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#Entretien : Marianne Levy : “l’humour est un lève tabou naturel”

#Entretien : Marianne Levy : “l’humour est un lève tabou naturel”

Marianne Levy est auteure de comédie romantique, mais ce n’est pas tout. C’est aussi une spécialiste mondiale de la dégustation de cheesecake ! Plus prosaïquement, c’est aussi une critique de série avisée et chevronnée. Alors qu’elle défend un premier roman jubilatoire (La Malédiction de la Zone de Confort), nous lui avons demandé comment elle avait appréhendé l’écriture, son rapport avec la comédie romantique ainsi que son regard sur l’art sériel.

 

Daily Mars : En expliquant – avec délice – la naissance de ton actrice d’héroïne, tu dis d’elle qu’elle a un « sens inné de la dramaturgie ». Est-ce que tu as toujours voulu écrire ?
Marianne Lévy : Par quel bout prendre cette immense question quand on est un bébé auteur ? Disons qu’aussi loin que je me souvienne l’une de mes activités non sucrées préférées dans la vie a été de regarder les gens en souriant. Dans le bus, dans le métro, à la terrasse d’un café ou dans la queue du ciné… J’ai sans doute toujours eu conscience du danger que cela représentait. C’est vrai, on n’est jamais à l’abri du type qui dit : « Monsieur le policier la fille là-bas, elle est bizarre, vous trouvez pas ? ». Du coup, lucidement, j’ai décidé de devenir journaliste. Ce qui revient à regarder les gens professionnellement et à écrire ensuite sur ce que l’on voit. Je ne me rappelle plus bien quand la réalité m’a semblé trop petite pour répondre à toutes les questions qui me trottent dans la tête, mais en 2011, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai écrit mon premier roman. Donc, pour répondre à la question : très, très longtemps.

Est-ce que le choix de la comédie romantique s’est imposé comme une évidence ? Est-ce que tu conçois le genre au sein ou en dehors d’une certaine « réalité », du coup ?
Une évidence. Une nécessité peut-être même. C’est la manière dont j’ai décidé de regarder le monde en tant qu’auteure. Parce que ce qui me passionne réellement, c’est ce qui constitue l’intime. Qu’il s’agisse d’une relation amicale ou amoureuse. Comment l’intime naît-il ? Pour quelle raison est-il un besoin universel ? Qu’est-ce qui le nourrit ? Qu’est-ce qui le fragilise ? Comment préserver ce lien ? Comment trouver le courage d’être soi face à l’autre ? Toutes ces questions me semblent encore plus prégnantes aujourd’hui dans un monde ultra connecté très dédié à la narration de soi-même. Un monde où règne pourtant ce qui ressemble selon moi à une épidémie de solitude. Depuis très longtemps, les Anglo-saxons utilisent la comédie romantique pour tenter d’apporter des réponses à toutes ces questions. Le genre est moins pratiqué en France. Il est considéré ici comme mineur. C’est dommage, car l’humour me paraît être un lève tabou naturel. En tant qu’auteure, il me désinhibe. Je me fais piéger par le plaisir que je trouve dans une forme de transgression. Je tiens à préciser pour ne décevoir personne que ma transgression paraîtra évidemment très light à certains, car je suis la plus incompétente auteure française en matière de scènes de sexe.

Je suis tentée de répondre par un double oui. Le genre est ancré dans la réalité, car les questionnements qu’il me permet d’aborder sont constitutifs du monde dans lequel je vis. Mais je m’en libère souvent dans l’écriture, car la fantaisie est l’un de mes grands plaisirs d’auteure. La fantaisie est une manière délicieuse d’essayer de dire des choses importantes. Et puis, comme je le répète souvent, j’écris pour être à la fois Hugh Grant et Indiana Jones, ce qui est assez loin de moi pour ceux qui me connaissent.

La fantaisie est une manière délicieuse d’essayer de dire des choses importantes.

 

En parlant de sujet actuellement prégnant, ne crois-tu pas que nous avons justement besoin, plus que jamais, d’injecter une bonne dose de comédie romantique dans nos vies pour dépasser les toxines de type Weinstein ?
Le viol comme toutes les formes de violence faites aux femmes sont des sujets éminemment graves. La libération de la parole que l’affaire Weinstein a provoquée est fondamentale. Le cadre de la comédie romantique n’est pas le bon ou, en tous cas, pas celui que je choisirais, si je devais écrire sur le sujet. Dans cette affaire comme dans toutes celles qui ont éclaté depuis, il n’est pas question de lien, ni d’intime, ni de relations humaines, mais de comportements violents, lâches et unilatéraux sanctionnés par la loi. Je pense par ailleurs qu’il est nécessaire de réfléchir à ce qui a produit une société dans laquelle ces actes sont si courants. La littérature peut et doit contribuer à ce questionnement, mais certainement pas à travers les RomCom, ni même la comédie.

Parlons comédie justement : les aventures de Rose et Ben sont saupoudrées d’un humour ravageur. Et notamment du fait de leurs rapports très spécifiques avec la cuisine au sens large. Alors pourquoi le poivron farci ?
Plus j’écris, plus je mesure la part qu’occupent dans la narration les toutes petites choses qui semblent anodines sur le moment, mais qui imprègnent pourtant profondément l’imagination. Il y a quelque chose de délicieux au sens figuré à les voir surgir dans l’écriture d’une scène. C’est un moment assez joyeux quand le cerveau rationnel qui a construit une intrigue au service d’un thème laisse la place au cerveau émotionnel. J’ai conscience que je suis en train d’avouer l’importance qu’occupe la cuisine dans ma vie et dans mes souvenirs heureux. Disons simplement que les poivrons farcis appartiennent à mon enfance.

Est-ce que le choix de situer tes personnages dans le milieu de la fiction TV s’est imposé directement ? À partir de ces arcanes qui n’ont plus de secrets pour toi, s’agissait-il aussi d’une démarche amusante ou plutôt de décrire sans concessions la production française ?
Oui. Ce choix je l’ai fait dès l’origine du projet. Il en est même l’essence. Dans le roman, je voulais poser la question de la solitude dans un monde ultra connecté, gouverné par des algorithmes. Comment fonctionne un algorithme ? Il nous donne toujours plus de ce que l’on aime déjà. Il ne laisse pas de place au hasard pour ne pas risquer de perdre notre désir. Or, la plupart des personnages de séries qui comptent dans ma vie de sériephile, de journaliste et d’auteure sont des personnages qui m’ont eue par surprise. Jamais, je n’aurais spontanément misé sur Stringer Bell, Saul Goodman ou Tony Soprano. Et pourtant tous m’ont appris des choses assez essentielles sur la nature humaine. Si les personnages peuvent nous enrichir à ce point-là, je me suis dit que, peut-être, le risque zéro amoureux était l’une des causes de cette épidémie de solitude. Qu’on soit bien clair, je n’affirme pas qu’il faut se laisser séduire par un dealer pour être heureuse. Mais simplement que le hasard joue un rôle qui me semble assez fondamental dans les relations humaines. Et qu’à vouloir tout aseptiser, on risque surtout de ne rencontrer personne. Cela me semble valable en amitié comme dans la vie amoureuse.

J’ai choisi pour décor la production d’une série française parce que j’avais envie de m’amuser. Ce que je décris dans le roman est un concentré de situations dont j’ai été le témoin depuis que je suis critique. Même si finalement, je pense qu’en ce qui concerne les coulisses de la télé, ma fiction est loin de dépasser la réalité.

Jamais, je n’aurais spontanément misé sur Stringer Bell, Saul Goodman ou Tony Soprano. Et pourtant tous m’ont appris des choses assez essentielles sur la nature humaine.

 

Que penses-tu de ces coulisses justement ? À l’heure où l’on entend parler de « honte » à l’endroit de l’audiovisuel public, peut-on encore sauver le soldat PAF ?
C’est une question aussi vaste que l’océan pacifique ça…  Je resterai donc sur ce qui relève de ma compétence de critique. Je pense et je sais qu’il existe beaucoup d’auteurs talentueux en France. Un Village Français, Les Témoins, Dix pour cent, P’tit Quinquin, Ainsi Soient-ils, diffusées par le service public, sont de très chouettes séries.  Je sais aussi que même si la publicité a été supprimée en soirée, tous les décideurs des chaînes, publiques comme privées, ont les yeux rivés sur les scores d’audience le lendemain matin. Un paradoxe qui conduit à reproduire sans fin des séries supposées combler les téléspectateurs. Ce qui explique le règne du polar familial sans intérêt artistique. J’ai la conviction que l’une des missions du service public est de promouvoir la diversité culturelle et de faire de la place aux questionnements qui traversent la société. Peut-être qu’une case pourrait être sanctuarisée pour offrir un espace d’expression aux créateurs qui ont des choses à dire et aux téléspectateurs qui ont très envie de les entendre.

Est-ce que La Malédiction de la Zone de Confort ne ferait pas une excellente série, avec une belle mise en abyme ?
Il m’est difficile de répondre à cette question. D’abord, car j’ai une admiration immense pour les créateurs de séries. C’était déjà le cas avec ma casquette de critique, cela l’est encore davantage depuis que j’écris des histoires. Créer un univers et des personnages qui méritent d’être explorés à travers des épisodes me donne le vertige. C’est un travail qui pour être pertinent me paraît nécessiter au moins trois ans d’investissement émotionnel total juste pour une première saison. Il faut aussi une sacrée dose de folie et de courage pour arriver à surfer sur toutes les étapes de la création. Ensuite, car il me semble que La Malédiction de la zone de confort conviendrait davantage à un long-métrage. Les personnages en sont l’essence bien sûr, mais l’histoire est bouclée. J’ai d’ailleurs écrit le roman dans cet esprit à dessein, car il s’agit d’un hommage au cinéma que j’aime et aux auteurs de comédie romantique qui m’ont touchée de Nora Ephron à Billy Wilder en passant par Aaron Sorkin ou encore Woody Allen. 

Quels sont tes projets ensuite ? Aurons-nous la chance de te lire sous forme de nouvelle (comme cette petite perle) ou écris-tu déjà un nouveau roman ?
J’ai la chance d’avoir un éditeur, Pygmalion, qui me fait une grande confiance et pour lequel j’ai commencé à écrire une nouvelle histoire. Il s’agit d’un roman qui s’inscrit dans un genre très précis. Il est trop tôt pour en dire davantage, mais cela nécessite de prendre des risques dans un cadre défini. Cela m’impressionne beaucoup, mais c’est aussi très excitant. Par ailleurs, j’ai également des projets avec le collectif d’auteures auquel j’appartiens, la #TeamRomCom. Notre recueil de nouvelles Y aura-t-il trop de neige à Noël ? est paru en novembre dernier. Nous nous sommes beaucoup amusées à embrasser tous les clichés de la rencontre amoureuse de Noël. Ce recueil a été une gourmandise à écrire. Je me sens privilégiée de pouvoir avancer aux côtés de femmes hyper douées, drôles et bienveillantes.

Le roman de Marianne Levy, La Malédiction de la Zone de Confort, est édité chez Pygmalion.

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