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Contrôle, Technique (critique de Daft Punk Unchained, de Hervé Martin-Delpierre)

Contrôle, Technique (critique de Daft Punk Unchained, de Hervé Martin-Delpierre)

Note de l'auteur

Demain soir, un documentaire attendu depuis 1 an et son annonce en grande pompe à La Rochelle (durant le festival Sunny Side of the Doc) pointera le bout de son nez sur Canal +. Plus de 20 ans de carrière pour un des groupes français les plus reconnus à l’international, et une mystique qui n’a jamais vraiment été percée, et pour cause. On nous promet donc de l’exclu, des collaborateurs diserts et des images rares pour avoir une perspective fraîche sur les papes de l’électro. Alors, Daft Punk Unchained est-il court-circuité sous le poids de son ambition ou fournit-il un bon manuel d’apprentissage de la robotique Daftpunkienne ?

Daft Punk Unchained, c’est un doc sur l’histoire d’un groupe, sous la houlette bienveillante de BBC Worldwide qui lui garantit une visibilité mondiale. C’est surtout et indéniablement une histoire de contrôle. Celui imposé par deux producteurs de house parisiens sur une multinationale européenne pour prendre d’assaut la musique électro, l’amenant des raves underground aux stades en sautant la case Dance Machine. C’est une ode à la liberté artistique, funky, décadente et un tantinet mégalo au fur et à mesure de son ambition : donc une ode à déchaîner les foules, que ce soit sur Revolution 909 ou sur Get Lucky (oui oui, même celui du camping de Palavas-les-Flots dans ce dernier cas). C’est aussi l’histoire d’un bug dans la machine : ce contrôle qui a été remis dans les mains d’Hervé Martin-Delpierre, le premier à avoir leur bénédiction pour utiliser leurs clips et musique.

Des débuts hésitants de Darlin’, groupe de lycée tabassé par un critique anglais, il n’y a qu’un pas. La création de Daft Punk s’est faite en réaction à son appellation peu flatteuse de « daft punky » pour décrire la musique du groupe. Et des réactions, il y en aura de la part du duo parisien. Armés d’une sagacité exemplaire et de maxis house remarqués sur le label écossais Soma, ils vont frapper à la porte de Virgin avec une version quasi finalisée de leur Homework d’introduction. Et grâce aux bons conseils du père de Thomas Bangalter, conseiller qui les aide à naviguer dans l’industrie du disque, ils négocient un contrôle créatif total et n’accordent à Virgin que la distribution de la musique de leur label, Daft Life. Moult superstars viendront frapper à leur porte, pour des remix, des titres, une fois Da Funk et Around the World mis sur orbite. Mais les Daft Punk ne veulent pas être des producteurs à la mode, mais des architectes de leur propre univers transmedia.

Au fur et à mesure de Daft Punk Unchained se dessinent les contours du plan d’un groupe propice aux mystères, suivant les mises en scène de groupes comme The Residents pour se cacher d’une presse complice. Et leur manager de l’époque, Pedro Winter, de rappeler que l’explication de devenir des robots s’est faite avec le bug de l’an 2000. Un délire ? Non, un virage plus que sérieux et la création de masques de robot rutilants grâce au gourou des effets spéciaux Tony Gardner à Hollywood. Dès lors, avec la sortie de Discovery, Daft Punk passe au rang de performance art, avec des créations qui ont plus à envier aux légendes du rock des 70’s qu’à leurs compères DJ d’alors : on en retient surtout les deux films Interstella 5555 et le moins réussi Electroma, respirations visuelles qui rythment le documentaire. Et plutôt très bien expliquées par Leiji Matsumoto, un des témoignages les plus prestigieux capturés par les caméras de Delpierre.

Bangalter et de Homem-Christo ne s’exprimant que par voix interposées, et n’étant à visage découvert que pour les segments des débuts – maintes fois repris par les télés faisant des sujets sur le groupe, donc rien de nouveau -, Delpierre reconstruit leur histoire à travers plusieurs collaborateurs-clé prestigieux. Tous sur le même pied d’égalité, tous introduits en fanfare avec banc-titre plein écran : les stars internationales sont relativement peu disertes, parlant finalement plus d’eux-mêmes et de leur propre carrière que des élusives créatures de studio qui ont fait appel à eux. On repart ainsi bredouilles du passage de Kanye West, préférant faire sa promo en mode Yeezus que des blips agressifs de On Sight avec lesquels il s’apprête à ouvrir son show VIP à la Fondation Louis Vuitton. Pas grave : Delpierre a d’autres atouts dans sa manche, comme le DJ Britannique Pete Tong, le plus à même de parler de l’explosion One More Time de 2001 et le happening Alive à Coachella de 2006. Ou encore JD Beauvallet des Inrocks, un des rares à parler des rapports complices entre la presse spécialisée et les Daft, mais aussi de la production et la musique elle-même.

Quelques bugs dans la machine

La mémoire vive des Daft produit donc beaucoup de dossiers pour ce documentaire, qui s’imbriquent plutôt bien. Mais aussi quelques bugs et fichiers inaccessibles, corrompus par un silence radio gênant : ainsi en va-t-il sur la période Human After All, survolée par Delpierre vu l’absence totale de promo du groupe pour sa sortie. Des explications d’un album enregistré en 2 semaines, volontairement cru ? On n’en obtiendra pas plus avec Daft Punk Unchained. Idem avec des justifications prenant un tour un peu hagiographique, comme l’utilisation « révolutionnaire » des samples sur Discovery. Ainsi, l’assemblage de Cola Bottle Baby d’Edwin Birdsong et de Harder Better Faster Stronger tombe un peu à plat pour des oreilles non aguerries, qui entendent juste le même titre pitché.

C’est finalement dans le respect palpable des ingés son, ex-managers, et autres DJ, que l’on peut véritablement rassembler les clés de la réussite des Daft Punk. Non pas dans l’alchimie irréelle décrite par le compositeur Joe Trapanese avec un Bangalter petit génie des machines, et un De Homem-Christo intransigeant et obstinément perfectionniste. Celle d’un duo qui a assimilé ses influences, assimilé ses limites techniques, et cherche constamment à se surprendre lui-même. Leur anonymat est aussi ce qui leur a évité les crises d’ego ou la vindicte populaire, et aussi un certain sens de l’humour : difficile de ne pas voir dans les accents soft-rock et la promotion volontairement rétro de Random Access Memories un pied-de-nez à leur statut authentique de vétérans. Un réinvestissement acharné dans leur musique et ses extensions peuvent aussi garantir leur indépendance, ce qui est expliqué en toile de fond de façon limpide.

Foisonnant, rythmé et plutôt clair : Daft Punk Unchained n’accuse pas de court-circuit ou de simple délire par un fan pour les fans. Et ça vaut bien une recommandation chaleureuse.

2015. De Hervé Martin-Delpierre. Avec les témoignages de Joe Trapanese, Nile Rodgers, Pharrell Williams, Kanye West, Pedro Winter, Todd Edwards. Production : BBC Worldwide, avec la participation de Canal +. Diffusion mercredi à 20h55 sur Canal +.

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