Le Paradigme Indiciaire de Carlo Ginzburg Dans La Série Policière

Le Paradigme Indiciaire de Carlo Ginzburg Dans La Série Policière

Tout le mois de Mars, le Daily Mars se promène une loupe à la main et scrute le polar à la télévision. Aujourd’hui, c’est un regard oblique qui nous anime mais qui a façonné la fiction policière, une histoire de lobe d’oreilles dans des tableaux, de Freud ou du plus grand des détectives (air connu), une histoire qui porte un nom : Le paradigme indiciaire. Le terme peut faire peur mais son application comme sa naissance sont fascinantes.

 

paradigme-indiciaire-giovanni-morelliL’historien de l’art, Giovanni Morelli, en examinant des lobes d’oreilles, la forme des mains, des orteils, les ongles, a révélé, dans une suite d’articles polémiques (1874-1876), que certaines toiles n’étaient pas attribuées correctement dans les musées. Son travail d’investigation le conduit à la formation d’un catalogue, entre musée du crime et manuel d’anatomie, pour la reconnaissance d’un peintre par la seule observation de ces micro détails. Pour l’historien, l’identité de l’auteur est révélée par des éléments à priori insignifiants car ils s’expriment de façon inconsciente ou moins réfléchie, attentionnée quand le composant principal accueille toute sa concentration.

La méthode attributionniste de Giovanni Morelli va créer des émules dans des disciplines dissemblables. Dans un essai publié anonymement en 1914 (Le Moïse de Michel-Ange), Sigmund Freud va reconnaître dans le travail de Morelli « la technique de la psychanalyse médicale ». La lecture en deux temps des essais de l’historien va avoir une incidence primordiale dans la suite des travaux de Freud. Ils lui inculqueront une « méthode d’interprétation s’appuyant sur les déchets, sur les données marginales considérés comme révélateurs ». En psychanalyse comme chez Morelli, ce sont les petits gestes qui nous échappent qui sont révélateurs de notre caractère.

Le second disciple des travaux de Morelli est un autre médecin mais plus connu pour ses écrits policiers. Sir Arthur Conan Doyle doit effectivement beaucoup à l’historien dans la méthode d’investigation de Sherlock Holmes (révélée par Edgar Wind et développée par Enrica Castlenuovo). Lecture de traces infimes, anodines, sens accru de l’observation qui consiste à lire une scène par le détail. La filiation est encore plus frappante dans la nouvelle La boite en carton (1892) où une partie de l’enquête est résolue par l’observation de deux oreilles.

© 20th Century Fox Television

© 20th Century Fox Television

Le paradigme indiciaire dans House

Difficile de ne pas voir en House la théorie du paradigme mis en pratique. La série policière qui se cache sous l’apparat d’un show médical. Variation de la figure de Holmes, la filiation est élémentaire. La symbiose est d’autant plus parfaite que la sémiotique médicale à la source du paradigme indiciaire est le vocabulaire courant de la série. L’intelligence du concept est finalement de croire que les codes du récit policier sont détournés quand c’est un retour aux sources qui est réalisé. Comme si David Shore, dans un mouvement similaire à Ginzburg, avait embrassé les visions de Doyle et Freud pour accoucher de sa création. Le corps humain devient scène de crime où chaque symptôme est un indice mais également un témoignage inconscient. Everybody Lies, mantra d’un House misanthrope, permet aussi de reprendre les travaux de Freud et faire des symptômes un révélateur de vérités enfouies. Le travail de House et son équipe devient autant physiologique que psychologique. Les séquences de diagnostiques différentiels épuisent les solutions laissées par des indices aux multiples interprétations jusqu’à révéler la solution dans un moment épiphanique (relecture symbolique du cas détaché de son contexte).

Carlo Ginzburg ©Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

© Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

En 1980, Carlo Ginzburg dans Signes. Traces. Pistes. Racines d’un paradigme de l’indice. produit l’hypothèse de l’émergence silencieuse, à la fin du XIXè siècle, d’un paradigme indiciaire. Il fera ainsi le rapprochement entre Giovanni Morelli, Sigmund Freud et Sir Arthur Conan Doyle et verra dans cette association l’érection du modèle de la sémiotique médicale « la discipline qui permet de porter un diagnostic sur les maladies échappant à l’observation direct en se fondant sur des symptômes superficiels que le profane juge parfois insignifiant ». Les trois hommes ont en effet suivi des études médicales.

Ginzburg fait remonter plus loin le travail d’inférence qui caractérise le paradigme. Il voit dans le savoir cynégétique les premiers exemples de la gymnastique déductive qui fait remonter une vérité sibylline à partir d’éléments négligeables ou abscons. Ginzburg pousse la réflexion jusqu’à voir dans cet exercice les marqueurs possibles des premières séquences narratives. Il fait du chasseur, le premier narrateur, « parce que lui seul était en mesure de lire une série d’évènements cohérente dans les traces muettes (sinon imperceptibles) laissées par les proies ». L’homme chasseur pouvait déchiffrer le déplacement des animaux par le seul pouvoir de l’observation. En analysant les traces laissées par ses derniers. Ce travail mental de déduction, naturel chez l’homme préhistorique, est en fait le résultat d’un processus complexe. Cette capacité cognitive d’inférence permis par l’assimilation de données (sentir, enregistrer, interpréter, classifier) apporte à l’homme la faculté d’établir une vérité. Les empruntes de pas, les branches brisées, les excréments sont le résultat du passage d’un animal. La forme des empruntes, le volumes de débris ou d’excréments permettent de déduire la taille de l’animal et sa nature. Tous ces détails, aussi minimes soient-ils, sont des indices. Et de l’accumulation de données négligeables justifie la formation de cette vérité.

L’indice comme générateur d’histoires. Le psychanalyste, le policier ou le chasseur tisse le fil d’une histoire (vérité) en analysant des éléments qui n’ont a priori aucune importance majeure et dont l’association ne semble pas évidente. La lecture d’une scène de crime, c’est la scénarisation d’un fait passé, à partir d’éléments conjecturaux. Seulement la validation de la vérité peut parfois passer par des hypothèses contradictoires parce qu’elles résultent d’un travail d’appréciation. Dans son étude sémiotique Soupçon sur l’indice : Le syndrome de Benito (2005), Bernard Vouilloux ira jusqu’à parler d’une heuristique du soupçon qu’il appose au « savoir conjecturel » de Carlo Ginzburg « il est clair en effet que dans ce paradigme émergent, l’indice est ce sur quoi va trouver à se fonder le soupçon ».

Le paradigme indiciaire a révélé des « protocoles d’investigation qui se sont développés à l’époque à la fois dans le champ des sciences exactes et dans celui des sciences humaines, mais aussi dans la modélisation théorique des pratiques politiques, judiciaires et policières de contrôle social » (Bernard Vouilloux).

CSIBadBlood2Le paradigme indiciaire dans CSI

CSI met en scène l’indice et fait des enquêteurs les scribes d’une histoire qui se (re)construit au fil des découvertes. La série fonctionne sur les pas du savoir cynégétique dans un univers urbain où l’Homme a remplacé la bête (l’analogie métaphorique fonctionne néanmoins). Les personnages principaux sont des scientifiques qui érigent au rang de vérité l’infiniment petit, « traces, objets ou signes autographiques» (Bernard Vouilloux). La façon dont la série éclipse l’Homme au profit de sa fonction démontre combien l’indice ou la preuve occupe le centre du show. La réalisation le magnifie, grossissement, modélisation, une orfèvrerie comme signature visuelle. La caméra devient le prolongement des yeux de l’enquêteur, « la caméra non seulement s’accorde avec le regard des enquêteurs, mais aussi, elle le complète, l’explique et concrétise son activité d’assembleur du savoir »  (Jonathan Bignell, Seeing and knowing, 2007 repris par Jean-Pierre Esquenazi dans Les séries télévisées, 2010). L’épisode se déroule selon les préceptes propres au paradigme où l’indice réécrit le récit, fait de circonvolutions et impasses mais qui se clarifie au fur et à mesure de la découverte et interprétation des différents éléments découverts.

Quand Ginzburg place la source du paradigme indiciaire dans le mécanisme cognitif du chasseur, il rapproche également une autre discipline dont le procédé répond à un schéma similaire. La lecture divinatoire dans les textes mésopotamiens (troisième millénaire avanc JC) repose sur une méthode d’interprétation de signes, « La démarche cognitive est très semblable, les opérations intellectuelles impliquées – analyses, comparaisons, classifications – formellement identiques ». Le point de divergence se situerait dans l’orientation temporelle, quand la divination est tournée vers l’avenir, le savoir cynégétique est une lecture du passé. On peut voir dans cette approche comment le policier peut devenir un agent liant qui contracte l’espace temps et fait d’une lecture quasi divinatoire une lecture du passé. Leur nature à la lisière du fantastique en fait des chasseurs empathiques portés par le déchiffrage d’émotions dans des traces ou signes concrets. Il ne s’agit plus d’établir des faits mais un état d’esprit afin de comprendre les mécanismes d’un cerveau malade. La lecture d’éléments négligeables conduit toujours à l’obtention de la vérité, seulement cette dernière s’inscrit dans une démarche divinatrice.

Hannibal-Season-2-Episode-5-Mukozuke-3La lecture divinatoire dans les séries

C’est le talent ou le don de personnages comme Frank Black (MillenniuM), Samantha Waters (Profiler) ou plus récemment Will Graham (Hannibal), ainsi que le charlatanisme médiumnique de Patrick Jane (The Mentalist). En arrivant sur une scène de crime, en analysant sa composition, ils parviennent, dans une transe, à se projeter dans un fait passé et, sinon comprendre, revivre la psychée du tueur. L’application du paradigme indiciaire n’est plus textuelle mais réorientée. Et la réalisation de jouer avec la distorsion du temps et des apparences. Flashs violents, relecture d’une scène passée, un peu comme le pratique la réalisation de CSI où chaque découverte amorce une reconstitution comme vérité potentielle. L’enquêteur hante la séquence, sa présence est passive comme elle résulte d’une observation a posteriori.

Le paradigme de Ginzburg a façonné la fiction policière. Son application peut être textuelle dans les séries citées précédemment mais également inconsciente car faisant partie d’un savoir acquis longtemps auparavant et qui semble naturel aujourd’hui. Que ce soit la méthode d’archivage et classification des portraits photographiques d’Alphonse Bertillon (qui est au recensement des criminels ce que le catalogue de Morelli était à la peinture) ou encore l’utilisation des empruntes digitales comme mode d’identification de Francis Galton (d’après les travaux inauguraux de Purkyne), l’implication du paradigme indiciaire est omniprésente. De la révélation du criminel au motif de contrôle social permettant cette arrestation, la lecture de signes est détenue dans nos capacités cognitives. Chaque série policière recèle une part plus ou moins grande de l’héritage de Morelli (White Collar), Freud (Lie to Me) ou Conan Doyle (The Mentalist). La lecture de l’essai de Carlo Ginzburg révèle cet héritage et éclaire la généalogie du récit policier.

 

Sauf mention contraire, les citations entre guillemets sont issues de l’essai de Carlo Ginzburg : Signes. Traces. Pistes. Racines d’un paradigme de l’indice.

L’article, sous une forme légèrement différente, a initialement été publié le 28 Juin 2013 sur lucarne

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