#Critique Laissez bronzer les cadavres

#Critique Laissez bronzer les cadavres

Note de l'auteur

Dans un village brûlé par le soleil méditerranéen, un flic affronte une bande de malfrats. Hémoglobine et golden shower : un exercice de style fétichiste et vain.

 

Encensé par une armée d’aficionados et quelques critiques survoltés, le tandem Hélène Cattet & Bruno Forzani œuvre dans le bizarre-fétichiste-intello-bobo et a signé au fil des années le diptyque Amer (2009) et L’Étrange couleur des larmes de ton corps (2012), lettres d’amour au giallo, à l’esthétisme rétro, au cinéma de Mario Bava ou de Dario Argento. Du cinéma-compilation, sensoriel, beau comme un animal empaillé, mais un peu vain et beaucoup mort. De fait, le cinéma de taxidermiste, l’exercice de style hardcore, donne rarement de bons résultats. Dans le meilleur des cas, tu as Quentin Tarantino : des citations au kilomètre, de l’acteur has been, des références, de la violence pour faire monter la mayonnaise et beaucoup de vide. Dans le pire, tu te retrouves avec des cinéphages zinzins comme Christophe Gans qui régurgitent leurs films préférés, en décalquant les cadrages et les mouvements de caméra de leurs idoles mais qui oublient qu’un scénario bien écrit est plus efficace qu’un Indien tatoué qui fait du kung-fu dans le Gévaudan.

Avec Laissez bronzer les cadavres, Cattet & Forzani adaptent aujourd’hui un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, et célèbrent le polar transalpin des années 70. Il y a donc des guns, des petits calibres, des gros, des mitraillettes, des balles, mais aussi du cuir, beaucoup de cuir, des éjaculations de sang, deux scènes d’urologie funky… Du fétichisme light mis en scène par deux fétichistes qui signent un scénario prétexte, voire bidon, pour accumuler les scènes arty, plus ou moins hypnotiques. Nous sommes dans un village abandonné, inondé de soleil, près de la Méditerranée. Après le vol de 250 kilos d’or, Rhino et sa bande trouvent refuge dans la propriété d’une artiste coquine et allumée, branchée orgies et pipi en plein air. L’arrivée de deux flics va déclencher une véritable guerre de tranchées…

Bon, on sent bien que le scénario ultra-minimaliste et les personnages-clichés (le flic, le truand, le tueur, la veuve noire…) n’excitent pas outre mesure Cattet & Forzani. Pendant près d’une heure, un flic pris au piège va donc tenter de survivre aux assauts de malfrats obsédés par l’or. On a donc une baston interminable, pas vraiment sublimée par nos réalisateurs. Tu imagines le truc réalisé par John Carpenter ? Il y a un embryon de suspens, mais c’est aussi passionnant qu’un épisode de Derrick au ralenti. Il y a également un peu de nudité, mais c’est aussi excitant qu’Harvey Weinstein sous la douche pendant le festival de Cannes. Cattet & Forzani préfèrent prendre la tangente et font dans le sampling pour cinéphiles déviants, le remix, le recyclage. On a donc des triples zooms, de très gros plans, des cadrages inclinés, tarabiscotés, repompés sur des tas de films improbables. Comme des autistes, ils (ré)citent leurs films préférés avec un ultra-gros plan sur des lunettes polarisées, un poing serré, une bouche qui mastique, un canon qui crache une balle, un impact dans un visage, un flic sanglé dans un uniforme en cuir (mais le cuir crisse dans un dessin animé, provoquant l’hilarité du spectateur). Pour masquer le vide, ils jouent sur la temporalité, reviennent en arrière pour révéler un meurtre sous un autre angle, tentent de créer une atmosphère sensorielle. Et balancent des citations en vrac : Sergio Leone, Mario Bava (notamment Cani arrabbiati), Lucio Fulci (Le Venin de la peur) mais aussi More de Barbet Schroeder ou La Route de Salina, dont on entend la musique. Très vite, je me suis senti exclu de cet exercice de style hermétique. Alors oui, c’est supérieurement éclairé par Manu Dacosse qui tourne en Super 16 et le moindre impact de balle sonne comme une explosion atomique grâce au talent d’Yves Bemelmans. Mais que racontent Cattet & Forzani, où veulent-ils en venir ? Ressusciter un cinéma oublié, sublimé des fragments de souvenirs venus des 70’s ? Pourquoi pas, mais en quoi est-ce intéressant, cela provoque-t-il la moindre émotion ? Malheureusement non. Tout est vain, naïf et surtout interminable et terriblement assez ringard. À cause de tous les artifices, de toutes les citations, impossible de croire ne serait-ce que quelques secondes à ce que tu vois sur l’écran. On ne discerne que les tics de cette mise en scène toc, les coutures. De plus, les acteurs – un casting de gueules plutôt que des comédiens – ont du mal à faire vivre leurs personnages. C’est un festival de grimace, de pantomime, avec des acteurs en roue libre qui roulent des yeux comme dans un film muet. Néanmoins, Cattet & Forzani parviennent à ciseler quelques belles images arty : du sang qui gicle comme de la peinture sur une toile de Jackson Pollock, une golden shower qui se métamorphose en or, une main qui serre un gun… C’est beau, puissant, coloré, mais ça ne fait pas un film. À la rigueur, un clip…

Énorme déception.

Laissez bronzer les cadavres
Réalisé par Hélène Cattet & Bruno Forzani
Avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, Michelangelo Marchese
En salles le 18 octobre 2017

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