Zéro pour sang (Dracula / BBC / Netflix)

Zéro pour sang (Dracula / BBC / Netflix)

Note de l'auteur

Vaudeville sans énergie ni enjeux, le Dracula revu mais pas corrigé par le duo Moffat/Gatiss offre une sorte de sous-Sherlock vaguement gothique mais exsangue d’idées. Avec, en sus, son lot de jumpscares éculés et de blagues vaseuses. Dommage.

Pourquoi, mais pourquoi s’attaquer à une montagne culturelle comme Dracula, le roi des vampires, pour accoucher d’une souris anémiée ? Quoi qu’on en dise, il reste pas mal de chemins peu fréquentés aujourd’hui, pour qu’on ne se sente pas obligé de remuer les vieilles soupes afin d’en extraire les derniers remugles.

Régulièrement, le mythe du vampire, et avec lui son représentant sans doute le plus connu, a été revivifié, que ce soit au théâtre, au cinéma (par les magnifiques Bela Lugosi et Christopher Lee, notamment), en littérature. Mark Gatiss revient sur cette postérité dans le documentaire accompagnant la sortie de sa mini-série. Un docu où le scénariste-acteur se concentre sur le roman de Bram Stoker lui-même, passant sous silence toutes les œuvres qui l’ont précédé, entre autres le très sensuel Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu et singulièrement Le Vampyre de John Polidori, pourtant « inventeur » de cette figure du suceur de sang aristocratique et froid. Laissant l’impression que Stoker a non seulement créé la figure de Dracula, mais du vampire lui-même.

Dans ce même docu, Mark Gatiss interroge Steven Moffat sur ce « nouvel » avatar de Dracula. Soulignons au passage la toujours étrange situation où un cocréateur et coscénariste, au détour d’un document qu’il conçoit et anime lui-même, interroge l’autre cocréateur et coscénariste d’une œuvre commune… Son History of Horror était nettement plus réussie. Mais passons.

Pour Moffat, la particularité de « leur » Dracula est d’être encore plus sinistre lorsqu’il sourit et qu’il lance une remarque légère et humoristique, une saillie ironique, un jeu de mots : « C’est justement quand il sourit dans une situation horrifique que l’on comprend qu’il est habitué à tuer et détruire autrui. » Le problème, ici, est la surabondance de ces jeux de mots.

Un Dracula gourmet (c) BBC

Le Dracula incarné par le Danois Claes Bang (The Square) cabotine en permanence, lançant des œillades, des mots d’« esprit » (généralement d’une lourdeur bien appuyée). La seule chose qui manque pour qu’il brise complètement le quatrième mur, est le regard directement adressé au téléspectateur. Pour le reste, il nous extirpe avec une parfaite constance de l’histoire en nous imposant un humour méta des plus consternants.

En réalité, Moffat et Gatiss ont écrit une pièce de théâtre mal filmée. Un vaudeville peu convaincant, où les portes claquent, où les acteurs ne sont pas ce qu’ils semblent (une enveloppe corporelle peut n’être qu’un costume que l’on ôte à l’envi), où les décors sont absolument statiques. On passe ainsi d’un lieu clos à un autre, d’un château étouffant à un couvent en état de siège, d’un bateau plongé dans la brume à un complexe souterrain, d’une boîte de nuit à un appartement luxueux.

Tout n’est pas totalement à jeter, ceci dit. Certaines lignes sont lancées au petit bonheur la chance, telle cette question parmi les premières posées par sœur Agatha Van Helsing à Jonathan Harker (à la 4e minute de l’épisode 1) : « Avez-vous eu des relations sexuelles avec le comte Dracula ? » Cette mini-série interrogerait-elle les genres et leur définition, à une époque où précisément cette question travaille, divise, évolue et fait évoluer les esprits et les mentalités, repousse les frontières ou au contraire percute frontalement l’étroitesse de certains ?

Dracula tombe la veste (c) BBC

Eh bien non, pas de révolution en Transylvanie. Dans une interview, Moffat tente de rassurer : « Dracula n’est pas bisexuel, il est bi-homicide, ce n’est pas la même chose. Il tue ses victimes, il ne couche pas avec elles. » Et Gatiss a beau assurer, dans le même article, que leur œuvre commune contient des éléments qui pourraient choquer les téléspectateurs – « L’horreur doit être transgressive, elle ne doit pas être confortable. Je pense que cette série comprend des éléments très, très troublants, et j’en suis fier. » – au final, Dracula reste sage. Trop sage.

C’est aussi le problème du côté « théâtre filmé » : ça parle, ça parle, mais la plupart du temps, il ne se passe (quasiment) rien. Avec une vraie tension dans la mise en scène, l’écriture et le jeu des acteurs, cela peut évidemment produire un résultat électrisant. Mais en l’occurrence, on s’endort au fil de scène étirées jusqu’à l’insupportable. Trois épisodes d’une heure et demie, c’est beaucoup trop. Le format est parfait pour une saison de Sherlock ; ici, il ne fonctionne pas.

Sherlock, justement, ne peut s’empêcher de hanter les couloirs du Château comme les ponts du Demeter. Surtout à partir du 2e épisode, avec l’arrivée de l’acteur Jonathan Aris, Philip Anderson dans Sherlock et capitaine Sokolov dans Dracula, qui, avec sa barbe, rappelle furieusement l’Anderson barbu du retour de Holmes. Les « boring » d’Olgaren sur le bateau, un des termes favoris du génie de Baker Street. Le quasi-mind palace au début de l’épisode 2. Agatha s’adressant à Sokolov comme Sherlock à Anderson. Et le rapport Agatha/Dracula qui n’est pas sans rappeler le lien Sherlock/Moriarty (ce dernier ne faisait-il pas, en définitive, un meilleur Dracula ?). La fin de l’épisode 2, où l’on s’attend à voir surgir Lestrade ou carrément Holmes et Watson, sous un faisceau lumineux d’hélicoptère en toc, évoquant surtout une poursuite de théâtre.

À la limite, envisager Dracula sous l’angle du théâtre aurait peut-être été plus riche. Le vampire comme personne ultra-théâtral, le vrai contre le faux, l’essence d’un rôle aspirée par un acteur (et inversement, un acteur cannibalisé par son rôle-clé, tel Lugosi)… Au fil du 2e épisode, cette dimension – une possible réflexion sur la dramaturgie – semblait l’une des rares pistes permettant de « sauver » la mini-série. Et puis non, ils ont préféré une longue exposition sur « la tyrannie de la beauté » suivie d’une fin incohérente.

Dracula et son garde-manger (c) BBC

Problème : là où, avec Sherlock, Moffat et Gatiss sont parvenus brillamment à redonner vie à un personnage de fiction ultra-adapté – et là où un Elementary, après des prémices intéressantes, échouait sur la durée – le duo se plante dans les grandes largeurs avec son vampire plus proche d’un comédien de seconde zone, surjouant en tentant de s’assurer les bonnes grâces de son public par une accumulation de calembours éculés.

Et ce, lorsque les cocréateurs ne pèchent pas par simple manque de crédibilité. À deux doigts d’être pendue car soupçonnée de meurtres, Agatha prétend être un vampire pour effrayer ses « juges » et les convaincre de la détacher, pendant que Dracula arbore son éternel sourire en coin… Cela sent, comme à d’autres moments, l’idée de scénariste qui voulait se payer une « scène », un monologue « fort », au détriment de la cohérence et de la logique. On ne parlera même pas du final, bâclé.

Pour le reste, les thèmes sont classiques : mieux vaut mourir en faisant le bien que vivre éternellement dans la lâcheté ; l’autocentrisme de notre vie moderne est une plaie ; qui sont les vrais prédateurs, les créatures qui dévorent ou les proies qui se défendent au risque de verser dans l’illégalité ? La morale, en définitive, est sauve ; pour la transgression, on repassera.

Lorsque Lucy prend un selfie et découvre sa vraie apparence, on repense à ce moment, dans le documentaire, où Gatiss compulse les notes prises par Stoker durant la préparation de son roman, et où il admire, parmi les caractéristiques envisagées pour le vampire, le fait qu’on ne puisse pas le prendre en photo. Dommage qu’il n’ait pas été jusqu’au bout de sa démarche, et utilisé ce motif potentiel dans la mini-série de la BBC. Un rendez-vous raté, d’autant plus inacceptable que les deux cocréateurs se sont attaqués à un sujet d’une telle envergure. Un peu comme le Watchmen de Damon Lindelof, dont je disais ici tout le mal que j’en pensais, sur un mode finalement pas si éloigné.

Dracula (BBC) Mini-série en 3 épisodes
diffusés par la BBC du 1er au 3 janvier 2020, puis sur Netflix
Mini-série créée et écrite par Steven Moffat et Mark Gatiss
D’après le roman de Bram Stoker
Épisodes réalisé par Jonny Campbell, Damon Thomas et Paul McGuigan
Avec Claes Bang, Dolly Wells, John Heffernan, Morfydd Clark, Jonathan Aris, Lydia West, etc.

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