#Critique : le cauchemar de Jacob (The Terror / AMC / Amazon)

#Critique : le cauchemar de Jacob (The Terror / AMC / Amazon)

Note de l'auteur

Les équipages de deux navires piégés par les glaces de l’Arctique, au 19e siècle, sont la proie d’une créature à la faim inextinguible. Une série en 10 épisodes glaçante et intense, coproduite par Ridley Scott et diffusée dès le 26 mars sur Amazon Prime Video.

Deux vaisseaux de la Royal Navy, l’Erebus et le Terror, quittent Londres en 1875 pour tenter de découvrir une voie navigable, à travers l’Arctique, vers la Chine et l’Inde : le fameux passage nord-ouest (Northwest Passage). Ils seront vus pour la dernière fois par des baleiniers européens dans la baie de Baffin, attendant des conditions météorologiques favorables pour pénétrer dans le labyrinthe arctique. Puis ils s’évaporeront.

À partir de faits réels, l’écrivain Dan Simmons a imaginé une confrontation des deux équipages avec une créature monstrueuse. David Kajganich a adapté ce roman éponyme, The Terror, en une série produite par AMC et dominée par la présence et l’intensité de Jared Harris (Moriarty dans les Sherlock Holmes de Guy Ritchie, Lane Pryce dans la série Mad Men) dans le rôle de Francis Crozier, capitaine du Terror. Notez que l’auteur américain est aussi producteur exécutif de la série, tout comme, entre autres, Ridley Scott (Alien).

Bien que l’objectif premier de l’expédition soit d’ordre commercial – trouver une nouvelle route vers la Chine et l’Inde représenterait, pour les marchands britanniques, une avancée incroyable et, pour la Couronne d’Angleterre, une victoire éclatante – tout prend, dès l’enlisement des navires dans les glaces, une dimension pleinement religieuse. Une dimension qui se cristallise dans le 3e épisode, lors d’une élégie funèbre au cours de laquelle Francis Crozier lit un texte évoquant l’échelle de Jacob.

Pour rappel, dans ce passage de la Genèse (Gn 28 : 11-19, pour être précis), Jacob, fils d’Isaac, rêve d’une « échelle reposant sur la terre et dont l’autre extrémité atteignait le ciel ». Il aperçoit « les anges de Dieu qui la montaient et la descendaient ». L’échelle de Jacob symbolise le lien entre les mondes : entre le physique et le spirituel, entre l’humain et le divin, entre le corps et l’âme. L’interprétation chrétienne voit en Jésus, à la fois Fils de Dieu et fils de l’homme, cette échelle reliant la terre et le ciel et assurant la communication entre les deux.

Dans les glaces de l’Arctique, les équipages de l’Erebus et du Terror seront vite confrontés à une créature inconnue, une machine à tuer dotée d’une force ahurissante. Les éléments qui s’accumulent dans la première moitié de la saison semblent en faire une sorte d’hybride entre l’homme et l’animal. Une chimère dépassant la somme de ses parties. En cela, elle-même jette un pont entre deux mondes – même si son objectif, à l’inverse du Messie, n’est pas tant de sauver que de détruire les intrus dans son Eden immaculé.

L’élégie funèbre, très belle et lyrique, souligne cette cohabitation de deux mondes, le visible et l’invisible :

« And in Jacob’s dream, he saw the invisible world, companion to the known one we perceive, with its rocks and moon, its ice fields and brute animals, and all the people we know, have ever known and will ever know. So complete it would seem to leave no room for its invisible brother world, which is yet more immense than the one we see. For in this world dwell the angels who keep us, the Lord who will not leave us, and the departed who though cleaved from the frame that carried to them, yet live. »

Les « rochers et la lune », les « champs glacés et les animaux brutaux » : voilà une belle définition du paysage lunaire qui entoure les deux navires. Rien ne pousse, rien ne prospère dans ce froid. Les membres d’équipage végètent entre eux comme dans une capsule spatiale échouée sur une mer de l’Intranquilité, astronautes égarés et guettés par la mort.

Car le passage du Nord-Ouest, vers la Chine et l’Inde, est un passage vers l’au-delà, les contrées magiques, les territoires de la mort. Il est recherché pour doper l’économie britannique ; les deux équipages deviennent marchandise, acteurs involontaires du commerce de leurs âmes. Les commerçants se transforment en denrées pour créature affamée. Et tous, morts et vivants, restent là, pris dans la glace de leurs ambitions et de leur effronterie. Durant les quatre premiers épisodes (ceux que nous avons pu visionner en amont de la diffusion), rien n’explique cette traque par la Bête des glaces. Certains éléments (la présence de deux Inuits, notamment) invitent néanmoins à penser à une défense de la nature et des traditions contre l’irruption du monde moderne, un monde qui n’apporte que blessure, mort et désacralisation.

Au début du 4e épisode, Francis Crozier et Thomas Blanky, « Ice Master » du Terror, regardent le dernier coucher de soleil de l’année. « Cela ressemble à un présage », dit le second. Une vision prophétique, comme celle de Jacob. Une vision baignée d’une lumière irréelle, celle d’une nuit qui n’est jamais vraiment la nuit et d’un jour qui ne vient plus. Un peu comme si The Thing avait endossé les habits atmosphériques d’un rêve surréaliste. Rêve de Jacob. Rêve sous-marin du scaphandrier qui, dans le premier épisode, plonge dans l’eau glacée pour constater les dégâts infligés au bateau.

Rêve ou cauchemar ? Au plongeur, le capitaine de l’Erebus avait dit : « Vous êtes un pèlerin des profondeurs. » Après sa remontée, le même capitaine lui demande à quoi cela ressemblait, « là en bas ». Sa réponse : « À un rêve, Sir. » Au-delà d’éléments plus évidents (la tension sociale qui refait régulièrement surface ; la question de savoir qui, de l’homme ou de l’animal, est le vrai monstre), c’est cette spiritualité esthétique et bestiale qui fait tout l’intérêt de The Terror.

THE TERROR (AMC) Saison 1 en 10 épisodes
diffusée sur Amazon Prime Video à partir du 26 mars.
Série créée par David Kajganich.
Épisodes écrits par David Kajganich, Soo Hugh, Gina Welch.
Épisodes réalisés par Edward Berger, Sergio Mimica-Gezzan.
Avec Jared Harris, Tobias Menzies, Greta Scacchi, Ciarán Hinds, Paul Ready, Adam Nagaitis, Nive Nielsen, Ian Hart, etc.

Partager