Critique : fallait pas l’inviter ! (Roseanne / ABC)

Critique : fallait pas l’inviter ! (Roseanne / ABC)

Note de l'auteur

Fallait-il ressusciter Roseanne, grande série d’humour « white trash » de notre enfance ? L’anti-Cosby Show est revenu pour une 10e saison, deux décennies après la 9e. Et on ne peut pas dire que ce soit pour le meilleur. L’annulation de la 11e saison, sur fond de tweet raciste de son « héroïne », sonne le glas d’une série qui a trop duré. Un piège dans lequel X-Files s’est vautré ces deux dernières saisons.

Qu’il est dur d’enfiler à nouveau des baskets trouées « white trash » plus de 20 ans après les avoir remisées au placard. Et encore, en tant que téléspectateur francophone lambda, on n’a eu droit qu’aux six premières saisons, diffusées jusqu’en 1997 sur M6, l’année où précisément la 9e (et dernière pour l’époque) saison a été diffusée aux States. Neuf saisons, c’est peut-être un poil long… Six, en revanche, c’était bien. Très bien, même.

Les dates sont importantes. La série Roseanne a débuté sa diffusion sur ABC en 1988, soit quatre ans après le début du Cosby Show sur NBC et un an et demi après celui de Mariés, deux enfants sur Fox, l’autre grande série « des Blancs dans la mouise » de l’époque (son titre provisoire aurait d’ailleurs été Not the Cosbys). La série de Bill Cosby, de (désormais) sinistre mémoire, présentait, grande nouveauté, des Noirs américains de la middle class plutôt que dans la dèche. Lui est gynécologue-obstétricien, elle avocate. Ils vivent dans une maison agréable à Brooklyn avec leurs nombreux enfants.

Roseanne, en revanche, met en scène des Blancs au bord du chômage, de la pauvreté et de la crise de nerfs : les Conner. Elle (Roseanne Barr) bosse à la chaîne dans une petite usine de fabrication d’éléments en plastique. Lui (John Goodman) travaille comme plaquiste sur des chantiers. Ils ont du mal à joindre les deux bouts, contrairement aux Huxtable du Cosby Show. Diffusée quasiment en même temps en France, ces deux séries avaient le mérite d’offrir un regard neuf sur deux univers (les Noirs et les Blancs, pour faire court) bien connus du téléspectateur biberonné à Dallas et autres séries pure-white, où les Noirs sont, au choix, des employés ou des criminels.

 

Roseanne  S10 : trop de social, pas assez de rythme

Roseanne et Dan Conner (c) ABC/Adam Rose

Neuf saisons, cela ne suffisait-il pas ? Il y avait apparemment une demande pour une réunion de la famille Conner, puisqu’ABC a commandé une 10e saison. Difficile, au visionnage, de ne pas en garder un goût amer. De temps à autre, on retrouve le côté cinglant des répliques (opposé à l’humour « positif » de Cosby), spécialité de Roseanne et de sa fille Darlene (jouée par Sara Gilbert, vue notamment dans Urgences et The Big Bang Theory), ainsi que l’exposition d’une situation socioéconomique plus que précaire. Mais l’esprit n’y est plus.

Les scénaristes, pourtant, n’ont pas ménagé leurs efforts. Dans le 1er épisode, Roseanne et sa sœur Jackie se disputent à cause de l’élection présidentielle de 2016, la première pro-Trump et la seconde pro-Clinton. DJ, fils de Roseanne et Dan, est un militaire de retour de Syrie qui vit chez ses parents avec sa fille. Becky, la grande sœur, annonce qu’elle va être mère porteuse à 43 ans : son mari est mort et elle a besoin d’argent. Darlene, enfin, retrouve elle aussi ses pénates chez ses parents, avec ses deux enfants – toujours par manque de fric : elle vient de perdre son boulot. N’en jetez plus ! C’est la fête à la maison mais tout le monde fait la manche.

Et lorsque la série s’attaque à des thèmes plus difficiles sur fond de présidence Trump, cela peut carrément devenir embarrassant. Les nouveaux voisins des Conner sont… étrangers, et plutôt basanés. En plus, ils stockent beaucoup trop de pesticide derrière leur maison. Panique chez Roseanne : ce sont forcément des terroristes ! Bon, en définitive, il s’avérera qu’ils sont plutôt sympas, serviables, guère friqués eux aussi et qu’ils sont les premières victimes du racisme ambiant. Heureusement, Roseanne change d’idée sur eux et tout est bien qui finit bien… Au secours.

Darlene (Sara Gilbert) au bon vieux temps

Les scénaristes ont peut-être oublié que ce qui faisait l’intérêt de Roseanne a toujours été le sens du rythme et cette forme d’ironie grinçante, d’humour mordant, cette façon de rire de son propre malheur. Banalisée, Roseanne ressort bien terne de cette saison de trop. Et se prend le mur : un tweet jugé raciste de Roseanne Barr a convaincu ABC de renoncer à une 11e saison, pourtant annoncée. Mais Roseanne devrait ressusciter de ses cendres, puisque la chaîne compte lancer une spin-off centrée sur le personnage de Darlene. Et c’est, somme toute, logique.

 

Darlene, l’autre Roseanne

Darlene, en effet, a toujours été le « 2e personnage central » de Roseanne, après la protagoniste éponyme bien sûr. La jeune fille, un peu brutale, dotée d’un esprit sans concession, capable des reparties les plus dévastatrices, était un vrai moteur narratif. On voyait d’ailleurs bien à quel point la filiation avec sa mère définissait son caractère.

Sara Gilbert (c) ABC/Robert Trachtenberg

Et c’est précisément cette dimension « à part » qui pouvait faire résonner des éléments a priori étrangers à ce type de personnage. Un épisode, notamment, au début de la série, voit Darlene ranger au rebut son équipement de base-ball. Roseanne s’en inquiète et découvre que sa cadette vient d’avoir ses premières règles, et qu’elle pense que son existence de sportive est foutue. Désormais, elle sera comme Becky, à se pomponner et à parler fringues et guère d’autre chose. Roseanne la rassure : on peut être une femme et jouer au base-ball. On peut avoir un esprit incisif et être une femme. On peut être une femme et faire ce que l’on souhaite.

Cet esprit et toutes les qualités de l’actrice Sara Gilbert suffiront-elles pour faire d’un spin-off une série à part entière ? À l’extraire du bourbier sitcommesque dans lequel Roseanne vient de disparaître corps et biens ? On sera là pour voir ça. Titre de travail de ce Roseanne sans Roseanne ? The Conners.

ROSEANNE (ABC) Saison 10 en 9 épisodes
diffusée sur ABC à partir du 27 mars 2018
Série écrite par Bruce Rasmussen, Darlene Hunt, Sid Youngers, Morgan Murphy, Bruce Helford, Dave Caplan et Betsy Borns
Réalisée par John Pasquin, Gail Mancuso et Andrew D. Weyman
Avec Roseanne Barr, John Goodman, Laurie Metcalf, Sara Gilbert, Lecy Goranson, Michael Fishman, etc.

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