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« Des hommes tourmentés » : Brett Martin, les auteurs vus de l’intérieur

« Des hommes tourmentés » : Brett Martin, les auteurs vus de l’intérieur

Note de l'auteur

deshommestourmentésAvec Des hommes tourmentés, le journaliste américain Brett Martin cherche à tisser un lien entre les œuvres et leurs auteurs. On dit que les chiens ressemblent à leur maître, c’est peut-être aussi vrai pour les séries, tout spécialement celles que l’auteur attribue au Troisième âge d’Or : les séries du câble, de The Sopranos à Breaking Bad.

Et c’est un peu tout l’intérêt mais aussi les limites de l’ouvrage. Le sujet est passionnant et, ne nous mentons pas, l’avènement de HBO jusqu’à AMC, a donné naissance à des séries importantes. On peut toutefois se sentir frustré de sauter ainsi plusieurs périodes (ou âges) pour ne s’intéresser qu’à un présent proche. L’auteur n’est pas amnésique ou aveugle pour autant, il ne s’agit d’omettre le patrimoine télévisuel américain ou de le nier. Brett Martin ne cache pas ses goûts, ses préférences pour certaines séries (The Sopranos et Breaking Bad en tête) mais ne tient pas à placer la première décennie du 21ème siècle comme l’absolue.

« Les triomphes artistiques du Troisième âge d’Or ont été le produit d’une créativité de circonstance face à un bouleversement, à une confusion et de faibles paris. » (p.452)

Si l’on ne peut nier la valeur des séries citées (Six Feet Under, The Wire, The Shield, Mad Men, Deadwood en plus de celles citées plus haut), le journaliste s’emploie à mettre en circonstance le big bang qui eut lieu dans le paysage télévisuel américain, comment ces séries ont été créées en réaction à un organisme qui pouvait lier un peu trop les mains de leurs créateurs. HBO fut avant tout synonyme de liberté. De là est née une façon différente de raconter des histoires. Et le livre de nous narrer, vue des coulisses, leur création. Dès lors, Des hommes tourmentés emprunte un peu au Nouvel Hollywood de Peter Biskind. Avec cette impression permanente de bénéficier du grand privilège de se retrouver entre les murs mais aussi de souffrir d’une certaine appréhension à ne pas tout à fait boire les mots que l’on lit.

Il ne s’agit pas de mettre en doute la parole de l’auteur mais de croire à un léger phénomène de distorsion, comme les souvenirs peuvent parfois se détacher de la réalité. On embellit, on charge un peu, on n’est pas tout à fait conforme à la réalité de façon innocente ou volontaire. Les anecdotes ont ceci de présenter un intérêt cocasse, mais une valeur discutable. En revanche, le chapitre sur Breaking Bad est passionnant et sans défiance, parce qu’on peut le mettre en parallèle du formidable documentaire d’Olivier Joyard, Séries Addicts, qui avait pu filmer la writer’s room de Vince Gilligan.

Les writer’s rooms sont un peu le véritable enjeu de ce livre ou comment elle reflète la psyché de leur patron. La sérénité de Vince Gilligan, le despote David Chase, l’écrasant David Milch, le passionné David Simon ou le vindicatif Matthew Weiner. Chacun, dans leur rôle, imprime leur caractère, leurs défauts comme leurs qualités, au sein de scénaristes parfois bien en souffrance. Une situation paradoxale qui montre combien chaque série reflète son créateur comme la figure tutélaire mais qu’elle ne serait rien sans toutes les personnes qui gravitent autour de lui. Une salle d’écriture devient un système solaire dont chaque membre est dépendant de l’autre.

Des hommes tourmentés s’avère souvent passionnant si l’on s’intéresse aux plumes qui ont explosé au début des années 2000 sur le câble. Le livre s’appuie sur un parti pris avec lequel il faudra composer, quelques réflexions qui hérisseront le poil des sériephiles qui ne jurent pas uniquement par le câble et un personnage de Chase souvent méprisant malgré son génie. L’épilogue démontrera une vraie passion de la part de l’auteur, où l’on sent le journaliste s’effacer derrière l’homme. C’est peut-être dans ces moments relâchés, où les goûts de Martin s’accompagnent d’une plongée documentaire, que le livre atteint son meilleur.

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