Better Call Saul : la critique des 2 premiers épisodes

Better Call Saul : la critique des 2 premiers épisodes

Note de l'auteur

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Annoncée depuis plus d’un an, Better Call Saul débute enfin sur AMC ce 8 février et, en France, elle sera relayée dès le lendemain sur Netflix. Lourd pari pour Vince Gilligan et son co-showrunner Peter Gould que de se lancer dans l’aventure du spin-off d’une série aussi intouchable que Breaking Bad : on est d’autant plus soulagé du résultat. Malgré quelques réserves, jusqu’ici tout va bien…

On a eu très peur lors des premières rumeurs puis confirmation officielle du projet Better Call Saul. Hein, was ? Un spin-off du monument Breaking Bad ? Centré sur le passé du personnage de Saul Goodman ?? En mode sitcom de 30 minutes où Saul resterait la plupart du temps le cul derrière son bureau à recevoir des clients tous plus barrés les uns que les autres ??? On était prêt à dégainer les Uzi ou bien déchirer nos vêtements et se lamenter devant un mur prévu à cet effet et puis, heureusement, les showrunners Vince Gilligan et Peter Gould ont, peu à peu, corrigé le tir.

bettercallsaultoilettesBetter Call Saul n’est pas une comédie. Loin de là. Au vu des deux premiers épisodes, la petite sœur de Breaking Bad est même bien plus proche que prévu de son modèle, si l’on considère son cocktail d’humour noir/polar/ambiance décalée. Apparu pour la première fois dans le 8e épisode de la deuxième saison de Breaking Bad, Saul Goodman était alors cet avocat marron et combinard au service de tout un réseau de raclures de plus ou moins grande importance au Nouveau-Mexique. Prince du verbe comme dans un Scorsese ou un Tarantino, minable génial aux pubs télé racoleuses (dont le slogan “Better Call Saul” a donné son nom au spin-off, donc), brillant fossoyeur de la loi, Goodman aidait Walter White et Jesse Pinkman à blanchir leur butin et les protégeait de toute enquête policière trop poussée sur leurs activités de meth-men. Dans l’ultime saison de Breaking Bad, emporté par la chute de White, Saul se voyait contraint de tout quitter et refaire sa vie très loin pour éviter de se retrouver à la morgue avec du plomb dans le buffet.

C’est précisément là que nous le retrouvons dans Better Call Saul. Non, pas à la morgue mais dans sa nouvelle existence. Oui, Better Call Saul débute bel et bien APRÈS la fin de Breaking Bad. Le temps d’un somptueux prologue de cinq minutes en noir et blanc, sans le moindre mot, où nous découvrons ce qu’est devenu Goodman après Breaking Bad. Rouleur de pâte à beignet dans le Dunkin Donuts-like d’un mall sinistre du Nebraska, Saul Goodman n’est plus que l’ombre de lui-même et vit dans la peur de son ombre. Ou plutôt de n’importe quel regard d’inconnu un poil trop insistant qui pourrait lui faire craindre que sa couverture est grillée.

bettercallsaul2Les tous premiers mots entendus dans Better Call Saul viennent du passé. Un spot télé, visionné sur cassette vidéo par Goodman, une fois rentré du turbin, un verre à la main pour seule compagnie et la larme à l’œil devant ces pubs qu’il enregistrait du temps de sa gloire. Brillante idée de mise en scène qui nous plongera, après un générique en forme de sonnerie de téléphone occupé, dans le passé plus coloré de Saul, en 2002. Quand il s’appelait encore Jimmy McGill. Jusqu’ici, tout va bien. Le ton, les cadrages, le jeu sur les silences et les bruits, agencés pour créer une atmosphère (ici, bien glauque) : pas de doute, on est bien dans une grammaire visuelle typiquement Breaking Badienne et cette impression se confirmera tout au long de ces deux premiers épisodes.

Comme l’a indiqué Vince Gilligan lors de ses rencontres avec la presse, le dispositif de mise en scène est plus « classique » dans BCS par rapport à la caméra portée à l’épaule très fréquente dans Breaking Bad. Mais un soin identique est apporté aux cadrages d’ambiance et aux amorces, contre-plongées et grands angles expressionnistes.

La première apparition de James/Jimmy McGill, répétant sa plaidoirie face à un miroir dans les chiottes d’un tribunal avant l’audience, plante intelligemment notre héros et sa profession : ce petit avocat frustré d’Albuquerque est un comédien et le prétoire sa scène. Sauf que la pièce qu’il s’apprête à jouer n’est pas vraiment Othello, plutôt Boeing Boeing… Dans les costards cheap du rond de cuir hâbleur, Bob Odenkirk est phénoménal (et plus émacié) : de toutes les scènes, littéralement, l’acteur s’époumone et assure un impressionnant abattage marathon, au risque de nous inquiéter un peu sur la solidité des seconds couteaux qui l’entourent. Pour l’instant, le seul qui émerge vraiment reste Michael McKean dans le rôle de Chuck, frère aîné de Jimmy et ancienne gloire du barreau placardisé par ses employeurs à la suite d’une étrange affliction… Une relation puissante et complexe unit les deux frères, l’aîné exerçant à l’évidence une autorité morale très forte sur son cadet, malgré son invalidité faisant de lui un mentor vulnérable et calfeutré à domicile, toutes sources d’électricité coupées. Malgré les appels à l’éthique de son frangin, Jimmy, dévoré par l’ambition et crevant de ne pas mener grand train, va dés le premier épisode monter une pathétique arnaque avec deux jeunes skaters pour convaincre un couple inquiété par le fisc de lui confier leur défense. Le plan va tourner à la catastrophe et propulser Jimmy dans les griffes d’un visage familier de Breaking Bad – twist majeur final du premier épisode et os à ronger inévitable donné aux fans, à égalité avec les apparitions hilarantes de Jonathan Banks.

Capture d’écran 2015-02-06 à 16.41.59Comme dans Breaking Bad, le curseur oscille très subtilement entre la comédie noire, le drame et le polar, suggérant une ambition d’écriture qui ne s’épanouira vraiment, on l’espère, qu’au fil de la saison. L’enjeu scénaristique est moins évident à tenir que celui d’un homme rongé par un cancer et décidé à se lancer dans le deal de meth… On est certes pas dans le même niveau de “high concept” et Better Call Saul n’est à ce titre pas le choc frontal de son prédécesseur : elle part avec l’évident handicap du souvenir écrasant de Breaking Bad et la mission d’acquérir une identité propre. Comme dans Breaking Bad, Gilligan et Gould (le scénariste qui a créé Saul Goodman) affichent ici comme ambition de raconter l’érection d’un empire par un homme qui s’y perdra et c’est sur cette dynamique qu’il faudra juger la cohérence de la série.

Les auteurs ont eu la bonne idée de jouer la carte des allers/retours dans le temps et donc d’instiller dans nos esprits, via leur superbe prologue, la promesse d’une série qui ne sera pas uniquement figée dans la timeline 2002-2008. On en verra sans doute davantage sur le sort du McGill/Goodman post-Breaking Bad, tout est donc possible et la crainte d’un scénario peu excitant s’éloigne. Ces deux premiers segments ont en tout cas le mérite de trouver un ton, tandis qu’Odenkirk joue une fine partition entre faconde cheap et sourde amertume du dernier de la classe. Au détour de quelques dialogues, on devine que le passé de Jimmy McGill, avant même 2002, fut plutot rock’n’roll et tout ce que l’on souhaite, c’est que les autres rôles récurrents de Better Call Saul – Patrick Fabian, Rhea Seehorn (ultra discrète pour l’instant), Michael McKean et le très prometteur Michael Mando (Québécois vu dans Orphan Black) – prennent eux aussi du galon. Bref, Better Call Saul nous donne pour l’instant plutôt envie de rester en ligne.

BETTER CALL SAUL, série de 10×45′ créée par Vince Gilligan et Peter Gould. Diffusion sur AMC et en exclusivité sur Netflix France dés le 9 février.

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