pas du tout écrite, ce que confirme Frank Spotnitz : « C’est même impossible de décrire tout ce qu’apportent David et Gillian à ces scènes dans lesquelles ils sont ensemble. Il y a tellement d’alchimie. C’est incroyable parce que ce sont deux êtres tellement différents, et s’ils sont amicaux l’un envers l’autre, ils ne sont pas particulièrement proches en dehors de l’écran. Mais il suffit d’allumer une caméra et il y a quelque chose de magnétique entre ces deux-là » [The ABCs of ‘X’, par Melissa J Perenson, Sci Fi Entertainment, 1999].

De fait, je crois que Frank Spotnitz vise juste, que ce sont justement les différences très importantes entre Duchovny et Anderson qui sont à la base de leur connexion si particulière, et si intense, à l’écran.

Beaucoup a été écrit, sur les rapports entre David Duchovny et Gillian Anderson. Alors que The X-Files était au faite de sa popularité, les articles dans les tabloïds et la presse people étaient quasi hebdomadaires, et semblaient décrire alternativement deux réalités irréconciliables. Une semaine, on lisait que Duchovny et Anderson partageaient une passion secrète. La suivante, ils se vouaient une détestation tenace. Si les deux acteurs ont probablement été assez proches au tout début du tournage de la série, à cette époque où Duchovny était une sorte de mentor pour Gillian Anderson, qui n’avait joué devant une caméra qu’à deux reprises précédemment, leurs personnalités différentes ont fait de leur relation, tout simplement, celle de deux collègues de travail. Et l’ampleur du temps qu’ils passaient ensemble sur le plateau était plutôt une incitation à ne pas se voir en dehors.

« Nous travaillons ensemble de longues heures, de nombreux mois chaque année, et nous sommes toujours en vie, » explique David Duchovny, avec une pointe d’ironie. « Cela témoigne du succès de notre relation. Je lui fais confiance pour être présente, être préparée, et ne pas me faire perdre mon temps, et elle fait la même chose pour moi. Nous ne socialisons pas. » Si une chose a pu mettre en danger ce rapport de collègues, ce fut la campagne de Gillian Anderson pour obtenir un salaire par épisode équivalent à celui de son partenaire, que Duchovny n’a pas très bien vécue. « La vérité, c’est qu’à Hollywood, on se fait autant d’argent que ce qu’on peut obtenir. S’il elle gagne moins que moi, elle doit accuser son agent, son avocat ou bien elle-même. Elle ne devrait pas mettre en cause le fait d’être une femme, ou me mettre en cause. Demi Moore gagne plus que moi, et je travaille aussi dur qu’elle. Est-ce que c’est parce qu’elle est une femme, parce qu’elle a des seins ? J’ai trouvé injuste l’implication selon laquelle je gagnais plus que ce que je méritais. J’ai pensé que c’était faire preuve d’un manque de classe. Même dans la série, les gens disent ‘pourquoi est-ce que Scully est en danger ? Pourquoi est-ce que Mulder soit la sauver ?’ C’est ridicule ! Il faut bien que quelqu’un soit menacé et que quelqu’un d’autre le sauve. Mulder a perdu toutes les bagarres dans lesquelles il a été impliqué. Scully les a presque toutes gagnées. Gillian fait 1,60 mètres, je fais 1,80 mètres, on pourrait penser que j’en remporterais davantage. Mais comme Scully est une femme, elle ne peut pas perdre un combat. On finit par être tyrannisé par cette notion selon laquelle les femmes ne doivent non seulement pas être traitées également, mais ne doivent jamais échouer. Pour moi, c’est de la merde et cela fait de la mauvaise fiction » [Agent provocative, par Libby Brooks, The Guardian, Juillet 1998].

Mais même ce moment de tension ne laissera finalement pas de traces sur le long-terme.

Le principal problème de la relation entre Mulder et Scully, c’est de savoir comment la faire évoluer. A tort ou à raison (je suis de l’avis que c’est largement une légende urbaine), on a toujours accusé le rapprochement des personnages dans Moonlighting d’avoir causé une importante chute de qualité.

Quelques doigts se frôlent dans Pusher, et c’est tout Internet qui s’enflamme

D’un autre côté, les auteurs ne peuvent guère ignorer que l’évolution de cette relation est intensément suivie par les fans de la série. Vince Gilligan s’est souvenu longtemps d’un petit moment à la fin de « Pusher » [3.17], son deuxième épisode. « J’avais écrit que Scully touchait la main de Mulder à la fin. Chris [Carter] et Frank [Spotnitz] ont tout de suite réagit en disant ‘oh, c’est trop, ça fait trop soap opera’. » Mais le moment venait juste après une scène de roulette russe, dans laquelle le Pousseur Robert Modell forçait Mulder à braquer son arme vers Scully. Ce geste était donc ‘‘mérité’’ au vu du script, et il resta dans la version finale. « Les fans, eux, sont devenus cinglés de ce moment » [Secrets and Lies, par Mary Kaye Schilling, Entertainment Weekly, février 1999].

C’est une vérité : la MSR, l’acronyme de Mulder-Scully Relationship qu’utilisaient les fans, était bien une des raisons principales du succès de The X-Files. Comme beaucoup de séries de genre, le téléspectateur type des débuts de la série, pendant la première saison, était franchement masculin. Cet angle, l’alchimie entre Anderson et Duchovny apporta un public plus paritaire. C’est ça qui a permis à la série de voir grossir son nombre de téléspectateurs, de passer de cult-show à mainstream. Au risque que différents publics, agrégés par différentes parties de la série, constituent un ensemble tellement volatil qu’il puisse devenir assez explosif. Dans la deuxième moitié de sa vie, le fandom de X-Files est devenu de plus en plus divisé en guerres de tranchées de moins en moins intéressantes.

Au fil du temps, les fans sont même devenu très majoritairement féminines – c’était particulièrement visible à la sortie du film I Want to Believe, en 2008. Mais c’est aussi une posture à la fois très masculine et très geek de se détourner de quelque chose parce qu’il est devenu trop grand public. Comme si partager The X-Files avec trop de monde la souillait, d’une certaine façon.

Pour en revenir aux rapports des deux agents, David Duchovny est le premier que le statuquo frustre. « Du point de vue de l’acteur, c’est vraiment dommage. Je voudrais compliquer la situation plutôt que de la maintenir dans ce flou dont on nous dit que les gens l’apprécient. Nous avons pu aller dans différents endroits avec cette relation au fil des années, mais on ne construit pas là-dessus. C’est la nature d’une série – il n’y a jamais vraiment d’accumulation d’expérience » [Secrets and Lies, par Mary Kaye Schilling, Entertainment Weekly, février 1999]. L’acteur a envie de jouer des choses différentes et se désespère du coté solitaire de Mulder, de son addiction au porno qui semble être la seule manière pour lui d’exprimer du désir pour le sexe opposé. Cet isolement ne lui semble pas réaliste. Pourquoi Mulder ne pourrait-il pas développer une autre relation ?

Mais, comme on l’a vu, Chris Carter n’imagine guère quelqu’un s’immiscer entre Mulder et Scully. Quand il l’a tenté, en introduisant le personnage de Phoebe Green dans « Fire » [1.12] c’était pour montrer à quel point les deux agents étaient proches et indivisibles. De plus, le personnage de Phoebe avait été spontanément détesté par les fans, et Carter renonça à le rendre semi-récurrent. Quand il en introduira une nouvelle version de l’ex envahissante, Diana Fowley, ce sera à nouveau pour rapprocher Scully de Mulder et préparer les événements du film – sans compter que cette fois, Fowley a été précisément conçue pour générer de la détestation chez les fans.

Tentant tant bien que mal de répondre aux envies de Duchovny, Carter créa en début de saison 4 le personnage de Marita Covarrubias, une nouvelle informatrice jeune et jolie avec laquelle s’instaura un temps une certaine tension sexuelle. Mais dès sa conception, ce personnage était lié à un autre homme, et la série ne tarderait pas à révéler l’alliance, stratégique et sexuelle, entre Marita et Alex Krycek.

C’est au milieu de la quatrième saison, à Noël 1996, que fut conçue l’histoire de Fight the Future. Et c’est donc à ce moment-là que Carter et Soptnitz ont décidé de faire progresser la relation entre les deux agents en imaginant le presque-baiser du film. C’est à ce moment-là qu’il est devenu inévitable que Mulder et Scully finissent par former un couple. La perspective est alors de long-terme, puisque personne ne verra Fight the Future avant 18 mois et que ses conséquences n’auront à être intégrées que dans une éventuelle sixième saison qui semble alors lointaine.

Ils ignorent encore tout ça, mais Duchovny et Anderson ont visiblement développé de bonnes antennes pour interpréter les signes émis par Carter. Début janvier 1997, sur le tournage de « Memento Mori » [4.14], ils improvisent un baiser sur la bouche entre Mulder et Scully (qui vient d’apprendre qu’elle a un Cancer) à la place de celui sur le front qui figurait dans le scénario. Les rushes seront soigneusement sortis de la circulation, et ne referont surface que des années plus tard.

Cette saison 6 qui leur avait alors semblé distante, les scénaristes se retrouvèrent bien vite en train de l’écrire. Et le moment vient donc de faire face aux conséquences. Histoire de gagner encore un peu de temps, cela passe d’abord par l’humour et les allusions, comme l’explique Frank Spotnitz. « A cause du baiser manqué, qui pour moi est significatif parce qu’il y avait clairement une intention et un désir entre les personnages à ce moment, nous avons choisi de jouer avec cette idée, avec l’attraction. Nous l’avons fait plusieurs fois, j’ai pensé : l’au-revoir de Mulder et Scully dans « Dreamland II » [6.05], le baiser et le ‘je t’aime’ prononcé par Mulder dans « Triangle » [6.03], les clins d’œil dans « Rain King » [6.08]. Mais je crois qu’aucun d’entre nous ne veut se débarrasser de la tension qui rend la relation intéressante… ni ruiner cette relation. Alors c’est une évolution. Il y a très clairement une relation organique, qui continue » [The ABCs of ‘X’, par Melissa J Perenson, Sci Fi Entertainment, 1999].

Les balles de Scully n’atteignent pas un tueur qui n’existe que dans l’imagination d’un romancier…

« Milagro » apporte une pierre de plus à cet édifice tout en allusions et suggestions. Ce moment où Phillip Padget explique que, de toute évidence, il s’est trompé quand il a écrit que Scully pourrait tomber amoureuse de lui. Puisque ‘‘l’agent Scully est déjà amoureuse’’.

Mais toute l’équipe de la série est excessivement prudente. Très (trop ?) consciente des risques. « Depuis le premier jour, nous parlons du fait [qu’une relation] ne marcherait pas dans la série, » explique Gillian Anderson. « Mais je suis curieuse de la manière dont, après le film et cette scène, sera influencée, ou ne sera pas influencée, la manière dont les personnages se comportent l’un envers l’autre. Et quel impact sur notre travail ? Je ne sais pas » [As The X-Files moves to L.A., the series’ stars consider season six, par Melissa J. Perenson, Sci Fi Age Magazine, novembre 1998]. Pour David Duchovny, « il est difficile de dire ce qui ruinerait la série, ou ce qui la rendrait bien, sans l’avoir fait. Mais [une relation] pourrait être intéressante. Si nous avions quelqu’un qui arrivait pour écrire joliment dans cette direction, je suis sûr que cela marcherait. Mais je n’imagine pas ça arriver » [As The X-Files moves to L.A., the series’ stars consider season six, par Melissa J. Perenson, Sci Fi Age Magazine, novembre 1998].

L’idée de Chris Carter et Frank Spotnitz est de garder la relation à peu près intacte jusqu’au dernier épisode de la série, et de jouer ensuite avec une nature de relation différente dans les films qui lui feraient suite. Mais cela devient difficile à faire si le dernier épisode est une cible mouvante…

 

Production

« Milagro » est un de ces épisodes à part, comme le laisse soupçonner son prégénérique, entièrement symbolique, qui voit l’écrivain Phillip Padget arracher son propre cœur pour trouver l’inspiration et vaincre le syndrome de la page blanche. Mais c’est aussi, comme l’explique le réalisateur Kim Manners, une esquisse de toute l’histoire à venir : « cette scène annonce ce qui est au fond le sujet, c’est l’histoire d’un homme qui n’a pas d’amour dans le cœur, seulement le mal, mais qui a la fin, fera le sacrifice ultime en se tuant pour prouver qu’il avait en fait de l’amour en lui » [Commentaire audio, coffret DVD saison 6, 20th Century Fox Home Video, 2002].

Phillip Padget, un auteur au travail…

L’épisode est né un jour de janvier 1999, lorsque Frank Spotnitz et John Shiban se sont retrouvés à discuter des difficultés et du stress engendré par leur travail. « Il est soudainement apparu que ça collerait facilement de faire une histoire à propos de quelqu’un qui imagine les choses si bien qu’elles prennent vie et deviennent réelles. Je veux dire, l’image de quelqu’un arrachant son propre cœur sera familière à qui que ce soit qui s’est jamais trouvé à agoniser sur l’écriture du roman ou d’un scénario. Mais en fait, la chose dont je suis le plus fier, c’est que c’est le premier X-Files qui raconte l’histoire depuis la tête d’un autre personnage que Mulder ou Scully. Il y a quelque chose de voyeur là-dedans, et c’est à cause de ça je crois qu’il est difficile de détourner les yeux de cet épisode » [The End and the Beginning : The Official Guide to the X-Files 5, par Andy Meisler, éditions Harper Prism, 2000].

Il est décidé que le mieux placé pour écrire ce segment est le créateur de la série lui-même, Chris Carter. Mais en ce début d’année, celui-ci est occupé par l’écriture du scénario du Pilote de Harsh Realm. Spotnitz et Shiban conçoivent donc l’histoire, le fameux tableau constitué de cartes épinglées, que Carter prend ensuite en main pour écrire la continuité dialoguée.

Il n’existe pas de meilleur épisode pour se plonger dans la psychée des auteurs de The X-Files. « Milagro est mon épisode préféré, » explique Frank Spotnitz, « parce que c’est un épisode personnel. C’est une histoire à propos du fait de tomber amoureux d’un personnage, c’est à propos du fait d’être un auteur, à propos de la fiction et du pouvoir de la fiction : la manière dont la fiction peut devenir réalité. Après avoir travaillé sur X-Files pendant tellement d’années, et passé tellement de temps à penser à ces personnages de Mulder et Scully, c’est vrai qu’on en tombe amoureux. Ils deviennent une obsession. Vous pensez à eux pendant des heures et des heures. C’est le sujet de Milagro, le pouvoir de ce genre d’obsession. C’était une idée si forte à mes yeux, et si merveilleusement exécutée par Kim Manners » [Introduction à Milagro, DVD The X-Files L’essentiel, 20th Century Fox Home Video, 2008].

Dans un autre entretien, il complète : « Vous savez, c’est dingue comme la vie de scénariste consume tout. Je veux dire, quand votre travail est d’écrire, vous écrivez tout le temps. Je me trouve à penser à des scénarios et à des histoires quand je suis dans les embouteillages, quand je vais chez le médecin, tout le temps. Le vrai challenge, en vérité, c’est de réussir à empêcher que ça envahisse votre vie réelle. Parce que c’est ce que cela tend à faire. » John Shiban poursuit : « Nous tous ici, passons de longues journées et de longues nuits à essayer de creuser dans les coins sombres de notre imagination. Dans beaucoup de professions, pas seulement l’écriture, existe le danger de se rapprocher tellement de son travail qu’il devient plus réel pour vous que votre famille ou votre vie personnelle. C’est certainement une possibilité qui m’effraie. Et c’est ça, les X-Files : trouver les choses qui nous font peur. Ce qui nous fait le plus peur, c’est les choses dont nous savons qu’elles font partie de nous » [The End and the Beginning : The Official Guide to the X-Files 5, par Andy Meisler, éditions Harper Prism, 2000].

Cartes faites main par Frank Spotnitz

D’ailleurs, Phillip Padgett écrit exactement comme les scénaristes de The X-Files. La véri-similitude est poussée loin : « Les cartes qu’utilise cet auteur joué par John Hawkes, qu’il épingle sur son mur, c’est mon écriture, ce sont mes cartes écrites de ma main. C’est la façon dont je construisais l’intrigue de mes épisodes de X-Files sur un tableau – la façon dont je m’y prends pour tout ce que j’écris, même encore aujourd’hui » [Introduction à Milagro, DVD The X-Files L’essentiel, 20th Century Fox Home Video, 2008]. Si on s’y penche de prêt, les battements dramatiques du roman de Padget, inscrits à la main par Frank Spotnitz, sont en fait des extraits du poème The Waste Land de T. S. Eliot.

Pour Chris Carter, « Milagro c’était une idée vraiment bonne qui m’a rendu fou. Pendant très longtemps, j’ai essayé de trouver ce que le personnage de Naciamento essayait de dire à son auteur, ce qu’était la véritable motivation de Padgett même s’il ne le savait pas lui-même. C’est devenu le sujet d’un grand débat, j’ai travaillé là-dessus, encore et encore, trouvant des trucs, les jetant, et recommençant jusqu’à ce que nous arrivions à quelque chose qui avait du sens pour Padgett, pour l’histoire et pour nous-mêmes » [The End and the Beginning : The Official Guide to the X-Files 5, par Andy Meisler, éditions Harper Prism, 2000].

Cette idée, c’est le sacrifice final de Padget, le moment où il prouve qu’il y a de l’amour dans son cœur en se sacrifiant pour sauver Scully.

On ne s’en rend pas compte au visionnage, ce qui démontre à quel point l’épisode fonctionne, mais « Milagro » était aussi un de ces épisodes destiné à économiser de l’argent pour maintenir à un niveau raisonnable le budget moyen par épisode. En effet, non-seulement il est tourné en grande partie en studio, mais il fait en plus très largement usage des décors permanents : le bureau du FBI et l’appartement de Mulder – l’appartement voisin de Padgett n’étant qu’une version re-décorée (ou plutôt, pas décorée) de celui de Mulder. (Au passage, la disposition des pièces dans ces deux appartements n’a tellement aucun sens logique que c’en est comique.)

« C’était si intime, si calme, » commente le réalisateur Kim Manners. « Pas de grosse explosion ou événement surnaturel, simplement deux personnes qui se regardent dans les yeux – et Scully qui est attirée par cet homme comme un papillon de nuit par une flamme. Une excitation sexuelle sous-jacente, en permanence. Un psychodrame. Très cool » [The End and the Beginning : The Official Guide to the X-Files 5, par Andy Meisler, éditions Harper Prism, 2000]. Mais le danger était que l’attirance de Scully pour Padgett semble forcée et irrationnelle. Manners suggéra donc à Gillian Anderson que si Scully ressentait bien un peu d’attirance, c’était d’abord une curiosité intellectuelle et professionnelle qui la poussait à s’intéresser à lui. Le brillant John Hawkes a, quant à lui, la responsabilité de faire en sorte que Padgett n’ait pas juste l’air d’un psychopathe extrêmement flippant. L’acteur avait passé le casting pour être la guest-star principale d’un épisode précédent, « Trevor » [6.17] mais l’équipe lui réserva plutôt ce rôle.

Scully, bouleversée par Padgett

L’attraction entre Padgett et Scully se cristallise dans la scène de l’église, où Padgett vient retrouver Scully et analyse son comportement avec une infinie justesse. « Une scène formidable, » selon Kim Manners. « Un excellent exemple de scène bien écrite. Les acteurs n’ont pas de difficultés avec une scène comme celle-là. Si je me souviens, nous avons fait trois valeurs de plan pour cette scène, avec une seule caméra parce que le décor était trop petit pour en placer deux. Mais je me souviens que nous n’avons pas fait plus de deux ou trois prises à chaque fois, parce que le matériel était si bon, les acteurs l’ont dévoré. C’était aussi facuile pour Gillian de travailler avec un acteur comme John Hawkes, qui était bien préparé et si talentueux. C’est une joie de les voir échanger. Quand vous voyez les larmes dans les yeux de Scully, personne n’est venu lui mettre des cristaux de menthol pour cela. Ces deux acteurs ne sont pas en train d’attendre le signal pour dire leur réplique, ils s’écoutent vraiment l’un l’autre, et c’est pour cela que Gillian est si émue, parce qu’elle est vraiment dans la scène. C’est ce qu’il se passe quand jouer n’est plus du jeu » [Commentaire audio, coffret DVD saison 6, 20th Century Fox Home Video, 2002].

Dans la musique de l’épisode, Mark Snow utilise à plusieurs reprises le son samplé d’un cœur qui bat comme élément de percussion. L’ado de seize ans Kevin est joué par Angelo Vacco, qui avait depuis longtemps dépassé cet âge (il avait 29 ans). Vacco était un ancien assistant de production de la série à Vancouver, déjà apparu dans deux épisodes précédents : « F. Emasculata » [2.22] et « Talitha Cumi » [3.24]. Il apparaîtrait à nouveau dans « Improbable » [9.13]. Notons enfin que Sean Penn a confié à Chris Carter que « Milagro » était son épisode préféré de la série.

 

Le bilan : dans une sixième saison qui en déborde, un de ces épisodes intrigant, mi-histoire, mi-expérimentation, qui ont brusquement rajeuni la série quand bien même ils étaient une manifestation de son âge. « Milagro » parlera à tous ceux qui s’intéressent à l’acte de création et au pouvoir de la fiction – mais il a aussi parlé aux fans de la série parce qu’il constitue une étude de caractère aussi fascinante qu’inquiétante, de même qu’une sorte de plongée dans les coulisses. Brillant.

 

X-Files en 20 épisodes

Volet 1: Pilot (Nous ne sommes pas seuls) [1×00]

Volet 2: Ice (Projet Arctique) [1×07]

Volet 3: The Erlenmeyer Flask (Les Hybrides) [1×23]

Volet 4: Sleepless (Insomnies) [2×04]

Volet 5: One Breath (Coma) [2×08]

Volet 6: Humbug (Faux-frères Siamois) [2×20]

Volet 7: D.P.O. (Coup de foudre) [3×03]

Volet 8: Paper Hearts (Cœurs de Tissu) [4×10]

Volet 9: Never Again (Jamais Plus) [4×13]

Volet 10: Kill Switch (Clic Mortel) [5×11]

Volet 11: The Pine Bluff Variant (Les Nouveaux Spartiates) [5×18]

Volet 12: Triangle [6×03]

Volet 13: Milagro (A Cœur Perdu) [6×18]

Volet 14: The Unnatural (Le Grand Jour) [6×19]

Volet 15: The Sixth Extinction II: Amor Fati (La Sixième Extinction 2) [7×02]

Volet 16: all things (Existences) [7×17]

Volet 17: Within (Chasse à l’Homme 1) [8×01]

Volet 18: Roadrunners (Un Coin Perdu) [8×04]

Volet 19: Audrey Pauley [9×11]

Volet 20: Release (Clairvoyance) [9×17]

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