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DVD/Bluray : Réalité, une expérience rare signée Quentin Dupieux

DVD/Bluray : Réalité, une expérience rare signée Quentin Dupieux

Note de l'auteur

realite-photo-5493f8979e469Après Steak, RubberWrong et Wrong Cops, Quentin Dupieux poursuit sa route à part dans le cinéma français avec ce jeu de miroirs manipulant nos sens en boucle jusqu’à l’épuisement. Une pure expérience abstraite qui n’est pas du goût de tout le monde mais au pouvoir hypnotique incontestable. 

J’ai rien à dire, mais je pense qu’il y a des choses qui sortent, c’est plus fort que moi, je suis un être humain. Je ne fais pas du cinéma pour dire, mais pour voir et entendre” : dans l’interview très complète qu’il avait donnée au site Konbini.com en février, Quentin Dupieux résumait parfaitement l’essence même de Réalité. Un film qui n’a rien à dire et dont la boucle perpétuelle qui lui sert de trame ne veut rien dire. Mais le plus beau, c’est qu’on s’en fout : la raison d’être de ce vortex onirico-spatio-temporel est ailleurs. Dans ce qu’il nous montre et nous fait entendre : une invitation au voyage barré où des dimensions théoriquement parallèles s’interpénètrent joyeusement, dans une partouze narrative évoquant à la fois Lynch, Bunuel, Jonze, le Rod Serling de Twilight Zone, le Cronenberg de Videodrome et le Carpenter de L’Antre de la folie. Ouais, rien que ça !

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Le névrotique et survolté Bob Marshall (Jonathan Lambert) : il produira le film d’horreur de Jason Tantra si ce dernier trouve LE gémissement idéal pour les victimes.

En théorie, votre serviteur goûte autant ce genre de délire qu’une fricassée de mou du chat. Mais par une sorte de miracle dont Dupieux semble être le seul à posséder le secret, et pour peu que l’on accepte de s’abandonner à sa folie contrôlée, Réalité imprime la rétine. Peut-être grâce à son étrange photo laiteuse et surexposée ou sa mise en scène presque entièrement composée de plans fixes, le mix donnant à l’ensemble une patte visuelle curieuse, irréelle. Peut-être aussi grâce aux jeux subtilement comiques d’Alain Chabat et Jonathan Lambert, l’un en cameraman benêt rêvant de faire son premier film, l’autre en producteur névrotique, égocentré, obsédé par l’idée de gagner “l’Oscar du meilleur gémissement”. Le fait qu’ils soient, avec Elodie Bouchez, les seuls acteurs s’exprimant en Français dans ce contexte américain, renforce la singularité de leurs scènes. Hyper crédibles et terre à terre, au milieu d’une intrigue gigogne à l’itinéraire totalement imprévisible, ils captent l’attention à chaque apparition et nous sauvent du décrochage.

A la recherche du cri parfait : Jason a 48h pour satisfaire les exigences de son producteur taré.

A la recherche du cri parfait : Jason a 48h pour satisfaire les exigences de son producteur taré.

Les esprits les plus rationnels pourraient légitimement crier à l’escroquerie bobo, tant Réalité se barricade dans son refus absolu d’une explication quelconque à ce qui se passe à l’écran. Jugez plutôt des premières minutes : extérieur jour, au beau milieu d’une forêt californienne irisée par le soleil, une fillette dort dans un 4×4 familial. Non loin, son père dézingue un sanglier à la carabine. Les coups de feu la réveillent. Papa revient avec la bête sur le dos, charge la carcasse à l’arrière puis la voiture s’éloigne. Cut. On se retrouve sur le plateau d’une émission de télé qui manifestement cause cuisine. L’animateur est grimé en costume de rongeur qui le gratte. Il interviewe Jacques, un instituteur de 54 ans, veuf, “qui aime les talk shows, la nature et collectionne les montres russes des années 70”. En régie, où tout le monde s’emmerde ferme, on découvre Jason (Alain Chabat), caméraman placide et concentré. Cut. Dans sa loge, l’animateur en peau de bête, rongé par ses démangeaisons, pourrit la costumière pour avoir choisi une nouvelle lessive qui provoque son allergie. Cut. Dans la maison familiale, la fillette, qui s’appelle Réalité, voit une mystérieuse K7 vidéo bleue tomber du ventre du sanglier éviscéré sous ses yeux par son père. Que contient-elle ? Cut. Sur le parking de la chaîne, Jason confie à l’animateur qu’il a eu l’idée d’un film d’horreur, qu’il proposera dans une scène suivante au producteur Bob Marshall. Lequel visionne en parallèle des rushes d’un autre film en cours de tournage, en compagnie de son réalisateur nommé Zog (John Glover, chéri de ces geeks devant l’Eternel). Cut…

J’arrête là, j’en ai déjà trop écrit et, finalement, mieux vaut ne pas vous gâcher la surprise de ce drôle de film (et parfois film drôle), hanté par une boucle musicale chipée à Philip Glass, dont l’entêtant motif renforce le climat angoissant de cette rare expérience. Et pour ceux qui ont déjà vu Réalité, le trip de Dupieux se redécouvre aisément une seconde, voire une troisième fois. Il se vit comme un jeu de piste pour l’esprit cette fois plus attentif aux moments de bascule du film. Malgré son abstraction quasi totale, Réalité offre aussi en creux une petite satire bien vue de l’arrogance et la vanité de certains producteurs : à cet égard, la scène où Jason Tantra pitche son film d’horreur à un Bob Marshall erratique et narcissique sent le vécu à plein nez. Quentin Dupieux, qui a mis cinq ans à monter ce projet, son plus personnel dit-il, évoque aussi la fin d’un cycle avec Réalité. Raison de plus pour ne pas rater cet exercice pareil à nulle autre de mise en abîme, avant que son auteur n’explore d’autres formes de narration.

LES BONUS : une seule featurette de 11 minutes avec Jonathan Lambert et Elodie Bouchez (Chabat et Dupieux n’étaient pas dispo ?). Maigre mais cependant intéressant : Lambert et Bouchez reviennent sur leur plaisir à s’abandonner à l’univers de Dupieux, qu’ils décryptent avec minutie et justesse. Lambert, à l’évidence passionné par l’expérience malgré son peu de temps à l’écran, offre une lecture très éclairante de son personnage et quelques infos sur la mise en scène de Dupieux.

Réalité, de Quentin Dupieux (1h27 mn). Scénario : Quentin Dupieux. Sortie DVD/Bluray depuis le 17 juin (Diaphana).


RÉALITÉ de Quentin Dupieux – Bande-annonce by Diaphana Distribution

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