Zero faute (critique de Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow)

Zero faute (critique de Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow)

Note de l'auteur

On ne va pas s’attarder ici sur les diverses polémiques suscitées par Zero Dark Thirty (promo implicite pour Barack Obama, apologie de la torture…) : elles sont intéressantes mais feront l’objet d’un éventuel article à part. Concentrons-nous sur le film, rien que le film. Et le film, il est énorme. Tout simplement !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La réussite de Zero Dark Thirty  nous fait d’autant plus amèrement regretter l’inexplicable trou noir dans lequel l’immense Kathryn Bigelow est tombée entre la fin des années 90 et sa renaissance médiatique avec Démineurs en 2008. Presque dix ans de perdus pour une réalisatrice précieuse, dont l’aptitude au cinéma musclé largue loin derrière elle plusieurs de ses confrères masculins. Le buzz suscité par Zero Dark Thirty (autant la controverse que le concert de dithyrambes et surtout, croisons les doigts, le succès espéré du film en salles), devrait lui permettre de reprendre pour de bon le rang qui lui est dû dans le concert des cinéastes hollywoodiens majeurs.

Le chef de station de la CIA à Islamabad Joseph Bradley (Kyle Chandler) et l’interrogateur tortionnaire Dan (Jason Clarke)

 

A en croire un communiqué officiel de la CIA, visiblement mécontente du résultat malgré sa collaboration à la production, Zero Dark Thirty est une trahison des faits qui ne doit surtout pas être pris pour un documentaire. Peut-être mais peu importe : dés l’instant où un noir à l’écran vous plonge dans l’écoute anxyogène des appels au 911 de victimes piégées dans les tours du WTC en flammes, une chape immersive s’abat sur vous pour ne plus jamais vous lâcher durant les 157 minutes de projection.

La scène consécutive à cette intro ronge-tripes prolonge le sentiment d’intimidation générale : quelque part dans une base américaine, un agent prénommé Dan (Jason Clarke, énorme) torture un suspect islamiste pour obtenir des infos sur son réseau. On n’est pas à Guantanamo mais le parallèle saute aux yeux et la séquence, quasi insoutenable et extrêmement clinique, parait bien peu faire l’apologie de cette pratique. Bigelow se contente de montrer ce que son scénariste et elle posent comme une réalité (contestée par la CIA) : l’Amérique en guerre a torturé pour retrouver la trace de ses bourreaux. Est-ce un mal nécessaire ou un mal tout court ? A nous de nous poser la question, plus tard.

Mais là, dans le noir, les yeux aspirés par la puissance instantanée du récit, le seul objectif du film qui doit nous inquiéter, c’est sa crédibilité, fût-elle illusoire. Et sur ce point, Zero Dark Thirty est un sans faute. Exactement comme l’a fait David Fincher dans Zodiac, autre histoire d’une chasse à l’homme obsessionnelle (et qui, elle, a échoué), Bigelow ne nous fait jamais douter un seul instant de l’authenticité de ce qu’elle nous montre. Les procédures de sécurité, les rapports tendus entre services, les techniques de filatures en pleine foule pakistanaise, le mobilier de chaque bureau, les réactions des personnages, la sensation de danger permanent sur place… tout, absolument tout dans ce film sonne juste.

Justin (Chris Pratt) et Patrick (Joel Edgerton), deux des membres du commando participant à l’assaut final

 

Ecrit par son ex-compagnon le journaliste d’investigation Mark Boal, déjà scénariste de Démineurs et co-producteur de Zero Dark Thirty avec elle, ZDT marche sur le fil ténu séparant le thriller sobre du blockbuster patriotique de mauvais goût. Bonne pioche : c’est heureusement la première option qui est ici privilégiée. Epousant le point de vue de Maya (Jessica Chastain, parfaitement oscarisable), bébé CIA née professionnellement avec le 11 septembre 2001, la trame avance à pas de loup pour relater l’infini travail de fourmi du renseignement américain dans la traque de Ben Laden. Malgré la dernière demi heure centrée sur l’assaut de la villa du leader d’Al Qaida, sidérante de virtuosité, Zero Dark Thirty repose avant tout sur la capacité de Bigelow et son scénariste à nourrir la tension (et l’attention) par les enjeux des dialogues. La pression permanente de la hiérarchie (“trouvez moi quelqu”un à tuer !” s’impatiente une huile de Washington après des années d’enquête), les débats infinis autour de la fiabilité des sources, les fausses pistes, les filatures interminables, le sentiment de culpabilité à chaque nouvel attentat… Et au coeur de cette épopée retraçant les dix années les plus dépressives de l’Histoire récente américaine, une femme, donc : Maya.

 

Un grand thriller d’espionnage, méticuleux et adulte

 

Son personnage serait plus ou moins librement inspiré d’une véritable barbouze ayant participé à la traque des responsables du 11 septembre, dixit Marc Boal. Dans le rôle, Jessica Chastain en impose grave. Jamais magnifiée, toujours magnifique, elle est au diapason du réalisme ambiant. Un petit bout de rousse opiniâtre capable de faire plier les gros bonnets de son département – le cadrage de son face à face avec le colosse James « j’ai trois scènes mais je suis génial » Gandolfini dans une cantoche de la CIA résume à lui seul la force de cette kickass girl. On saura gré à Bigelow et son scénariste d’avoir, là encore, évité le piège du divertissement déplacé en collant une romance dans les pattes de Maya la belle. Cette femme est seule, son job est sa seule boussole et le bonheur une abstraction, même au terme du devoir accompli. Chapeau également pour la gestion habile de la présence de protagonistes historiques dans le récit – on ne verra d’Obama qu’une poignée d’images sur un téléviseur et de Ben Laden qu’une silhouette dans l’obscurité. Au final, on a beau chercher, impossible de trouver la moindre faute de goût dans Zero Dark Thirty. Même la mise en scène, plus ample et moins cadrée à l’épaule, évite la sensation d’un exercice de style dans lequel tombait parfois Démineurs.

On est bien ici dans une fresque qui ne s’interdit pas de déclencher l’enfer épisodiquement, comme lors d’une scène d’explosion terroriste aussi inattendue que proprement terrifiante. Et la dernière demi-heure relatant l’assaut final nocturne à Abbottabad relève de l’exploit : débutée par le plus époustouflant plan séquence aérien d’hélicoptère vu depuis Apocalypse Now (mais sans Walkyrie), elle se paie le luxe de défoncer en tension et suspense les tirs aux pigeons d’autres tâcherons, malgré son issue jouée d’avance. Saluons au passage la partition d’Alexandre Desplat, plus que jamais superstar à Hollywood et qui compose ici un score épique et envoûtant parfaitement en phase avec l’action. Au final, Zero Dark Thirty n’a rien d’un brulot revanchard ou d’un spot à la gloire de la CIA. Sa rigueur narrative et son absence de concession en font un film inconfortable en même temps qu’un grand thriller d’espionnage, âpre et aride, méticuleux et adulte, refusant le spectaculaire sauf lorsque celui ci est nécessaire à sa dramaturgie. Un peu comme Homeland en télé, Zero Dark Thirty dépeint sans clairon une Amérique perdue et obsédée, en colère et déprimée, à l’innocence définitivement carbonisée dans les attentats du 11 septembre. Il a la noblesse, le souffle et la rigueur des plus grands films-témoins de l’Histoire des Etats-Unis, tels Zodiac, Les Hommes du président ou Syriana. En fait,  Zero Dark Thirty  est déjà un classique.

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2h37). Scénario : Mark Boal. Sortie le 23 janvier 2013.

 

 

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